LOGINLe Goût du Cuivre
Le silence dans la Grande Salle était absolu.
Personne ne bougea d’un seul muscle. Les deux gardes que j’avais dépassés se tenaient figés près de la porte, leurs épées à moitié tirées. En haut, dans la galerie, les seigneurs nobles se penchaient par-dessus les balustrades en bois poli comme des vautours affamés attendant leur proie.
Le Duc Varn fixait le poignard enveloppé de cuir posé sur l’autel de pierre. Un petit muscle tressauta dans sa mâchoire pâle. Il regarda de l’acier à mon visage.
« Une démonstration spectaculaire, » dit Varn d’un ton sec dans la pièce glaciale. « Mais apporter une lame dégainée devant le Haut Conseil sans autorisation est un acte de trahison— »
« C’est un droit, » la voix de Cassian trancha l’air.
Cassian s’écarta du pied de l’estrade. Il ne toucha pas la garde de sa propre épée. Ses lourdes bottes de cuir claquèrent contre le sol de pierre dans un rythme lent et régulier. Les gardes les plus proches reculèrent immédiatement.
« Selon la Loi du Sang du Troisième Roi, » dit Cassian en s’arrêtant à mes côtés. « Un prétendant faisant face à l’Épreuve du Calice a le droit de déposer l’acier de son champion sur l’autel. Le poignard est le mien. La fille s’est contentée de le porter jusqu’à la pierre. »
Cassian marqua une pause et plongea son regard dans les yeux froids de Varn.
« À moins que le Lord Régent ne souhaite contester les lois anciennes ? »
Les yeux pâles de Varn se rétrécirent sous la colère. Il leva les yeux vers la galerie. Plusieurs des seigneurs les plus âgés hochaient déjà fermement la tête. Ils se souvenaient des vieilles lois.
« Très bien, » cracha Varn entre ses dents serrées. Il fit un geste sec de la main aux gardes. « Rengainez vos armes. »
Les gardes glissèrent leurs lames dans leurs fourreaux de cuir avec un soupir métallique collectif.
Le Duc Varn se retourna vers l’autel. Il saisit une lourde cruche d’argent et la pencha au-dessus du calice d’or.
Le liquide n’était pas du vin rouge. Il était épais et sombre, de la couleur pourpre foncée du foie séché. Une odeur lourde de vieux cuivre et de terre humide s’échappa de la coupe. Il était assez dense pour alourdir l’air froid autour de nous.
« Le sang du Premier Roi, » annonça Varn à voix haute pour la galerie.
Il souleva la lourde coupe d’or à deux mains et me la tendit. Les rubis bruts sculptés sur le rebord captèrent la lueur des torches.
« Bois, Arianna de Lowen, » dit Varn doucement. « Laisse la vieille magie parler. »
Je fixai la surface sombre et terne. Mon estomac se tordit en nœuds douloureux. Je repensai au poison gris qui avait rongé le tapis de ma chambre trois jours plus tôt. Je repensai aux trois chaises vides des héritiers morts derrière moi.
S’ils avaient pu empoisonner le vin dans ma chambre privée, ils pouvaient tout aussi bien empoisonner ce calice.
Je regardai Cassian. Il se tenait parfaitement immobile, les bras larges croisés sur sa poitrine. Il ne fit aucun signe rassurant. Ses yeux ambrés restaient fixés sur la coupe d’or.
_Ne leur montre pas une fille des bas-fonds_, me dis-je. _Montre-leur une reine qui survit à la crasse._
J’avançai la main et refermai mes doigts glacés autour de la lourde coupe d’or. Le métal était gelé contre ma peau.
Je portai le calice à mes lèvres.
L’odeur du cuivre brut me frappa d’abord le nez. Elle était si forte que mes yeux se mirent à pleurer.
J’inclinai la coupe et bus.
Le liquide était épais et visqueux. Il avait le goût de sel amer, de rouille lourde, et d’une huile étrange qui me fit immédiatement serrer la gorge. J’avais l’impression d’avaler du fer en fusion.
Une chaleur blanche et brûlante éclata dans ma poitrine. Elle se répandit dans mes veines comme un feu sauvage. On aurait dit que mon sang bouillait sous ma peau, cherchant à en sortir.
_C’est du poison_, hurla mon esprit, saisi de terreur pure. _Ils t’ont eue._
Mes poumons se bloquèrent complètement. La pièce bascula sur le côté. Les visages des seigneurs dans la galerie se brouillèrent en taches grises et blanches.
Je voulais lâcher la lourde coupe. Je voulais m’agripper à ma gorge en feu. Je voulais tomber à genoux et hurler à l’aide.
Puis mes yeux croisèrent ceux du Duc Varn.
Il était penché au-dessus de l’autel. Un minuscule sourire cruel tirait le coin de sa bouche fine. Il attendait que je m’étouffe. Il attendait que je tombe morte sur la pierre.
Je forçai ma mâchoire à rester fermée.
J’avalai chaque goutte de ce liquide amer et brûlant. Je renversai le calice jusqu’à la dernière goutte, puis je le rabaissai d’un coup sec sur l’autel de pierre.
Le craquement net de l’or heurtant la pierre résonna sous les voûtes.
Le silence retomba sur la salle.
Je restai immobile devant l’autel. Ma poitrine se soulevait et s’abaissait par petites respirations saccadées.
La douleur déchirante dans ma poitrine ne me tua pas. La chaleur brûlante se transforma peu à peu en une chaleur profonde et lourde qui se répandit dans mes bras et mes jambes. Elle me donna une impression de solidité, d’ancrage.
Je regardai mes mains. Elles étaient pâles mais stables. Ma peau ne devint pas noire. Ma gorge ne se ferma pas.
Le sourire cruel du Duc Varn disparut complètement. Son visage prit la couleur malsaine du vieux saindoux tandis que ses yeux allaient de mon visage à la coupe vide.
« Elle vit, » chuchota un seigneur depuis la haute galerie.
« Le sang est vrai ! » en appela un autre, sa voix forte brisant le silence. « La lignée de Lowen perdure ! »
Un murmure soudain parcourut toute la galerie.
J’ignorai les nobles qui criaient. Je fis deux pas en avant jusqu’à me tenir à quelques centimètres du Duc Varn.
« La quatrième chaise est toujours vide, Duc Varn, » dis-je d’une voix rauque. « Mais je ne pense pas que je finirai dans la crypte aujourd’hui. »
Varn ne répondit rien. Il fit un pas en arrière et cacha ses mains tremblantes dans les longues manches de velours de sa robe.
« L’épreuve est terminée, » annonça Varn faiblement à la salle. Toute la force avait quitté sa voix. « Le Haut Conseil reconnaît la revendication. Dame Arianna est l’héritière légitime. »
Sans un mot de plus, Varn fit demi-tour et descendit les marches en hâte. Ses quatre gardes le suivirent alors qu’il disparaissait par les lourdes portes latérales.
Cassian monta les marches de l’estrade d’un pas lourd et silencieux. Il tendit sa grande main et reprit son poignard enveloppé de cuir sur l’autel. Il le glissa de nouveau à sa ceinture avec un petit clic.
Aucune fierté sur son visage. Aucun soulagement dans ses yeux sombres.
« Tu as survécu à la première entaille, » murmura Cassian tandis que les seigneurs commençaient à quitter la salle. « Mais ne célèbre pas. »
Il regarda vers la porte sombre par laquelle le Duc Varn venait de fuir.
« Maintenant qu’ils savent que la magie ne peut pas te tuer, » chuchota Cassian dans l’air froid. « Ils arrêteront d’utiliser des coupes. »
LA PROPOSITIONLes portes de la Chambre du Haut Conseil s’ouvrirent à notre entrée, et les voix à l’intérieur s’éteignirent l’une après l’autre. Lord Karo se tenait près de la table du conseil avec plusieurs commandants du Nord derrière lui. La baronne Alice se tenait près des hautes fenêtres, les bras croisés, tandis que les autres seigneurs observaient le duc Varn des différents côtés de la pièce. Varn se tenait au centre de la chambre, sans armure ni épée. Il avait l’air calme. Ça m’inquiéta plus que de le voir prêt pour le combat.Karo s’avança vers lui. « Tu as demandé cette réunion, Varn, alors parle. » Varn balaya la pièce du regard avant que ses yeux ne se posent sur moi. « Je veux que ce combat cesse avant que d’autres personnes ne meurent. » Alice fit un pas en avant. « Alors abdique de la régence. » Varn se tourna vers elle. « Tu crois que ma démission mettra fin au combat ? » « Tu es la raison pour laquelle nous battons pour le trône, » répliqua Ali
L’ODEUR DU FER ET DE LA GUERRETrois lourds coups de cor de guerre en fer résonnèrent depuis les remparts extérieurs et firent trembler la pierre sous nos bottes.« La corne du Nord, » souffla Cassian en écoutant. « Karo est aux portes. »Au-dessus de nous, le plafond gémit sous le poids des pas qui couraient. Les gardes du duc Varn se précipitaient pour défendre la cour inférieure et abandonnèrent l’aile de Clara. Le couloir resta imprégné de l’odeur de sueur froide et d’huile de lampe brûlée.Cassian ouvrit d’un coup violent le panneau caché derrière la garde-robe. Il attrapa mon poignet et me tira dans le couloir vide où des hallebardes abandonnées traînaient sur le sol poli.Au lieu de prendre l’étroit passage des serviteurs, il me conduisit vers le grand escalier qui montait jusqu’au corps de garde. Nous contourna l’arche de la salle d’entrée et tombâmes droit sur un groupe de nobles paniqués et de gardes armés.« Rangez vos armes, bande d’imbéciles ! » cria une voix tranchante a
LE CHOIX DE L’OMBRELes lourdes bottes devant la chambre de Clara finirent enfin par s’éloigner dans le couloir de pierre. Le silence à l’intérieur de la gaine du mur était si profond que je pouvais entendre le cœur de Cassian battre contre ma clavicule. Sa grande main restait posée sur ma bouche tandis que nous attendions que le dernier bruit des soldats de Drake disparaisse.Lentement, ses doigts glissèrent de mes lèvres jusqu’à ma mâchoire. Il ne s’éloigna pas.Le passage exigu derrière la garde-robe était à peine assez large pour deux personnes. Mon dos était plaqué contre le granit froid tandis que le corps de Cassian bloquait l’étroit passage. La poussière flottait dans l’obscurité tandis que de fines raies de lumière de torches filtraient à travers les fissures de la pierre.Je glissai la main dans la poche de ma tunique et sentis mes doigts tremblants se refermer sur le petit carnet que nous avions pris derrière la plinthe de Clara.« Il faut bouger, » murmura Cassian près d
L’AILE NORDLa lourde porte du passage secret fit taire le chaos rugissant de la Salle du Haut Conseil dans un sourd bruit sourd.Un air humide et glacial nous enveloppa tandis que je m’adossais au mur de granit rugueux et que je respirais profondément. Mon cœur battait contre mes côtes tandis que de pâles filets de lumière s’infiltraient à travers les fissures entre les pierres.À côté de moi, Cassian se tenait immobile dans la pénombre. Ses oreilles se dressaient vers le mur tandis qu’il écoutait les coups étouffés des hommes de Drake qui criaient de l’autre côté.« Ils ne briseront pas ce panneau rapidement, » chuchota Cassian. « C’est quatre pouces de chêne renforcé de fer. »Je baissai les yeux sur mes poignets en sang là où les menottes venaient à peine de me retenir.« Où mène ce tunnel ? »« Il traverse le mur extérieur de la forteresse. » Cassian tendit la main et m’assura en me tenant le coude. « Il relie les galeries inférieures aux quartiers résidentiels. »Une idée soudai
LE PROCÈS BLOQUÉLes portes de chêne de la Grande Salle du Conseil claquèrent derrière nous dans un grondement sourd.Le Capitaine Drake et six soldats de la Garde Sanglante nous firent marcher dans l’allée centrale de marbre, leurs épées tirées reflétant la lumière des hautes fenêtres. Des dizaines de hauts seigneurs et de nobles dames se penchaient au-dessus des balustrades de bois des galeries, leurs chuchotements et disputes emplissant la vaste salle.Au bout de la salle, le duc Varn était assis sur le trône du Régent, les mains posées sur les accoudoirs sculptés.Les gardes nous donnèrent un coup derrière les genoux, forçant Cassian et moi à tomber au sol devant l’estrade du Conseil. Mes chaînes de fer cliquetèrent contre la pierre polie, mais je gardai le menton levé. À côté de moi, Cassian s’agenouilla en silence, ses yeux balayant la pièce et comptant les gardes armés à chaque issue.Le duc Varn se leva du trône et leva le maillet d’argent.« Seigneurs et Dames du Haut Conseil
L’HEURE DE MIDIL’air froid s’engouffrait par l’étroite meurtrière, rafraîchissant la sueur sur ma nuque. Le dos appuyé contre le mur de pierre, j’avais ramené mes genoux contre ma poitrine. À côté de moi, Cassian posa sa tête contre le mortier, sa respiration sifflant doucement dans sa poitrine. Sa lèvre fendue saignait encore sur le col de sa tunique sale, mais ses yeux étaient vifs et concentrés dans la pénombre. « Tu es blessée quelque part ? » chuchota Cassian, la voix à peine plus forte que le vent dehors. « Juste des bleus, » répondis-je en faisant reposer mes mains sur mes chaînes de fer. « Et toi ? » « J’ai pris pire aux casernes, » dit Cassian en testant ses poignets contre les anneaux de métal. « On n’a pas beaucoup de temps. Quand le soleil sera au zénith de la tour, Drake nous traînera en bas, dans la grande salle. » « On a perdu le livre noir du Docteur Denmark, » dis-je en grinçant des dents de frustration. « Sans cette preuve matérielle, c’est ma parole contr







