MasukDéesse
Je n'ai pas le temps de faire un pas. Je le sens venir comme on sent une porte s'ouvrir dans une pièce où on dort, ça ne fait pas de bruit et ça change l'air.
Il me prend.
Il ne me touche pas. Il y a bien trois mètres entre sa chaise et moi. Il ne lève même pas la main. Il me prend par les fils, il me prend par le haut, par cette chose qu'on a tous au-dessus du crâne et qu'on ne sent jamais, et au moment
Dans ma tête il ouvre des tiroirs. Je le sens ouvrir. C'est propre, ce qu'il fait, il ne casse rien, il soulève, il regarde, il remet en place. Il trouve la cale du navire, il trouve l'odeur du goudron, il trouve le bruit des gouttes sur les pierres de lest. Il prend la montagne, il prend la glace, il prend mes deux mains dans l'eau tiède. Il prend le visage d'un homme de cendre à genoux. Il prend le sourire. Il s'arrête sur le sourire du Cendré, il le tourne dans tous les sens, comme un homme qui trouve dans un tiroir une photo de gens qu'il ne connaît pas.— Ça, c'est bien, dit-il. C'est très bien, ça. Tu as tenu ça dans ta main. Tu l'as vu partir et il souriait, et tu as eu ce drôle de mélange dans la poitrine que tu ne sais pas nommer. Tu vois, moi, je sais le nommer. Je nomme tout, c'est mon défaut. Ça s'appelle du prix. Ce que tu as senti à ce moment-l&agrav
DéesseJe n'ai pas le temps de faire un pas. Je le sens venir comme on sent une porte s'ouvrir dans une pièce où on dort, ça ne fait pas de bruit et ça change l'air.Il me prend.Il ne me touche pas. Il y a bien trois mètres entre sa chaise et moi. Il ne lève même pas la main. Il me prend par les fils, il me prend par le haut, par cette chose qu'on a tous au-dessus du crâne et qu'on ne sent jamais, et au moment où il la touche je comprends enfin ce que c'est que d'être quelqu'un qui a un toit, parce que c'est ça que j'ai au-dessus de la tête depuis que je suis née, un petit toit, un couvercle de rien, et que lui il a juste mis deux doigts dessus.Mon corps s'arrête. Pas un arrêt brusque, pas une chute, un arrêt de machine. Mes pieds restent là où ils sont. Mes épaules se remettent d'aplomb toutes seules, et c'est cette corre
le MarionnettisteDéesseTrois jours plus tard, la mer change. Elle perd son sel. Elle perd sa couleur. Elle devient épaisse et marron, avec des reflets verts qui n'ont rien à voir avec le vert des eaux propres, un vert de vase, un vert d'intérieur de vieille marmite. Et l'odeur arrive avant tout le reste : une odeur de chose qui pourrit lentement dans de l'eau chaude, et dessous, sucrée, la même chose que dans la salle du volcan, écœurante, une odeur de viande.Le navire ne peut pas passer. On le sent au premier choc, et au deuxième, la quille qui racle la boue, ce bruit de pierre mouillée qu'on entend avec les dents. On s'arrête.Kael met le canot à l'eau sans rien dire. On part à deux. Personne d'autre.C'est l'inverse du pays de cendre. Ici, tout est vivant et rien n'est beau. Il y a des insectes par nappes, des colonnes d'insectes qui se déplacent ensemble, et ça fait un bruit continu, un bruit de fin du monde, une friture. L'eau croupit dans les creux. Des arbres sans écorce, p
KaelJe l'attends sur le pont. Le jour se lève mal, à l'arrière, une lumière qui ne monte pas franchement, un ciel qui est resté la nuit et qui pâlit par en dessous. Elle arrive derrière moi. Je le sais à son pas, un pas plus court que l'autre, elle a toujours marché comme ça quand elle est fatiguée, et je ne me retourne pas tout de suite, parce que si je me retourne je vais tout dire en une fois et il faut que ce soit dit dans l'ordre.— Non.Voilà. Elle a tout mis dans un mot et elle l'a mis avant moi.— Écoute.— Non, Kael.— Ce n'est pas toi qui décides.— Ah, je dis. C'est toi qui décides maintenant.Je me retourne. Elle est à trois pas, les bras croisés, la veste mal boutonnée, un bouton dans le mauvais trou, comme une enfant. Ses cheveux sont attachés avec un bout de ficelle, pas même l'élastique, une ficelle, parce qu'elle n'a pas eu la force de chercher l'élastique.— Je ne laisserai pas, elle dit.— Déesse.— Je ne laisserai pas, répète-t-elle. Tu entends ? Tu peux le dire d
DéesseIl vient au milieu de la nuit. Je ne dors pas, je n'ai pas dormi depuis trois nuits, je suis dans le hamac et j'écoute la mer comme on écoute un voisin.Il ne frappe pas. Il entre, il s'assoit par terre, à côté du hamac, dos à la couche, et il reste là. Je le sens à travers la toile. La chaleur d'un homme qui vient de marcher.— Kael.— Écoute-moi.— Si c'est pour Elyndor...— Écoute-moi, Déesse. Tu écoutes ? Réponds.— J'écoute.Il respire. Une fois, deux fois, comme quelqu'un qui va plonger.— Le pacte de sang. Quand je l'ai fait, on m'a expliqué des choses. Pas tout, on ne m'a pas tout expliqué, on ne m'explique jamais tout, mais on m'a dit une chose et cette chose m'a été utile à d'autres moments et je sais qu'elle est vraie. Il y a une part de mon âme qui est liée à la tienne.Le hamac balance tout seul. Je me tiens aux cordes, chacune dans une main, et je serre, et la fibre me rentre dans les paumes.— Le pacte, ce n'est pas un serment. Ce n'est pas un mot qu'on dit. On a
KaelLa première chose que je fais, c'est fermer la porte. Pas la claquer, la fermer. Je pose la main dessus, je la pousse, j'entends la targette qui se met dans son logement, et ce petit bruit-là décide du reste de la journée.— Depuis la montagne.— Depuis quand, Déesse.— Tu m'as entendu.— J'ai entendu la moitié. Je veux l'autre moitié. Depuis quand exactement, et ne me mens pas, parce que je connais ton visage quand tu mens, tu fais une chose avec la bouche.Elle s'assoit sur le bord de la couche. Elle fait la chose avec la bouche. Alors je m'assois sur le coffre, en face, les coudes sur les genoux, et j'attends, parce que je sais que si je parle maintenant je vais dire une phrase qui ne se reprend pas.— Depuis le Saigneur, elle dit.— Le Saigneur, c'était il y a trois mois.— Oui.— Trois mois.— Oui.Je me lève. Il y a une chose sur la table, une écuelle, un fond de soupe froide, je ne sais pas, je la prends et je la lance contre la cloison et elle se casse et c'est ridicule e
Déesse Elle recule d'un pas. Son ombre glisse sur le mur de pierre , trop grande, trop déformée, une ombre qui n'appartient pas à un corps humain.— Repose-toi. Demain, des gens viendront te voir. Des gens qui te connaissent mieux que tu ne te connais toi-même.— Attends ...— Des gens qui t'ont a
DéesseJ'ouvre les yeux.Le plafond est noir. Pas noir comme la nuit dehors, non ,noir comme une pierre polie depuis des siècles, veinée de reflets bleutés qui coulent lentement, comme des souvenirs liquides qui auraient oublié leur propre sens. Je fixe ces veines pendant un long moment. Elles boug
DéesseAprès le départ de la Silencieuse, je reste assise sur le lit sans bouger.Longtemps.Très longtemps.Le temps passe — je ne sais pas combien. Les heures n'ont pas de sens, ici. La lumière bleutée ne change pas d'intensité. La pierre noire ne se réchauffe ni ne refroidit. Le monde, dehors, p
Déesse Sa réponse est immédiate. Presque blessée.— Je les envie.Le mot résonne dans la petite pièce. L'envie. La Silencieuse envie les simples, ceux qui ne savent pas, ceux qui ne voient pas, ceux qui n'ont pas à porter le poids de ce qu'ils savent.— Pourquoi suis-je ici, moi ?Je repose le pai







