MasukChapitre 3 — Le marché
Lyra
La nuit est tombée sur le lac de Côme. Je ne suis pas descendue dîner. Personne n'est venu me chercher. Personne ne vient jamais. Je suis restée dans ma chambre, cette petite chambre au bout du couloir, celle qui donne sur l'arrière du jardin, loin de la vue, loin de tout. Ma chambre est un aveu architectural : on m'a mise là où l'on range ce qui ne se voit pas.
Je suis assise sur mon lit, les jambes repliées sous moi, un livre ouvert sur les genoux. Je ne lis pas. Je fixe la porte. J'attends. Je ne sais pas quoi, je ne sais pas qui, mais j'attends. L'air est lourd, chargé de cette électricité qui précède les orages. Ou les mauvaises nouvelles.
Des pas dans le couloir. Lourds, réguliers. Des pas d'homme. Des pas de père.
Mon cœur s'arrête. Mon père ne vient jamais dans cette partie de la maison. Il n'est pas venu dans ma chambre depuis que j'ai eu la rougeole, à sept ans. Et encore, c'était ma mère qui était entrée. Lui était resté sur le seuil, le visage fermé, les mains dans le dos. Il avait regardé mon visage couvert de plaques comme on regarde une marchandise abîmée. Puis il était reparti sans un mot.
Les pas s'arrêtent devant ma porte. Le silence. Un silence épais, palpable, qui dure une seconde, deux secondes, trois secondes. Puis on frappe. Deux coups secs. Pas une demande. Un ordre.
— Entre.
Ma voix tremble un peu. Je déteste ça. Je voudrais être forte, impassible, inatteignable. Mais je ne suis rien de tout cela. Je suis Lyra, et Lyra tremble devant son père.
La porte s'ouvre. Il est là, silhouette massive dans l'encadrement, la lumière du couloir qui découpe son ombre sur le plancher. Il tient un dossier à la main. Une enveloppe kraft, épaisse, usée aux coins. Un dossier qu'on a consulté souvent. Un dossier qui contient des vies.
Il entre sans attendre mon invitation. Il ne s'assoit pas. Il ne regarde rien. Ni les murs tapissés de livres, ni la petite fenêtre ouverte sur la nuit, ni moi. Il pose le dossier sur mon bureau. Le geste est précis, presque cérémonieux. Comme s'il déposait une sentence.
— Voilà.
Un mot. Un seul. Il n'a jamais été bavard avec moi. Les mots, il les garde pour Serena. Pour ses associés. Pour ses maîtresses. Pour moi, il a l'économie d'un homme qui considère que chaque parole est une dépense inutile.
Je ne bouge pas. Je regarde le dossier. Je ne l'ouvre pas. Je sais ce qu'il contient. Ou plutôt, je devine. Et je n'ai pas envie de savoir.
— Ouvre.
Deuxième mot. Cette fois, l'ordre est clair. Je tends la main. Mes doigts effleurent le papier kraft. Il est rugueux, froid. Je l'ouvre.
Des photos. Un homme brun, trente ans, visage dur, mâchoire carrée. Des yeux noirs qui semblent vous traverser même sur le papier. Damiano De Luca. Je le regarde. Je le détaille. Il est beau, d'une beauté qui ne demande rien à personne. Une beauté qui se passe de sourire. Une beauté qui intimide.
Derrière la photo, des papiers. Des contrats, des relevés bancaires, des coupures de presse. L'empire De Luca en chiffres et en lettres. Le plus grand domaine viticole de Toscane. Des exportations dans vingt pays. Un chiffre d'affaires qui donne le vertige. De quoi sauver dix fois la famille Castiel de la ruine.
— Il a trente-deux ans. Il dirige le domaine depuis la mort de son père. Il n'est pas marié. Il n'a pas d'enfants. Il est sérieux, travailleur, respecté.
Mon père débite ces informations comme on lit un rapport. Aucune émotion. Aucune hésitation. Il me vend un homme comme il vendrait un terrain ou une transaction. Peut-être que c'est ce que je suis pour lui. Une transaction. Une monnaie d'échange.
— Serena refuse. Tu prendras sa place.
Sa place. Le mot me brûle. Prendre la place de Serena. Devenir Serena. Effacer Lyra. Est-ce que c'est possible ? Est-ce qu'on peut vraiment devenir quelqu'un d'autre ? Est-ce qu'on peut enfiler une identité comme on enfile une robe, et faire semblant jusqu'à ce que le tissu colle à la peau ?
— Je ne lui ressemble pas.
Ma voix est plus faible que je ne le voudrais. Une excuse d'enfant. Mais c'est la seule qui me vient. Serena est solaire, éclatante, magnétique. Moi, je suis lunaire, discrète, invisible. Comment pourrais-je la remplacer sans que personne ne s'en aperçoive ?
— Vous êtes jumelles. Vous avez le même visage. Le reste, c'est du maquillage, des vêtements, de l'attitude. Tu apprendras.
Apprendre. Comme on apprend un rôle. Comme on apprend à mentir. Je regarde la photo de Damiano De Luca. Il me regarde aussi, avec ses yeux noirs qui ne cillent pas. Il ne sait pas que je vais entrer dans sa vie par effraction. Il ne sait pas que la femme qu'on lui promet est une ombre, une doublure, une usurpatrice. Il croit épouser la lumière. Il épousera l'ombre.
— Et si je refuse ?
Je n'aurais pas dû poser cette question. Je le sais à la seconde où les mots franchissent mes lèvres. L'air change. La température baisse. Mon père se tourne vers moi. Vraiment. Pour la première fois, il me regarde. Pas à travers moi, pas au-dessus de mon épaule. Il me regarde. Et ce que je vois dans ses yeux me glace. Ce n'est pas de la colère. C'est pire. C'est de la certitude. La certitude d'un homme qui sait qu'il peut tout obtenir de vous parce qu'il vous tient.
— Tu refuses ?
Il fait un pas vers moi. Un seul. C'est assez. Je recule sur le lit. Mon dos heurte le mur. Je suis coincée. Une souris prise au piège.
— Tu refuses quoi ? Ta seule chance de servir à quelque chose ? Ta seule utilité dans cette famille ? Depuis ta naissance, tu es une charge. Une erreur que je n'ai pas pu corriger. Ta sœur est la seule qui compte. Toi, tu n'es rien. Rien. Tu m'entends ?
Sa main se lève. Je la vois venir. Cette fois encore, je pourrais l'esquiver. Cette fois encore, je ne bouge pas. La gifle claque. Ma joue explose de douleur. Mes yeux se remplissent de larmes que je refuse de laisser couler. Je ne lui donnerai pas cette satisfaction. Je ne pleurerai pas. Pas devant lui.
— Tu nous dois tout, reprend-il d'une voix sourde, menaçante. Ton éducation, ton toit, ta nourriture. Tout. Sans nous, tu n'existerais pas. Alors tu vas prendre ce dossier, tu vas apprendre qui est Damiano De Luca, et tu vas l'épouser. Tu vas sauver cette famille. C'est ton devoir. C'est ta seule raison d'être.
Il se redresse. Il rajuste sa veste, comme si la violence qu'il vient d'exercer n'était qu'un désagrément mineur, une formalité déplaisante mais nécessaire. Il se dirige vers la porte. Il s'arrête sur le seuil. Il ne se retourne pas.
— Tu as trois semaines. Trois semaines pour devenir Serena. Pour apprendre à marcher comme elle, à parler comme elle, à rire comme elle. Ce sera suffisant. Ce sera suffisant, ou tu retourneras d'où tu viens. Nulle part. Tu retourneras nulle part.
Il sort. La porte claque. Le silence retombe, plus lourd qu'avant.
Je reste immobile sur mon lit, la joue en feu, les yeux pleins de larmes, le dossier ouvert devant moi. Damiano De Luca me regarde toujours, avec ses yeux noirs qui semblent maintenant pleins de reproche. Il ne sait pas encore. Il ne sait rien. Mais moi, je sais. Je sais que je vais le tromper. Je sais que je vais lui mentir. Je sais que chaque baiser, chaque regard, chaque mot sera un mensonge.
Je prends la photo. Je la tiens entre mes doigts. Je regarde ce visage inconnu qui va devenir mon mari. Je cherche quelque chose. Une faiblesse, une faille, une humanité. Je ne trouve rien. Juste un regard dur, une mâchoire serrée, un homme qui ne sourit pas.
— Je suis désolée, murmuré-je.
Je ne sais pas à qui je parle. À lui ? À moi ? Au mensonge qui va devenir ma vie ?
Je range les photos dans l'enveloppe. Je la glisse sous mon oreiller. Je m'allonge sans me déshabiller. La nuit est noire derrière la fenêtre. Le lac dort. La villa dort. Tout le monde dort, sauf moi.
Je m'appelle Lyra. Bientôt, je n'aurai plus le droit de le dire. Bientôt, je serai Serena. Bientôt, je ne saurai plus qui je suis.
Trois semaines.
C'est long, trois semaines, quand on doit devenir quelqu'un d'autre. C'est court, trois semaines, quand on doit enterrer sa propre vie.
Je ferme les yeux. Derrière mes paupières, je vois des vignes, des collines, un domaine inconnu. Je vois un homme aux yeux noirs qui m'attend sans savoir. Je vois un mensonge qui prend racine et qui pousse, qui pousse, qui pousse, jusqu'à tout étouffer.
Demain, tout commencera.
Demain, je commencerai à disparaître.
Chapitre 5 — La préparationLyraTrois semaines. Vingt et un jours. C'est le temps que mon père m'a accordé pour mourir.Je ne parle pas de la mort du corps. Mon cœur continuera de battre, mes poumons de respirer, mes jambes de marcher. Non, la mort dont je parle est plus subtile, plus silencieuse, plus définitive. C'est la mort d'un nom. La mort de Lyra Castiel, vingt-trois ans, fille invisible, lectrice acharnée, rêveuse impénitente. À sa place naîtra Serena De Luca, épouse, héritière, femme du monde. Une femme qui n'existe pas mais que tout le monde attend.Le processus commence dès le lendemain matin. Au réveil, je trouve une femme dans ma chambre. Elle est debout devant la fenêtre, silhouette élancée vêtue de noir, des épingles dans les cheveux et un mètre ruban autour du cou comme un serpent assoupi. Elle s'appelle Madame Fiore. Elle est la couturière personnelle de Serena depuis dix ans. Elle ne m'a jamais adressé la parole. Elle ne m'a jamais regardée. Aujourd'hui, elle est là
Chapitre 4 — L'enfant effacéeLyraJe ne dors pas. Je n'ai jamais bien dormi, mais cette nuit est pire que les autres. Chaque fois que je ferme les yeux, je vois le visage de mon père, sa main levée, ses mots qui claquent comme des gifles. Tu n'es rien. Tu es une charge. Tu vas sauver cette famille.La lune est haute sur le lac. Sa lumière froide traverse la fenêtre et dessine des rectangles blancs sur le plancher. Je me lève. Je marche jusqu'à la fenêtre. Le lac est un miroir d'argent, immobile, parfait. La beauté du lac de Côme est une beauté qui écrase. Elle ne console pas. Elle souligne juste l'insignifiance de ceux qui la contemplent.Je regarde cette eau noire et brillante, et je pense à mon enfance. Je ne devrais pas. Rouvrir ces souvenirs, c'est rouvrir des blessures qui n'ont jamais vraiment cicatrisé. Mais cette nuit est une nuit de vérité. Mon père m'a forcée à regarder en face ce que je suis pour cette famille. Alors je regarde. Je regarde tout.J'avais huit ans quand notr
Chapitre 3 — Le marchéLyraLa nuit est tombée sur le lac de Côme. Je ne suis pas descendue dîner. Personne n'est venu me chercher. Personne ne vient jamais. Je suis restée dans ma chambre, cette petite chambre au bout du couloir, celle qui donne sur l'arrière du jardin, loin de la vue, loin de tout. Ma chambre est un aveu architectural : on m'a mise là où l'on range ce qui ne se voit pas.Je suis assise sur mon lit, les jambes repliées sous moi, un livre ouvert sur les genoux. Je ne lis pas. Je fixe la porte. J'attends. Je ne sais pas quoi, je ne sais pas qui, mais j'attends. L'air est lourd, chargé de cette électricité qui précède les orages. Ou les mauvaises nouvelles.Des pas dans le couloir. Lourds, réguliers. Des pas d'homme. Des pas de père.Mon cœur s'arrête. Mon père ne vient jamais dans cette partie de la maison. Il n'est pas venu dans ma chambre depuis que j'ai eu la rougeole, à sept ans. Et encore, c'était ma mère qui était entrée. Lui était resté sur le seuil, le visage f
Chapitre 2 — La reine et l'ombreLyraLa porte de la chambre de Serena est entrouverte. Je n'aurais pas dû m'arrêter. J'aurais dû continuer mon chemin, longer le couloir, descendre l'escalier, m'enfoncer dans le jardin. Faire ce que j'ai toujours fait : m'effacer. Mais quelque chose me retient. Peut-être cette robe rouge jetée sur le lit, ce parfum entêtant qui flotte dans l'air, cette musique qui s'échappe d'une enceinte. La vie de ma sœur est un spectacle permanent, et je suis, malgré moi, la spectatrice invisible de cette représentation.Je pousse la porte. Elle ne grince pas. Les portes de Serena ne grincent jamais. Tout, dans l'univers de ma sœur, fonctionne à la perfection.Elle est debout devant le grand miroir de sa coiffeuse. Elle tient une robe contre elle, puis une autre, puis une troisième. Ses cheveux blonds cascadent sur ses épaules. La lumière du matin caresse son visage et le rend encore plus parfait, encore plus éclatant. Serena est belle. Elle l'a toujours été. C'est
Chapitre 1 — Celle qu'on n'attendait pasLyraJe tourne la page. Le bruissement du papier dans le silence du jardin est la seule réponse que j'obtiens à la question que je n'ai pas posée. Le soleil du lac de Côme caresse les vieilles pierres de la villa Castiel, mais il ne franchit pas l'ombre du grand cèdre sous lequel je me suis réfugiée. Ici, dans cette poche d'obscurité fraîche, je suis invisible. Je l'ai toujours été.Les mots de Dante dansent devant mes yeux sans que je les voie vraiment. Quelque chose dans l'air est différent aujourd'hui. Les domestiques ont couru toute la matinée, les portes ont claqué, la voix de mon père a grondé derrière les murs épais du salon. Un orage se prépare, de ceux qui ne viennent pas du lac mais des humeurs paternelles.Je connais ces silences-là. Ils précèdent toujours les tempêtes.— Lyra.La voix de ma mère. Pas celle qui appelle, non. Celle qui convoque. Deux syllabes qui tombent comme un couperet. Je lève les yeux. Elle se tient sur le perron







