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Chapitre 2 : Les Cendres 1

Auteur: Déesse
last update Dernière mise à jour: 2026-01-19 02:42:23

Giulia

Je me détache du mur et m’éloigne d’un pas pressé, me réfugiant dans les toilettes. Je m’enferme dans un cabinet, le cœur battant la chamade. Je presse mes paumes contre mes yeux, pour empêcher les larmes qui menacent. Elles ne doivent pas couler ici. Pas dans son bâtiment. Pas alors que, deux étages plus bas, ma propre sœur planifie son mariage avec l’homme qui me torture, l’homme que j’aime.

La lettre est là, dans mon sac, pliée en quatre, usée aux bords. Je n’ai pas besoin de la sortir pour en connaître chaque mot. « Mon Lorenzo, quand tu liras ceci, je serai déjà partie. Ne me déteste pas. Je t’aime plus que ma propre vie, et c’est précisément pour cela que je dois te quitter… »

Je ne l’ai jamais envoyée. Je l’ai gardée comme une preuve, pour moi seule, que je n’étais pas le monstre qu’il croit. Mais parfois, je me demande si ce n’était pas une erreur. Si tout ceci ne serait pas différent si j’avais simplement tout avoué.

Le carillon de mon téléphone retentit, strident. Un message. C’est Chiara.

— Coucou ma grande ! Déjeuner aujourd’hui ? J’ai trop hâte de te montrer l’échantillon du tissu pour ma robe ! Lorenzo dit que le rose me va à ravir. À midi et demi au bistrot du coin ? Je t’embrasse fort !

Je ferme les yeux, écrasée par le poids du mensonge et de l’amour. Un amour qui me brûle de l’intérieur, et qui pourtant, je dois cacher sous une montagne de cendres froides.

— D’accord, répondis-je dans un murmure au téléphone éteint. À midi et demi.

Le supplice n’était que quotidien. Il venait de prendre la dimension d’une éternité.

Lorenzo

Le cognac coule dans le verre à ballon, un serpent ambré dans la pénombre de mon bureau. Les lumières de Milan clignotent en bas, indifférentes. Toujours ce même spectacle. Toujours cette même victoire qui a le goût de la cendre.

Rossi.

Je prononce son nom dans le silence, et c’est comme mordre du verre pilé. Giulia. Mon Giulia. Celle qui a pris mes rêves, les a tenus dans ses mains, et les a réduits en poussière entre ses doigts d’ambitieuse.

Je fixe la porte close derrière laquelle elle a disparu. Je peux encore sentir son parfum, ténu, un souvenir entêtant de jasmin et de quelque chose de doux qui appartient à une autre vie. Elle l’a changé. Moi aussi.

Cinq ans.

Cinq ans à me reconstruire cellule par cellule, avec pour seul ciment la rage. Cinq ans à transformer la douleur en une arme, la perte en une raison de conquérir. J’ai tout obtenu : la fortune, le pouvoir, ce gratte-ciel dont chaque étage est un étendard de ma revanche. Et pourtant, le seul trophée qui compte est sa souffrance. La voir là, chaque jour, pâle et flétrie sous mes ordres, est la seule chose qui fait encore battre mon cœur d’un sang chaud.

Le téléphone sur mon bureau vibre. Chiara. Le visage illuminé par un sourire trop large apparaît sur l’écran. Ma fiancée. Les mots résonnent comme un mensonge, même dans le secret de mes pensées.

— Mon amour ! Tu as reçu les maquettes de l’invitation ? Le calligraphe a fait des merveilles !

Sa voix est une mélodie joyeuse, un contraste criant avec le silence rongeur de mon bureau.

— Pas encore. Je les verrai ce soir.

— Tu travailles trop. Sors de ce bureau ! Souviens-toi, dîner avec mes parents à huit heures. Ne sois pas en retard, papa veut te parler de placements.

— Je ne serai pas en retard.

Je raccroche, le goût du cognac devenant soudain amer. Chiara. Douce, légère, éblouissante Chiara. Elle m’aime avec une franchise désarmante. Elle est le soleil après un long hiver. Et je l’utilise. Froidement, méthodiquement. Elle est la pièce maîtresse de mon échiquier, le moyen le plus direct, le plus cruel, de transpercer le cœur de sa sœur.

Parfois, dans son rire, je retrouve un écho de celui de Giulia. Autrefois. Avant la chute. Cela me donne envie de tout briser.

Je me lève, incapable de rester immobile. Mes pas résonnent sur le parquet sombre. J’ai fait de Giulia mon assistante personnelle, un poste créé de toutes pièces pour elle. Un poste de servitude. Chaque matin, je me répète que c’est justice. Qu’elle mérite chaque humiliation, chaque regard méprisant, chaque tâche dégradante.

Alors pourquoi, quand je l’ai vue tout à l’heure, si frêle dans son tailleur trop large, les cernes mauves sous ses yeux qui évitent les miens, pourquoi cette haine si parfaite vacille-t-elle ?

Elle a baissé les yeux. Toujours. Elle n’a jamais riposté. Pas une fois. Elle absorbe tout, comme une éponge absorbe le poison. Je m’attendais à des larmes, à de la colère, à de la rébellion. J’espérais une étincelle de la femme de feu que j’ai connue. Mais il n’y a rien. Rien qu’une résignation si profonde qu’elle en devient insondable.

Cela n’a aucun sens.

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