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Aimer Sans Nom
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Author: L'encre

CHAPITRE 1 – LA FILLE DU VENT

Author: L'encre
last update publish date: 2026-07-08 06:01:44

Les grilles du manoir étaient ouvertes, comme toujours. Élise ne se souvenait pas qu’on les ait jamais fermées. Pas de son vivant en tout cas. Elle était née dans cette maison, vingt ans plus tôt, par une nuit de tempête qui avait arraché trois tuiles du toit ouest – sa mère aimait raconter ce détail, comme si la nature elle-même avait salué son arrivée par un coup de tonnerre. Élise avait fini par croire qu’elle était de cette race-là : celle des orages annoncés, des bourrasques qu’on n’attend pas.

Ce soir, il n’y avait pas de tempête. Juste une chaleur molle de septembre, un crépuscule qui traînait sur les pelouses, et l’odeur sucrée des tilleuls qui bordaient l’allée. Elle coupa le moteur de sa petite voiture et resta quelques secondes les mains sur le volant, à regarder la façade.

Le manoir était beau. Elle ne le voyait plus, à force, mais parfois, en rentrant, elle prenait le temps de le regarder comme une étrangère. Trois étages de pierre blonde, des fenêtres hautes, un lierre centenaire qui grimpait sur la tour ouest. Son père disait que la maison était dans la famille depuis quatre générations. Son arrière-arrière-grand-père l’avait fait bâtir avec l’argent du textile. Chaque pierre, chaque moulure, chaque cheminée racontait une histoire de fortune et de silence.

Elle attrapa son sac sur le siège passager – un fourre-tout en toile pleine de livres d’histoire de l’art, de cahiers à spirale et d’un paquet de biscuits entamé – et descendit de voiture. L’air du soir avait cette douceur presque collante qui précède l’automne sans jamais le laisser entrer tout à fait. Elle fit claquer la portière. Le bruit résonna contre la façade et s’éteignit dans les massifs de buis.

C’est à ce moment-là qu’elle le vit.

Pas un mouvement. Pas une forme distincte. Juste une silhouette. Immobile. Debout près du pilier gauche du portail, à une trentaine de mètres derrière elle.

Le temps d’un battement de cils.

Elle tourna la tête, franchement, le corps en alerte. Il n’y avait plus rien. Le portail, le pilier de pierre, les grilles noires, la rue vide au-delà. Rien d’autre que la lumière jaune des réverbères qui s’allumaient un à un le long du trottoir.

Élise plissa les yeux. Elle ne bougea pas. Elle attendit.

Le vent fit bruisser les branches des tilleuls. Une feuille morte tomba en spirale sur le gravier. Le silence retomba.

Son cœur battait un peu trop vite. Elle se força à respirer calmement. C’était la troisième fois en deux semaines. La première, c’était en rentrant de la bibliothèque. Elle avait cru apercevoir une ombre qui s’écartait du mur au moment où elle passait la grille. La deuxième, c’était en promenant le chien de sa mère – un vieux labrador presque aveugle qui n’avait rien senti, rien grondé, rien fait. Elle s’était dit que si le chien ne réagissait pas, c’est qu’il n’y avait rien.

Ce soir, il n’y avait pas de chien. Et l’ombre était là.

Enfin, elle avait été là. Peut-être.

Elle resta une bonne minute les pieds dans le gravier, à fixer le portail. La rue était déserte. De l’autre côté, le parc du manoir d’en face – une propriété presque aussi grande que la leur, mais inhabitée depuis des années – dessinait une masse noire et silencieuse. Une voiture passa au loin, phares éteints, ou peut-être les avait-elle imaginés éteints.

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