共有

La préparation

作者: Chrisso
last update 公開日: 2026-08-13 03:04:11

Chapitre 5 — La préparation

Lyra

Trois semaines. Vingt et un jours. C'est le temps que mon père m'a accordé pour mourir.

Je ne parle pas de la mort du corps. Mon cœur continuera de battre, mes poumons de respirer, mes jambes de marcher. Non, la mort dont je parle est plus subtile, plus silencieuse, plus définitive. C'est la mort d'un nom. La mort de Lyra Castiel, vingt-trois ans, fille invisible, lectrice acharnée, rêveuse impénitente. À sa place naîtra Serena De Luca, épouse, héritière, femme du monde. Une femme qui n'existe pas mais que tout le monde attend.

Le processus commence dès le lendemain matin. Au réveil, je trouve une femme dans ma chambre. Elle est debout devant la fenêtre, silhouette élancée vêtue de noir, des épingles dans les cheveux et un mètre ruban autour du cou comme un serpent assoupi. Elle s'appelle Madame Fiore. Elle est la couturière personnelle de Serena depuis dix ans. Elle ne m'a jamais adressé la parole. Elle ne m'a jamais regardée. Aujourd'hui, elle est là pour moi. Enfin, pas pour moi. Pour le projet. Pour le plan. Pour le mensonge.

Elle me tourne autour comme on tourne autour d'une statue à restaurer. Elle prend mes mesures sans un mot, ses doigts froids sur ma peau, son mètre qui s'enroule et se déroule avec des claquements secs. Elle note des chiffres dans un carnet. Elle recule, me regarde, incline la tête. Son visage est un masque d'impassibilité professionnelle, mais je devine ce qu'elle pense. Elle pense que je ne suis pas à la hauteur. Que mes épaules sont trop étroites, ma poitrine trop modeste, mes hanches trop discrètes. Que je n'ai pas l'éclat de Serena, sa présence, cette lumière qu'elle dégage sans effort. Elle a raison. Je ne l'ai pas. Je ne l'aurai jamais.

— Il faudra tout reprendre, dit-elle enfin. Tout. La garde-robe entière.

Elle ne s'adresse pas à moi. Elle parle à mon père, qui se tient dans l'encadrement de la porte, les bras croisés, le visage fermé. Il hoche la tête. L'argent n'est pas un problème. La ruine dont il m'a parlé n'est pas encore visible. Elle est sous la surface, comme une fissure dans les fondations. Pour l'instant, les murs tiennent. Il faut juste que personne ne regarde de trop près.

Madame Fiore sort. Mon père reste. Il me regarde une seconde, deux secondes. Puis il dit :

— La coiffeuse arrive à dix heures. L'esthéticienne à midi. Le professeur de maintien à quatorze heures. Sois prête.

Il disparaît avant que j'aie pu répondre. De toute façon, il n'attend pas de réponse. Il donne des ordres, et le monde s'exécute.

La coiffeuse arrive à dix heures précises. Elle s'appelle Gina. Elle est jeune, bavarde, énergique. Elle a les mains pleines de couleurs et de ciseaux. Elle me fait asseoir devant le grand miroir de ma chambre. Je ne me suis jamais beaucoup regardée dans ce miroir. Aujourd'hui, je n'ai pas le choix.

Elle prend mes cheveux dans ses mains, les soulève, les laisse retomber. Elle parle sans s'arrêter, une cascade de mots qui ne demande pas de réponse. Elle parle de la pluie, du lac, de son petit ami qui ne l'appelle plus. Je l'écoute à peine. Je regarde mon reflet. Mes cheveux sont châtains, ternes, sans éclat. Ceux de Serena sont blonds, lumineux, un soleil capturé dans des fibres vivantes. Nous sommes jumelles, mais la nature a fait des choix. Serena a pris la lumière. Moi, j'ai eu l'ombre.

— Il faut éclaircir, dit Gina. Plusieurs tons. Et couper un peu, pour donner du mouvement.

Elle parle comme si j'avais mon mot à dire. C'est presque drôle. Je n'ai mon mot à dire sur rien. Je suis une toile qu'on repeint. Un meuble qu'on restaure. Une pièce de monnaie qu'on polit avant de la dépenser.

Elle commence à travailler. Les ciseaux cliquettent autour de mes oreilles. Des mèches tombent sur mes épaules, sur le sol, autour de mes pieds nus. Chaque mèche qui tombe est un petit morceau de Lyra qui disparaît. Je les regarde s'accumuler sur le carrelage, ces fragments de moi qu'on balaiera tout à l'heure sans y penser.

Puis viennent les couleurs. Des pâtes blanchâtres qu'on applique sur ma tête, des papillotes d'aluminium qui brillent sous la lumière. L'odeur est âcre, chimique, elle pique les yeux. Gina continue de parler. Je continue de me taire.

Quand elle a fini, elle me tourne vers le miroir.

— Regardez.

Je regarde. Mes cheveux sont blonds. Pas tout à fait comme ceux de Serena, mais presque. Un blond vénitien, chaud, lumineux. Ils ondulent sur mes épaules avec une légèreté que je ne leur connaissais pas. Je ne me reconnais pas. C'est le but, bien sûr. Ne plus me reconnaître. Devenir une autre. Mais la violence du changement me coupe le souffle. C'est comme si on avait effacé mon visage pour en dessiner un nouveau par-dessus.

— Alors ? demande Gina, toute fière.

— C'est parfait, dis-je.

Ma voix est blanche, sans timbre, sans émotion. Elle ne remarque rien. Elle se met à balayer les cheveux tombés avec un petit balai mécanique. Le bruit couvre le silence que je n'arrive pas à remplir.

L'esthéticienne arrive à midi. Elle est ponctuelle, comme tout le monde dans cette maison quand mon père donne des ordres. Elle s'appelle Paola. Elle a des doigts experts et un visage sans âge. Elle m'épile les sourcils, me pose des masques sur le visage, me polit la peau avec des crèmes qui sentent la rose et l'amande. Elle me maquille avec des gestes précis, presque chirurgicaux. Un fond de teint, un trait d'eye-liner, une touche de blush, un rouge à lèvres discret. Elle recule, regarde son œuvre, incline la tête comme l'a fait Madame Fiore.

— Vous ressemblez beaucoup à votre sœur, dit-elle.

C'est un compliment, je suppose. Pour elle, c'en est un. Pour moi, c'est une condamnation.

Elle range ses affaires et s'en va. Je reste seule devant le miroir. Le visage qui me regarde est celui de Serena. Presque. Les traits sont les miens, mais le cadre a changé. Les cheveux blonds, le maquillage subtil, la lumière différente. Je suis une copie. Une bonne copie, mais une copie quand même. Un faux tableau accroché dans un cadre trop doré.

L'après-midi, le professeur de maintien arrive. Il s'appelle Maestro Ferrante. Il a soixante ans, des cheveux blancs, une élégance surannée de danseur à la retraite. Il a été maître de ballet à la Scala de Milan. Mon père l'a déniché Dieu sait où, pour Dieu sait quel prix. Il est là pour m'apprendre à marcher, à me tenir, à respirer comme Serena.

— La démarche d'une femme est une signature, dit-il en tournant autour de moi. Chaque pas raconte une histoire. Vous, votre histoire, c'est quoi ?

Je ne réponds pas. Je ne sais pas quelle est mon histoire. Ou plutôt, je la sais trop bien, et elle ne se raconte pas avec des pas.

— Vous marchez comme une femme qui s'excuse d'exister. Regardez.

Il m'imite. Il prend une démarche rentrée, épaules basses, regard au sol. C'est moi. C'est exactement moi. La honte me brûle les joues.

— Maintenant, votre sœur. Je l'ai vue, une fois, à une réception. Elle marche comme ceci.

Il change. Ses épaules s'ouvrent, son menton se lève, son regard se plante droit devant lui. Chaque pas est une affirmation. Chaque mouvement dit : je suis là, regardez-moi, je le mérite.

— Voilà ce que vous devez apprendre. Pas seulement la démarche. L'attitude. L'état d'esprit. Vous devez croire que vous êtes Serena. Sinon, personne ne le croira.

Croire que je suis Serena. Effacer Lyra jusqu'à l'os. Jusqu'à ce qu'il ne reste plus rien.

Nous travaillons pendant deux heures. Deux heures à marcher dans ma chambre, sous l'œil impitoyable du Maestro. Deux heures à redresser mes épaules, à lever mon menton, à planter mon regard droit devant moi. Deux heures à répéter des gestes qui ne sont pas les miens. À la fin, je suis épuisée. Pas physiquement. Mentalement. Chaque pas est un combat contre moi-même. Chaque mouvement est une trahison.

Quand il part, le soir tombe. Je m'assois sur mon lit, les jambes coupées, le dos douloureux, le crâne irrité par les produits. Je me regarde dans le miroir. La femme qui me regarde est presque Serena. Presque. Il manque encore quelque chose. L'essentiel, peut-être. L'âme.

Je prends le dossier de Damiano De Luca. Je l'ouvre. Sa photo est là, posée sur la table de nuit. Ses yeux noirs me fixent avec cette intensité qui m'a frappée dès le premier regard. Je la prends dans mes mains. Je la regarde longtemps.

— Je suis Serena De Luca, dis-je à voix haute.

Ma voix sonne faux. Trop douce, trop fragile. Pas assez assurée. Serena n'aurait pas cette hésitation. Serena dirait ce nom comme on pose une couronne sur sa tête.

— Je suis Serena De Luca.

Un peu mieux. Plus fort. Plus clair. Mais encore étranger. Encore un mensonge qui peine à prendre forme.

— Je suis Serena De Luca.

Troisième fois. Ma voix tient. Elle ne tremble plus. Le nom roule sur ma langue comme s'il avait toujours été là. C'est terrifiant. C'est grisant. Je pourrais presque y croire.

Je repose la photo. Je m'allonge sur le lit, les yeux ouverts dans la pénombre. Le plafond est blanc, lisse, vide. Comme moi. Comme ce que je suis en train de devenir.

Dans vingt jours, je serai en Toscane. Dans vingt jours, je serai elle.

Je ferme les yeux. Je répète le nom dans ma tête, encore et encore, comme une prière à l'envers, comme un sortilège qui efface tout.

Serena De Luca. Serena De Luca. Serena De Luca.

Lyra Castiel, elle, s'éloigne. Elle s'efface. Elle n'est déjà plus qu'un souvenir, une ombre qui recule dans le couloir du passé. Bientôt, elle aura disparu. Bientôt, il ne restera que Serena.

C'est ce que tout le monde veut.

C'est ce que mon père exige.

C'est ce que le contrat impose.

Alors je le ferai. Je disparaîtrai. Je deviendrai l'autre. Je jouerai le rôle jusqu'à ce que le rideau tombe.

Mais au fond de moi, dans une poche secrète que personne ne peut voir, une petite voix murmure. Une voix que je ne connais pas encore, une voix qui n'a pas encore appris à se taire.

Elle dit que je suis Lyra. Que je serai toujours Lyra. Et qu'un jour, le mensonge s'effondrera.

Je ne l'écoute pas. Pas encore.

Je fais taire la voix. Je ferme les yeux. Je m'endors dans le silence de la villa endormie, bercée par le clapotis lointain du lac, en rêvant de vignes et de collines et d'un homme aux yeux noirs qui m'attend sans savoir.

この本を無料で読み続ける
コードをスキャンしてアプリをダウンロード

最新チャプター

  • À l'ombre de son nom    La confession au prêtre

    Chapitre 35 — La confession au prêtreLyraL'église de Montepulciano est vide à cette heure de l'après-midi, plongée dans une pénombre fraîche qui sent l'encens et la pierre ancienne. Je suis entrée par la petite porte latérale, sans bruit, comme une pécheresse qui cherche à se faire pardonner sans être vue. Les vitraux filtrent la lumière du soleil, projetant sur les dalles des taches colorées, rouges, bleues, dorées, qui dansent doucement au rythme des nuages. Je m'avance dans la nef, les mains jointes, le cœur lourd.Je ne suis pas venue ici par hasard. Depuis des jours, depuis la nuit du cellier, depuis l'appel de Serena, je porte un poids qui m'écrase. Un poids de mensonges, de culpabilité, de peur. J'ai besoin de parler. J'ai besoin de dire à quelqu'un ce que je vis, ce que je suis, ce que je fais. Et ce quelqu'un, je l'ai trouvé en passant devant cette église, un matin, alors que les cloches sonnaient et que les fidèles sortaient de la messe.Le confessionnal est là, dans l'omb

  • À l'ombre de son nom    Le téléphone qui sonne

    Chapitre 34 — Le téléphone qui sonneLyraJe suis dans la bibliothèque quand le téléphone sonne. Un vieil appareil fixe, posé sur le bureau de Damiano, qui ne sert presque jamais. La sonnerie est stridente, métallique, et elle déchire le silence de la nuit comme un cri. Je sursaute, le livre glisse de mes genoux, tombe sur le tapis. Je reste figée, le cœur battant, les yeux rivés sur l'appareil.Il sonne encore. Trois fois. Quatre fois. Cinq fois. Personne ne répond. La villa est silencieuse, endormie. Rosa est dans sa chambre, Damiano est sorti inspecter les cuves, les domestiques sont chez eux. Je suis seule, avec cette sonnerie qui n'en finit pas, et je sens que je devrais répondre. Que quelque chose, quelqu'un, attend à l'autre bout du fil.Je me lève. Je traverse la pièce. Je décroche.— Allô ?Silence. Un silence long, pesant, chargé de respiration lointaine. Je sens une présence à l'autre bout, une présence qui écoute, qui hésite, qui se délecte peut-être de mon angoisse.— All

  • À l'ombre de son nom    La vigne des amants

    Chapitre 33 — La vigne des amantsDamianoJe l'emmène à travers les collines, loin des parcelles travaillées, loin des bâtiments, loin des regards. Je veux qu'elle découvre cet endroit, mon endroit, celui que je ne montre jamais à personne. Le chemin est étroit, bordé de genêts sauvages et de pierres anciennes, et le soleil de fin d'après-midi dore les herbes hautes qui ondulent sous le vent. Elle me suit sans poser de questions, silencieuse, attentive, et sa confiance me touche plus que je ne saurais le dire.— Où allons-nous ? demande-t-elle enfin, le souffle légèrement court.— Vous verrez.Nous franchissons un petit bois de chênes, puis le sentier débouche sur une clairière. Une vigne est là, minuscule, à peine quelques rangées de ceps anciens, entourée de rosiers sauvages. Les roses sont rouges, éclatantes, et leur parfum flotte dans l'air comme une promesse. C'est un lieu à part, protégé, presque secret. Un lieu que la main de l'homme a caressé avec amour, sans jamais le domesti

  • À l'ombre de son nom    La gouvernante parle

    Chapitre 32 — La gouvernante parleLyraRosa m'attend dans la cuisine, assise à la grande table de bois, un verre de vin rouge devant elle. C'est la première fois que je la vois boire. Son visage est grave, ses mains entourent le verre comme pour y puiser de la chaleur. Elle me fait signe d'entrer, de m'asseoir. J'obéis, le cœur battant, car je sens que le moment est important, que Rosa a décidé de me parler, de tout me dire, ou presque.— Asseyez-vous, Signorina. Vous avez le droit de savoir.Je m'assois en face d'elle. La cuisine est silencieuse, éclairée par une seule lampe suspendue au-dessus de la table. Les autres domestiques sont partis se coucher, ou bien ils respectent une consigne tacite de nous laisser seules. Rosa me regarde longuement, puis boit une gorgée de vin.&m

  • À l'ombre de son nom    Le tableau dans le grenier

    Chapitre 31 — Le tableau dans le grenierLyraLe grenier est un royaume d'ombres et de poussière. J'y suis montée par curiosité, poussée par cette envie de comprendre la maison qui m'entoure, de déchiffrer ses secrets, d'explorer les strates du passé qui dorment sous les poutres. L'escalier est étroit, grinçant, et débouche sur une pièce immense, basse de plafond, encombrée de meubles recouverts de draps blancs, de cartons empilés, de malles anciennes aux serrures rouillées. La lumière du jour filtre par une lucarne minuscule, découpant des rais de poussière dorée dans l'air immobile.J'avance lentement, comme une intruse dans un sanctuaire. Chaque objet semble porter une histoire, un souvenir, un fragment de vie. Des jouets d'enfant abandonnés, des livres d&eacut

  • À l'ombre de son nom    La danse sous les étoiles

    Chapitre 30 — La danse sous les étoilesLyraLe dîner s'achève dans un silence chaud, enveloppant, ponctué par le crépitement des chandelles qui se consument. Damiano se lève, traverse la pièce, ouvre la porte-fenêtre qui donne sur la terrasse. L'air de la nuit entre comme une vague fraîche, chargée d'odeurs de terre, de lavande et de raisins. Je le suis sans qu'il me le demande, attirée par cette immensité sombre qui nous appelle.— Venez, dit-il en me tendant la main.Je prends sa main. Elle est chaude, ferme, comme toujours, et ce simple contact me rassure autant qu'il me trouble. Nous sortons sur la terrasse. Les étoiles sont plus nombreuses que jamais, un ciel entier de diamants jetés sur le velours noir. La lune est haute, pleine, éclatante, et elle baigne les vignes d'une lumière argentée qui les rend irréelles, comme sorties d'un rêve.— C'est magnifique, murmuré-je.— C'est encore plus beau quand on sait que ce paysage a été façonné par des générations. Mon arrière-grand-père

続きを読む
無料で面白い小説を探して読んでみましょう
GoodNovel アプリで人気小説に無料で!お好きな本をダウンロードして、いつでもどこでも読みましょう!
アプリで無料で本を読む
コードをスキャンしてアプリで読む
DMCA.com Protection Status