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Chapitre 10

Autor: Erna Arden
last update Data de publicação: 2026-08-21 15:04:36

Le ciel, lourd de nuages anthracite, crève au-dessus de la forêt au moment précis où la séance de fractionné commence. Une pluie drue, glacée, mitraille les feuillages et transforme le sentier en un bourbier de boue et d’aiguilles de pin détrempées.

Les élèves grognent, jurent, remontent le col de leur veste, mais Marchetti est intraitable.

La pluie, clame-t-il, est un excellent professeur. Elle révèle ceux qui ont du cœur et ceux qui n’en ont pas.

Nicole, elle, ne ressent pas la morsure du froid. Depuis sa conversation avec sa mère, depuis que Claire a posé des mots sur le sentiment diffus de différence qui la hante, une énergie nouvelle crépite sous sa peau.

Elle avale les exercices avec une ferveur presque inquiétante. Les séries de 200 mètres, de 400 mètres, les accélérations en côte. Son corps répond.

Pour la première fois depuis longtemps, elle ne pense à rien d’autre qu’à la foulée suivante, au souffle suivant, aux battements de son cœur qui scandent les secondes.

La forêt se referme autour du groupe. Les arbres, presque dénudés, tendent leurs branches comme des doigts osseux vers le ciel plombé. La visibilité est réduite. Les élèves s’espacent, certains ralentissent, d’autres abandonnent discrètement.

Nicole, elle, persiste. Elle vient de terminer sa cinquième répétition quand elle aperçoit une silhouette déséquilibrée devant elle. Damien. Sa foulée, d’habitude si parfaite, si fluide, est heurtée. Il boite, le poids du corps porté sur la jambe gauche, la droite traînant derrière lui dans la boue.

Elle ralentit instinctivement. Elle n’a pas envie de le dépasser, pas envie de s’exposer à son regard brûlant, à la morgue qu’il affiche en toutes circonstances. Mais il trébuche soudain, bascule, et s’étale de tout son long dans le fossé qui borde le sentier. Un cri étouffé lui échappe.

Nicole s’arrête net. Son cœur balance entre la prudence et un élan de compassion qu’elle ne peut réprimer. « Damien ? »

Pas de réponse. Le corps recroquevillé sur lui-même, il serre sa cheville à deux mains. La pluie ruisselle sur son visage, plaque ses mèches noires sur son front. Son souffle est haché, non de douleur, mais d’une rage impuissante.

Nicole s’approche prudemment. « Laisse-moi t’aider à te relever. Le sentier est glissant, tu vas… »

« Ne me touche pas. »

La voix est un grondement sourd, à peine humain. Nicole fige son geste à quelques centimètres de son épaule.

« Tu ne comprends pas, » souffle Damien entre ses dents serrées. « Ne me touche pas. Tu ne sais pas ce que tu risques. »

Sa voix est chargée d’une telle intensité, d’une telle souffrance, que Nicole en a le souffle coupé. Elle reste accroupie près de lui, les mains en suspens, sans savoir que faire. La pluie redouble, les enveloppe dans un rideau liquide. Ils sont seuls sur le sentier désert.

« Tu as mal, » dit-elle enfin. « Je ne peux pas te laisser comme ça. »

Elle glisse une main sous son bras. Au contact de sa peau, un choc électrique la traverse. Damien pousse un gémissement rauque, tente de la repousser, mais sa résistance faiblit. Il se laisse hisser, le poids de son corps s’appuyant contre elle. Il est lourd, bien plus lourd qu’elle ne l’imaginait, tout en muscles denses et en os de granit.

Elle l’aide à boitiller jusqu’à un banc de pierre, vestige d’un ancien kiosque à musique qui s’élève dans une petite clairière. Il s’effondre sur le siège, la tête baissée, les mains crispées sur son genou. Nicole s’agenouille devant lui.

« Montre-moi ta cheville. »

Il relève brusquement la tête. Ses yeux sont deux braises incandescentes. « Tu es sourde ou stupide ? Je t’ai dit de ne pas t’approcher ! »

« Et moi, je te dis de me montrer ta cheville, » réplique Nicole en soutenant son regard sans ciller.

Quelque chose vacille dans les prunelles de Damien. Une surprise, peut-être, ou une forme d’admiration involontaire. Il cède enfin, délace sa chaussure d’un geste brusque et dénude une cheville déjà gonflée, marbrée de bleu.

Nicole examine la blessure avec attention. Elle a suivi des cours de premiers secours dans son ancien lycée, une précaution que Claire avait exigée avant de la laisser s’inscrire en cross. « Ce n’est qu’une foulure, je pense. Rien de grave. Mais il faut immobiliser l’articulation. »

Elle retire son bandana, celui qu’elle noue toujours autour de son poignet pour essuyer la sueur, et l’enroule fermement autour de la cheville de Damien. Ses doigts tremblent un peu. Chaque effleurement provoque une onde de chaleur qui remonte le long de son bras. Damien ne dit rien, mais son souffle s’est fait plus court, plus rauque.

« Pourquoi t’es revenue nous aider ce jour-là ? » demande-t-il soudain.

Nicole suspend son geste. « Quel jour ? »

« La chambre froide, tout à l’heure. »

Elle réalise qu’il fait référence à ce qui ne s’est pas encore produit dans sa chronologie à lui, une allusion au temps qu’il perçoit différemment. « Je ne sais pas. Je ne pouvais pas rester sans rien faire. »

Damien secoue lentement la tête, un rictus amer aux lèvres. « C’est ça, ton problème. Tu ne sais pas rester sans rien faire. Tu te mêles de ce qui ne te regarde pas. Tu entres dans notre territoire. Tu nous regardes comme si… »

Il s’interrompt, serre les dents. La pluie continue de tomber, moins forte maintenant, un bruissement continu sur la canopée.

« Comme si quoi ? » souffle Nicole.

Damien ne répond pas. Il détourne le visage, fixe un point invisible dans la forêt. Son profil est dur, taillé à la serpe, ombragé de barbe naissante. La tension qui émane de lui est presque palpable, un champ magnétique qui attire et repousse à la fois.

« Tu devrais partir, » dit-il enfin. « Le groupe doit être rentré. Tu vas avoir des problèmes avec Marchetti. »

« Et toi ? »

« Je me débrouillerai. »

Nicole achève son bandage, se relève lentement. Elle hésite, un instant, puis tourne les talons et reprend le sentier en sens inverse.

Elle court sans se retourner, mais elle sent le regard de Damien vrillé dans son dos comme une brûlure, et cette sensation la poursuit jusqu’aux grilles du lycée.

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