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À l'ombre de ta haine
À l'ombre de ta haine
Author: Déesse

Chapitre 1 : Les Vestiges

Author: Déesse
last update Last Updated: 2026-01-19 02:38:42

Giulia

La pluie frappe les vitres de l’open space comme un rappel incessant. Chaque goutte semble scander le même mot : pourquoi, pourquoi, pourquoi. Je fixe l’écran de mon ordinateur, les chiffres dansant devant mes yeux sans que mon cerveau ne les retienne. Mon univers, désormais, se résume à ce bureau minuscule, à cette chaise qui grince, et à la vue, depuis ma place, de la grande porte en chêne de son bureau.

Son bureau , Lorenzo.

Le bruit familier des talons hauts sur le parquet stratifié me fait sursauter. C’est Sofia, l’assistante de direction. Son sourire est une fine lame.

— Rossi, M. Conti vous demande. Immédiatement.

Ma bouche est sèche. Je hoche simplement la tête, me levant d’un mouvement trop brusque. Je sens les regards en coin de mes collègues, ce mélange de pitié et de curiosité malsaine. Je suis la nouvelle, la bouche-trou, celle que le PDG semble avoir en grippe personnellement. Ils ne savent pas. Ils ne peuvent pas savoir.

Le chemin vers sa porte est un couloir de honte. Je frappe, deux coups discrets.

— Entrez.

Sa voix. Cinq ans n’y ont rien changé. Elle traverse le bois et me transperce, mélange détonant de velours et de glace. J’entre.

Lorenzo Conti est debout devant la baie vitrée, silhouette découpée dans la lumière grise de Milan. Il ne se retourne pas tout de suite. Il me laisse le temps d’avaler ma peur, de constater le luxe froid de la pièce, de remarquer la photo d’engagement discrète sur son bureau. Un éclat de rire cristallin, des cheveux blonds dans le vent. Chiara.

La douleur est si vive, si soudaine, que j’en ai le souffle coupé.

Il se retourne enfin. Ses yeux, d’un brun si profond qu’il frôle le noir, se posent sur moi. Il n’y a plus trace du jeune homme rêveur que j’ai aimé. Il y a à la place cet homme ciselé par le succès et la rancune, dont le regard vous pèse et vous juge.

— Rossi.

Il ne m’appelle jamais par mon prénom. C’est toujours mon nom de famille, jeté comme un défi, une insulte.

— Monsieur Conti.

— Le rapport d’activité du trimestre. Il devait être sur mon bureau à neuf heures. Il est neuf heures sept.

— Je… Je l’ai déposé dans le système de gestion partagée hier soir, monsieur. Comme convenu.

Il avance de quelques pas, lentement. L’espace de la pièce semble se rétrécir autour de lui.

— J’ai dit sur mon bureau, Rossi. Pas perdu dans les méandres d’un serveur. Je veux du papier. Je veux des choses tangibles. Vous croyez que j’ai le temps de jouer aux devinettes avec vos compétences numériques limitées ?

Chaque mot est calibré pour humilier. Je baisse les yeux, les paumes moites. Pour toi. Tout ça, c’était pour toi. Le mantra résonne dans ma tête, bouclier fragile.

— Je vais l’imprimer immédiatement.

— Trop tard. J’ai un rendez-vous. Vous le referez. Manuellement. Une analyse comparative avec les données des deux derniers exercices, pas seulement le dernier. Je le veux pour demain matin, huit heures. Ici. Sur mon bureau.

C’est une tâche de quinze heures. Une mission impossible. Je lève les yeux, malgré moi.

— Mais… les chiffres des deux derniers exercices ne sont pas dans ma base d’accès, je…

— Trouvez un moyen, coupe-t-il, glaciale. C’est à cela que vous servez, non ? À trouver des solutions pour les problèmes que vous avez vous-même créés ?

Le sous-entendu est clair. Le passé. Ma prétendue trahison. Il me regarde, attendant une réaction, une étincelle, un signe de faiblesse qu’il pourrait écraser.

Je serre les dents si fort que ma mâchoire fait mal. Je baisse de nouveau les yeux, une soumission apprise, nécessaire à ma survie.

— Bien, monsieur Conti.

Un silence tombe, lourd, chargé de tout ce qui n’est pas dit. De l’amour transformé en poison. De la vérité qui brûle ma langue. Il tourne le dos, regardant à nouveau la ville.

— C’est tout. Sortez.

Je m’exécute. La porte se referme derrière moi avec un clic sourd. Je reste un instant immobile dans le couloir, le dos contre la paroi froide, à lutter pour respirer normalement. Les rires venant de la salle de pause me parviennent, étouffés. Une voix joyeuse, familière, domine les autres.

— …absolument sûr pour la couleur des fleurs ? Je pense que des pivoines roses et blanches…

Chiara.

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