FAZER LOGINLe hurlement s'est tu. Le vent est retombé. Le cloître abandonné a retrouvé son silence de tombeau, troublé seulement par le bruissement des feuilles mortes que le courant d'air fait danser sur les dalles de pierre.
Nicole reste assise sur le rebord de la fontaine asséchée, les mains serrées sur ses genoux, le regard perdu dans le fouillis de ronces qui a colonisé les anciens massifs de fleurs. Elle ne sait pas combien de temps elle est restée là, immobile, à tenter de remettre de l'ordre dans le chaos de ses pensées. Les minutes se sont écoulées sans qu'elle les compte, suspendues dans une bulle de solitude provisoire. La cloche finit par sonner, annonçant le début des cours de l'après-midi. Le son est lointain, étouffé par l'épaisseur des murs de pierre. Elle se lève à contrecœur. Ses jambes sont engourdies par l'immobilité. Elle époussette machinalement son jean, attrape son sac resté à terre, et quitte le cloître par la petite porte de service qu'elle avait empruntée. Le chemin vers la salle de cours est un labyrinthe qu'elle doit redécouvrir à chaque tournant. Les couloirs se ressemblent tous, avec leurs murs de pierre grise, leurs fenêtres étroites, leurs tableaux de directeurs défunts aux regards sévères. Elle finit par trouver la bonne salle en suivant un groupe d'élèves qui parlent fort et rient de blagues qu'elle ne comprend pas. Elle s'assied au fond, cette fois délibérément. Loin des regards, loin de l'attention, loin de tout. Le professeur d'histoire entre, un homme corpulent à la barbe rousse, et commence un cours sur les guerres médiévales auquel elle n'écoute pas une seconde. Ses pensées dérivent malgré elle vers la cantine. Vers ces yeux gris qui l'ont traversée comme une lame. Vers ce regard noir qui l'a reconnue sans hésitation à travers une foule bruyante. Vers cette sensation de brûlure douce qui refuse de quitter sa poitrine. Elle n'aurait pas dû s'asseoir à cette place. Elle aurait dû insister pour qu'on installe une chaise supplémentaire quelque part, n'importe où sauf là. Elle le sait maintenant. Elle le pressentait déjà quand elle a posé la main sur le dossier de cette chaise vide entourée de sacs en cuir noir. Il y avait un avertissement dans la façon dont les autres élèves évitaient cette zone. Une mise en garde silencieuse qu'elle a ignorée par timidité, par peur de déranger, par désir de se faire invisible. Résultat : elle s'est jetée dans la gueule du loup. Littéralement, si les rumeurs qu'elle commence à peine à percevoir ont un fond de vérité. La fin du cours la sauve de sa rumination stérile. Elle range ses affaires avec des gestes mécaniques, se lève, se dirige vers la sortie. Le couloir est bondé, bruyant, étouffant. Elle se laisse porter par le flot des élèves, indifférente à la direction qu'il prend. C'est là qu'elle la voit. La fille blonde du premier cours. Celle qui lui a jeté un regard mauvais quand elle passait dans l'allée centrale. Elle se tient adossée au mur près des casiers, entourée de trois autres filles qui ressemblent à des copies conformes d'un même modèle : cheveux parfaitement lissés, maquillage impeccable, uniformes portés avec une désinvolture étudiée. La blonde ne la regarde pas. Elle parle avec ses amies, rit à quelque chose que l'une d'elles vient de dire. Mais Nicole sent son attention se braquer sur elle comme un faisceau de lumière froide. Elle veut passer son chemin. Elle veut continuer à avancer, tête baissée, anonyme dans la foule. Mais la blonde se détache du mur avec une fluidité de serpent et vient se planter devant elle, lui barrant la route. « Alors, c'est toi, la nouvelle ? » Sa voix est mielleuse, presque douce, chargée d'une fausse bienveillance qui ne trompe personne. Ses yeux sont d'un bleu pâle, très clair, presque transparent, et ils détaillent Nicole de la tête aux pieds avec une lenteur délibérément insultante. « Je m'appelle Agatha. » Elle prononce son nom comme s'il s'agissait d'un titre. Ses lèvres brillantes de gloss s'étirent en un sourire qui n'atteint pas ses yeux. « On m'a dit que tu t'étais assise à côté des jumeaux Lycan ce matin. » Ce n'est pas une question. C'est un constat. Nicole hoche la tête, méfiante, sans savoir où cette conversation va mener. « Intéressant. Très intéressant. » Agatha fait un pas de plus. Elle est plus grande que Nicole, plus athlétique. Ses épaules sont carrées, sa posture agressive malgré son sourire sucré. Les trois copines se sont rapprochées elles aussi, formant un demi-cercle qui bloque toute retraite. « Je vais te donner un conseil d'amie, nouvelle. Cette place, tu ne t'y assieds plus. Jamais. Ni à côté d'eux, ni près d'eux, ni dans la même rangée qu'eux. Compris ? » Nicole déglutit. Son instinct lui hurle de battre en retraite, d'acquiescer, de s'enfuir. Mais quelque chose d'autre, une fierté sourde qui vient de nulle part, la pousse à répondre. « Pourquoi ? Elle est réservée ? » Un éclair traverse les yeux d'Agatha. Le sourire s'efface d'un coup, remplacé par une expression de mépris pur. « Réservée. Oui, on peut dire ça. Réservée à ceux qui savent qui ils sont. Réservée à ceux qui ont leur place ici. Pas aux petites nouvelles sans histoire qui débarquent et qui se croient tout permis parce que leur mère range des bouquins. » La mention de sa mère fait à Nicole l'effet d'une gifle. Sa mâchoire se crispe. Ses poings se serrent le long de ses cuisses. « Ma mère est bibliothécaire. Elle ne fait pas que "ranger des bouquins". » Agatha éclate de rire. Un rire aigu, artificiel, qui rebondit sur les murs du couloir comme un éclat de verre. Ses amies l'imitent avec un ensemble parfait. « Oh, excuse-moi ! Pardon, madame la bibliothécaire ! » Elle se penche vers Nicole, si près que cette dernière sent son parfum entêtant, un mélange de vanille et de quelque chose de plus amer. « Écoute-moi bien, petite chose. Tu n'es rien ici. Rien. Tu n'as pas de nom, pas de famille, pas de meute. Tu es une oméga sans odeur, sans rang, sans importance. Alors tu vas apprendre à rester à ta place. Et ta place, c'est loin d'eux. Très loin. » Elle recule d'un pas, redresse la tête, et son sourire revient comme par magie. « Je suis claire ? » Nicole ne répond pas. Elle ne peut pas. Sa gorge est nouée, ses poumons brûlent, ses yeux piquent d'une humidité qu'elle refuse de laisser couler. Elle reste figée, statufiée, tandis qu'Agatha lui tapote la joue d'une main condescendante. « Bonne journée, nouvelle. Et souviens-toi de ce que je t'ai dit. » La blonde tourne les talons et s'éloigne avec sa cour, laissant Nicole seule au milieu du couloir qui se vide peu à peu. Les retardataires pressent le pas sans lui accorder un regard. Elle est invisible. Transparente. Exactement comme Agatha l'a dit. Une oméga sans importance.Le ciel, lourd de nuages anthracite, crève au-dessus de la forêt au moment précis où la séance de fractionné commence. Une pluie drue, glacée, mitraille les feuillages et transforme le sentier en un bourbier de boue et d’aiguilles de pin détrempées. Les élèves grognent, jurent, remontent le col de leur veste, mais Marchetti est intraitable.La pluie, clame-t-il, est un excellent professeur. Elle révèle ceux qui ont du cœur et ceux qui n’en ont pas.Nicole, elle, ne ressent pas la morsure du froid. Depuis sa conversation avec sa mère, depuis que Claire a posé des mots sur le sentiment diffus de différence qui la hante, une énergie nouvelle crépite sous sa peau. Elle avale les exercices avec une ferveur presque inquiétante. Les séries de 200 mètres, de 400 mètres, les accélérations en côte. Son corps répond.Pour la première fois depuis longtemps, elle ne pense à rien d’autre qu’à la foulée suivante, au souffle suivant, aux battements de son cœur qui scandent les secondes.La forêt se
Les couloirs du lycée bruissent des conversations étouffées, des pas pressés, des sonneries stridentes qui rythment les heures. Nicole se fraie un chemin vers la bibliothèque, le cœur lourd d’une angoisse diffuse.L’incident du vestiaire la poursuit, tourne en boucle dans son esprit.Elle revoit les chaussures lacérées, le départ silencieux de Dante, et elle se demande, pour la centième fois, quelle sera la prochaine attaque.Elle pousse la lourde porte en bois de la bibliothèque. L’odeur familière des vieux livres, du papier poussiéreux et de la cire d’abeille l’enveloppe aussitôt. C’est une odeur d’enfance, de refuge, de soirées passées à lire sous la lampe pendant que sa mère travaillait.La haute silhouette de Claire Blanchard se découpe derrière le comptoir de prêt. Ses cheveux châtains, striés de mèches plus claires, sont retenus par un crayon enfoncé dans un chignon approximatif. Elle lève les yeux, et son sourire s’épanouit en voyant sa fille.« Nicole ! Tu arrives tôt aujou
Le gymnase, noyé dans la brume orangée de ce petit matin d’octobre, vibre déjà du martèlement des semelles sur le parquet ciré. Des cris brefs, des ordres lancés par le coach Marchetti, résonnent contre les murs de briques. Nicole se tient sur le côté de la piste intérieure, les bras croisés sur sa poitrine, le regard fixé sur la ligne blanche qui sépare la zone d’échauffement du reste du monde. Elle inspire profondément, tente d’apaiser les battements erratiques de son cœur. Chaque séance d’entraînement est une épreuve, non pas à cause de l’effort physique, mais à cause du regard des autres qui pèse sur sa nuque comme une chape de plomb.Elle s’étire, les muscles encore froids, lorsqu’une silhouette familière se glisse dans son champ de vision. Agatha se dirige vers les gradins d’un pas nonchalant, ses longs cheveux bruns noués en une queue de cheval qui danse avec une arrogance étudiée. Elle ne regarde pas Nicole, pas directement. Elle parle à une fille de sa bande, une blonde au
Dante. L'un des jumeaux. Il est apparu de nulle part, silencieux comme un spectre, et il la maintient contre la pierre froide d'une seule main posée à plat sur sa clavicule. Ses yeux noirs plongent dans les siens avec une intensité qui lui coupe le souffle.« Mon frère t'a parlé. »Sa voix est plus grave que celle de Damien, plus calme aussi, mais chargée d'une intensité contenue qui est presque plus effrayante. Nicole sent son cœur s'emballer, ses paumes devenir moites.« Il m'a dit de ne pas m'asseoir à côté de vous. »« Il a bien fait. »La main de Dante ne bouge pas. Elle est chaude à travers le tissu de sa veste, étrangement chaude, comme si sa température corporelle était supérieure à la normale.« Mais je vais te dire autre chose que mon frère ne t'a pas dite. »Il se penche vers elle, si près que son souffle caresse sa joue. Son odeur est différente de celle de Damien. Plus boisée, plus profonde, avec des notes de mousse et de terre humide.« La raison pour laquelle tu ne dois
Elle reste là, debout au milieu du couloir désert, incapable de faire un pas. Les mots d'Agatha tournent en boucle dans sa tête, s'enfoncent dans sa chair comme des échardes empoisonnées. Tu n'es rien ici. Tu n'as pas de meute. Une oméga sans odeur.Elle ne comprend pas tout. Elle ne saisit pas les sous entendus, les références obscures à des choses qui lui échappent. Mais le message général est limpide.Elle n'est pas la bienvenue. Elle n'aurait jamais dû s'asseoir à cette place. Elle aurait dû écouter son instinct, ce matin, quand il lui criait de chercher une autre chaise.Un bruit de pas la tire de sa transe. Des pas lourds, mesurés, qui viennent du bout du couloir. Elle lève les yeux et sent son sang se glacer.Damien.Il marche seul, les mains enfoncées dans les poches de son blouson en cuir, les épaules voûtées comme s'il portait sur son dos un fardeau invisible. Ses yeux gris sont fixés droit devant lui, indifférents au monde qui l'entoure. Ou du moins, c'est ce qu'il ve
Le hurlement s'est tu. Le vent est retombé. Le cloître abandonné a retrouvé son silence de tombeau, troublé seulement par le bruissement des feuilles mortes que le courant d'air fait danser sur les dalles de pierre.Nicole reste assise sur le rebord de la fontaine asséchée, les mains serrées sur ses genoux, le regard perdu dans le fouillis de ronces qui a colonisé les anciens massifs de fleurs. Elle ne sait pas combien de temps elle est restée là, immobile, à tenter de remettre de l'ordre dans le chaos de ses pensées.Les minutes se sont écoulées sans qu'elle les compte, suspendues dans une bulle de solitude provisoire.La cloche finit par sonner, annonçant le début des cours de l'après-midi. Le son est lointain, étouffé par l'épaisseur des murs de pierre. Elle se lève à contrecœur. Ses jambes sont engourdies par l'immobilité. Elle époussette machinalement son jean, attrape son sac resté à terre, et quitte le cloître par la petite porte de service qu'elle avait empruntée.Le chemin







