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Giulia
La pluie frappe les vitres de l’open space comme un rappel incessant. Chaque goutte semble scander le même mot : pourquoi, pourquoi, pourquoi. Je fixe l’écran de mon ordinateur, les chiffres dansant devant mes yeux sans que mon cerveau ne les retienne. Mon univers, désormais, se résume à ce bureau minuscule, à cette chaise qui grince, et à la vue, depuis ma place, de la grande porte en chêne de son bureau.
Son bureau , Lorenzo.
Le bruit familier des talons hauts sur le parquet stratifié me fait sursauter. C’est Sofia, l’assistante de direction. Son sourire est une fine lame.
— Rossi, M. Conti vous demande. Immédiatement.
Ma bouche est sèche. Je hoche simplement la tête, me levant d’un mouvement trop brusque. Je sens les regards en coin de mes collègues, ce mélange de pitié et de curiosité malsaine. Je suis la nouvelle, la bouche-trou, celle que le PDG semble avoir en grippe personnellement. Ils ne savent pas. Ils ne peuvent pas savoir.
Le chemin vers sa porte est un couloir de honte. Je frappe, deux coups discrets.
— Entrez.
Sa voix. Cinq ans n’y ont rien changé. Elle traverse le bois et me transperce, mélange détonant de velours et de glace. J’entre.
Lorenzo Conti est debout devant la baie vitrée, silhouette découpée dans la lumière grise de Milan. Il ne se retourne pas tout de suite. Il me laisse le temps d’avaler ma peur, de constater le luxe froid de la pièce, de remarquer la photo d’engagement discrète sur son bureau. Un éclat de rire cristallin, des cheveux blonds dans le vent. Chiara.
La douleur est si vive, si soudaine, que j’en ai le souffle coupé.
Il se retourne enfin. Ses yeux, d’un brun si profond qu’il frôle le noir, se posent sur moi. Il n’y a plus trace du jeune homme rêveur que j’ai aimé. Il y a à la place cet homme ciselé par le succès et la rancune, dont le regard vous pèse et vous juge.
— Rossi.
Il ne m’appelle jamais par mon prénom. C’est toujours mon nom de famille, jeté comme un défi, une insulte.
— Monsieur Conti.
— Le rapport d’activité du trimestre. Il devait être sur mon bureau à neuf heures. Il est neuf heures sept.
— Je… Je l’ai déposé dans le système de gestion partagée hier soir, monsieur. Comme convenu.
Il avance de quelques pas, lentement. L’espace de la pièce semble se rétrécir autour de lui.
— J’ai dit sur mon bureau, Rossi. Pas perdu dans les méandres d’un serveur. Je veux du papier. Je veux des choses tangibles. Vous croyez que j’ai le temps de jouer aux devinettes avec vos compétences numériques limitées ?
Chaque mot est calibré pour humilier. Je baisse les yeux, les paumes moites. Pour toi. Tout ça, c’était pour toi. Le mantra résonne dans ma tête, bouclier fragile.
— Je vais l’imprimer immédiatement.
— Trop tard. J’ai un rendez-vous. Vous le referez. Manuellement. Une analyse comparative avec les données des deux derniers exercices, pas seulement le dernier. Je le veux pour demain matin, huit heures. Ici. Sur mon bureau.
C’est une tâche de quinze heures. Une mission impossible. Je lève les yeux, malgré moi.
— Mais… les chiffres des deux derniers exercices ne sont pas dans ma base d’accès, je…
— Trouvez un moyen, coupe-t-il, glaciale. C’est à cela que vous servez, non ? À trouver des solutions pour les problèmes que vous avez vous-même créés ?
Le sous-entendu est clair. Le passé. Ma prétendue trahison. Il me regarde, attendant une réaction, une étincelle, un signe de faiblesse qu’il pourrait écraser.
Je serre les dents si fort que ma mâchoire fait mal. Je baisse de nouveau les yeux, une soumission apprise, nécessaire à ma survie.
— Bien, monsieur Conti.
Un silence tombe, lourd, chargé de tout ce qui n’est pas dit. De l’amour transformé en poison. De la vérité qui brûle ma langue. Il tourne le dos, regardant à nouveau la ville.
— C’est tout. Sortez.
Je m’exécute. La porte se referme derrière moi avec un clic sourd. Je reste un instant immobile dans le couloir, le dos contre la paroi froide, à lutter pour respirer normalement. Les rires venant de la salle de pause me parviennent, étouffés. Une voix joyeuse, familière, domine les autres.
— …absolument sûr pour la couleur des fleurs ? Je pense que des pivoines roses et blanches…
Chiara.
Lorenzo Le soleil de midi inonde mon bureau, traçant des lignes d’or sur le parquet. C’est dans cette lumière trop crue que Chiara fait irruption, apportant avec elle un tourbillon de parfum fleuri et de gaieté. Elle dépose un sac de pâtisserie sur mon bureau et m’enserre dans une étreinte dont la spontanéité me fait presque mal.— Lorenzo ! J’ai pensé à toi, je savais que tu oublierais de déjeuner.Son visage est un soleil, ses yeux brillent d’une joie simple. Elle porte une robe légère qui accentue sa jeunesse, son insouciance. Le contraste avec l’ombre qui habite mon bureau et mon âme est si violent qu’il m’aveugle un instant. C’est cela que je dois protéger. Cette pureté. C’est cela que je dois mériter.— Tu es un ange, tesoro, dit ma voix, trouvant un ton doux qui me semble appartenir à un autre.Elle rougit, ravie. Elle se met à parler robes, fleurs, menu du dîner de fiançailles. Sa voix est une mélodie agréable, lointaine. Je l’écoute d’une oreille, tout en guettant l’autre p
Giulia Il est debout près de la baie vitrée, dos à moi, contemplant son royaume. La lumière du matin dessine sa silhouette large, puissante, impénétrable. L’espace est saturé de sa présence, de son parfum, de son hostilité palpable.— Vous m’avez demandée, monsieur Conti.Ma voix est un miracle de neutralité. Elle ne tremble pas.Il se retourne lentement. Son regard me balaye, des chaussures aux cheveux, évaluateur, froid. Il s’attarde sur mon visage, cherchant sans doute les stigmates de la nuit. Mais le fond de teint tient bon.— Le dossier Moretti. Il doit être sur mon bureau pour 11 heures. Pas une minute de plus.— Le dossier Moretti est complexe. L’équipe juridique a demandé jusqu’en fin de semaine pour…— Je me moque de ce qu’a demandé l’équipe juridique. 11 heures. Si ce n’est pas le cas, vous trouverez quelqu’un d’autre pour vous expliquer les conséquences. Quelqu’un aux ressources… moins confortables.Le sous-entendu est un coup de poignard. Les ressources confortables. Cel
Giulia Le rêve ne me lâche pas. Il s’est incrusté dans ma chair comme une fièvre. Même éveillée, les images continuent de défiler, s’immisçant dans la pénombre de la chambre. Le sourire triomphant de Lorenzo. La robe de dentelle sur Chiara. Le baiser qui scellait mon arrêt de mort. Le goût du métal et des cendres est toujours sur ma langue.L’aube point, grise et lasse. Elle n’apporte aucun répit, seulement la lumière crue sur l’inéluctable. Je dois me lever. Je dois enfiler l’uniforme de veuve discrète et d’assistante compétente. Je dois aller là où il est.La peur est un animal froid lové au creux de mon ventre. Une peur viscérale, primitive. Pas seulement la peur de sa cruauté, de ses mots acérés. La peur de moi. De ce que je pourrais laisser échapper sous son regard. Un tremblement, un silence trop long, une larme qui aurait l’audace de perler. La peur que le cauchemar devienne prophétie, que je sois forcée d’assister, en spectatrice impuissante, à la lente captation de ma sœur p
Lorenzo Elle avait pris son sac, le même sac en cuir usé que je lui avais offert pour son anniversaire. Elle s’était dirigée vers la porte.– Giulia ! Ne fais pas ça ! S’il te plaît ! On est pour toujours, tu te souviens ? C’est toi qui l’as dit !Elle s’était figée sur le pas de la porte, le dos raide. Un sanglot lui avait échappé.– Pardonne-moi.Puis elle était partie. Le clic de la porte avait été le son le plus définitif de mon existence.Les heures qui suivirent furent un brouillard d’incrédulité. Je l’avais appelée, encore et encore. « Le numéro que vous avez composé n’est pas attribué. » Elle avait déjà changé de numéro. J’avais couru partout : chez leurs parents, chez ses amies. Personne ne savait rien. Ou personne ne voulait me le dire. Je m’étais senti si pauvre. Pas seulement financièrement. Pauvre en moyens, en connexions, en pouvoir. Un homme insignifiant dont la femme avait disparu sans laisser de trace.Puis, deux jours plus tard, la vérité était tombée. Une connaiss
Lorenzo Le rire de Chiara, si clair, si léger, résonne encore dans le hall d’entrée comme la dernière note d’une musique qui ne prendrait jamais fin. Ses parents m’ont serré la main, chaleureux. Sa mère a glissé : « Prenez soin de notre trésor, Lorenzo. Elle vous aime tellement. » J’ai souri, le visage figé dans un masque de gratitude et de convenance.Le silence qui accueille mon retour est absolu. Un silence de tombeau luxueux. Mes pas sur le marbre sont autant de profanations. Je jette mes clés sur la console en onyx, leur tintement meurt trop vite. La cravate de soie, un cadeau de Chiara, je la défais d’une traction sèche. Elle tombe à mes pieds, un serpent coloré et inutile.Et dans ce vide opulent, elle arrive. Non pas en force, mais en douceur. Comme une odeur oubliée. Comme une mélodie déformée par le temps.Giulia.Pas la veuve Balardi. Pas l’assistante en tailleur strict, au regard fuyant et aux réponses mesurées. Mais l’autre. La mienne. Celle dont le seul rire, éclatant
GiuliaC’est cela, le plus insupportable. Ce n’est pas que l’amour ait survécu. C’est qu’il a grandi. Il s’est nourri du manque, de la douleur, du sacrifice. Il est devenu une chose monstrueuse, immense, qui occupe tout l’espace, qui étouffe tout le reste. Il n’y a pas un centimètre cube de mon être qui ne lui appartienne. Même la haine que je devrais ressentir est teintée de lui, imprégnée de son essence. Je hais ce qu’il est devenu, mais j’aime désespérément l’homme qu’il était, et que je sais , je sais , quelque part, tapi sous la colère et la rancune, il existe encore.Je pleure pour lui. Pour l’homme brisé qui croit avoir été trahi. Pour la souffrance que j’ai dû lui infliger, cette souffrance qui l’a transformé en ce justicier impitoyable. Je pleure parce que je suis responsable de la lumière qui s’est éteinte dans ses yeux. Parce que c’est moi qui ai fait de notre amour une arme qu’il retourne contre moi.Je pleure pour nous. Pour les enfants que nous aurions pu avoir. Pour les







