LOGINDéesse
La première ville que nous atteignons s'appelle Sahl, et elle est faite de deux choses : du sel, et de la peur.
Le sel, c'est littéral. Sahl est bâtie au bord d'une mer morte — une cuvette blanche, scintillante, qui fut de l'eau et qui n'est plus qu'une croûte — et ses maisons sont taillées dans des blocs de sel rose qui brillent au soleil comme de la chair. C'est la chose la plus belle et la plus inqui&eac
DéesseLa capitale s'appelle Ith-Karhem, et elle est une insulte au ciel.Nous la voyons de loin, après huit jours de piste — d'abord un scintillement, puis une ligne, puis une géométrie entière. Une pyramide de verre noir, inversée, posée sur sa pointe au centre d'une dalle de basalte grande comme Elyndor. Elle ne touche le sol que par ce sommet unique, et sa base immense, ouverte, face au ciel, capte les trois soleils et les rend en lueur sombre, rougeoyante, comme une braise de l'intérieur. Autour, la ville basse s'étale en cercles concentriques — caravansérails, citernes, marchés couverts — toute une vie organisée en orbite autour de la pointe plantée, comme des débris autour d'un clou.— Comment une chose pareille tient-elle debout ? souffle Kael.— Elle ne tient pas debout, dis-je. Elle tient suspendue. Regard
DéesseLa première ville que nous atteignons s'appelle Sahl, et elle est faite de deux choses : du sel, et de la peur.Le sel, c'est littéral. Sahl est bâtie au bord d'une mer morte — une cuvette blanche, scintillante, qui fut de l'eau et qui n'est plus qu'une croûte — et ses maisons sont taillées dans des blocs de sel rose qui brillent au soleil comme de la chair. C'est la chose la plus belle et la plus inquiétante que j'aie vue depuis les profondeurs.La peur, c'est plus subtil. Ce sont les regards qui se baissent. Ce sont les conversations qui s'arrêtent quand un inconnu passe. Ce sont les marques — des estampilles rouges, gravées à même la pierre des portes, une goutte stylisée cerclée d'un anneau — que l'on retrouve sur chaque seuil, chaque puits, chaque étal.Nous entrons comme des voyageurs. Des étoffes du d&eac
KaelLe premier soleil me frappe comme un marteau.Le deuxième aussi. Le troisième me semble personnel.Je suis né dans une cité de pierre noire, de brume et de ciel voilé. La lumière, chez moi, est une chose que l'on fabrique — lanternes, veines de la pierre, feux de camp. Ici, la lumière n'est pas fabriquée. Elle règne. Trois soleils, un grand et deux petits, accrochés dans un ciel d'un bleu si violent qu'il en devient blanc, et en dessous, jusqu'à l'horizon et au-delà de l'horizon et au-delà de ce que l'œil peut supporter : du sable. Des dunes comme des vagues figées d'une mer qui aurait oublié d'être de l'eau.— Par tous les dieux morts, dis-je.— Ils ne sont pas morts ici, dit ma femme à côté de moi. Ils sont grillés.Derrière nous, le passage se referme sa
DéesseNous ne partons pas par les routes.C'est Maëva qui l'a proposé, trois jours avant le départ, dans la salle basse qu'elle a choisie pour atelier — une ancienne citerne des quartiers médians, ronde, couverte de ses propres runes. Elle y travaille seule, la plupart du temps. Sa magie purifiée est une chose étrange à voir : elle n'a plus rien de la corruption qui la nourrissait, mais elle a gardé la profondeur. C'est une magie de fondations, de puits, de souterrain. La magie exacte qu'il faut pour ce qu'elle s'apprête à faire.— Les routes de terre mettraient deux ans, dit-elle en traçant à la craie grasse un cercle sur le sol de la citerne. Deux ans pendant lesquels le seigneur du sable continuerait de saigner son empire. Je peux faire mieux.— Un portail, dis-je.— Un passage, corrige-t-elle. Les portails appartiennent
EryonLe voyage de retour vers Elyndor dure onze jours, et pendant onze jours, je sais ce qui m'attend, et je m'y prépare comme on se prépare à une amputation : en sachant que l'anticipation est pire que le fait, et que le fait sera quand même pire que tout.Elle va repartir.Bien sûr qu'elle va repartir. Je la connais mieux que personne au monde — c'est le seul prix de mes siècles d'ombre, et c'est un prix que je n'ai jamais réussi à rendre. Dès le campement des nomades, dès la prophétie, j'ai vu son visage. Ce n'était pas la peur. Ce n'était même pas la résolution. C'était quelque chose de plus grave : le soulagement. Le soulagement de quelqu'un qui apprend que la tâche n'est pas finie, parce qu'une tâche finie, pour elle, a toujours ressemblé à une tombe.Nous entrons dans Elyndor un soir de brume, e
DéesseKael et moi marchons longtemps cette nuit-là, hors du campement, dans la steppe où les clochettes ne s'entendent plus.Il ne dit rien. Il attend. Il me connaît : je construis mes phrases comme lui ses fortifications, pierre après pierre, et on ne peut pas me bousculer.C'est au pied d'un chaos rocheux, sous des étoiles si nombreuses que la nuit n'en est presque plus noire, que je m'arrête.— Tu sais ce que je vais dire.— Je sais, dit-il.— Dis-le quand même. J'ai besoin de l'entendre par une voix qui n'est pas la mienne.Il prend une inspiration.— Tu vas vouloir retrouver les autres Élus. Tous. Et tu vas vouloir faire pour eux ce que tu as fait pour toi-même — les guérir, comme tu as guéri ta marque. Comme tu as guéri Maëva.— Oui.— Et tu vas me dire que c'es
DéesseIl n'entre pas par la porte.Il n'entre par rien.Un battement de cils. Une respiration. Une seconde où je regarde le mur et la seconde suivante où je regarde autre chose et soudain il est là.Debout au milieu de ma chambre.Comme s'il avait toujours été là. Comme si c'était moi qui venais d
Une tristesse si vieille qu'elle a poussé des racines dans mes os. Une tristesse qui n'a pas besoin de cause, parce qu'elle est la cause elle-même. Une tristesse qui a traversé des vies, des morts, des résurrections, et qui est toujours là, fidèle au poste, comme une amie qu'on n'a pas invitée mais
Déesse Elle recule d'un pas. Son ombre glisse sur le mur de pierre , trop grande, trop déformée, une ombre qui n'appartient pas à un corps humain.— Repose-toi. Demain, des gens viendront te voir. Des gens qui te connaissent mieux que tu ne te connais toi-même.— Attends ...— Des gens qui t'ont a
DéesseJ'ouvre les yeux.Le plafond est noir. Pas noir comme la nuit dehors, non ,noir comme une pierre polie depuis des siècles, veinée de reflets bleutés qui coulent lentement, comme des souvenirs liquides qui auraient oublié leur propre sens. Je fixe ces veines pendant un long moment. Elles boug







