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Chapitre 8

Autor: Erna Arden
last update Data de publicação: 2026-08-21 15:03:43

Le gymnase, noyé dans la brume orangée de ce petit matin d’octobre, vibre déjà du martèlement des semelles sur le parquet ciré. Des cris brefs, des ordres lancés par le coach Marchetti, résonnent contre les murs de briques. Nicole se tient sur le côté de la piste intérieure, les bras croisés sur sa poitrine, le regard fixé sur la ligne blanche qui sépare la zone d’échauffement du reste du monde.

Elle inspire profondément, tente d’apaiser les battements erratiques de son cœur. Chaque séance d’entraînement est une épreuve, non pas à cause de l’effort physique, mais à cause du regard des autres qui pèse sur sa nuque comme une chape de plomb.

Elle s’étire, les muscles encore froids, lorsqu’une silhouette familière se glisse dans son champ de vision. Agatha se dirige vers les gradins d’un pas nonchalant, ses longs cheveux bruns noués en une queue de cheval qui danse avec une arrogance étudiée.

Elle ne regarde pas Nicole, pas directement. Elle parle à une fille de sa bande, une blonde au sourire cruel prénommée Iris, mais sa voix porte, aiguisée comme une lame, conçue pour être entendue.

« Tu as senti cette odeur ? » lance Agatha en plissant le nez avec une grimace théâtrale. « Un mélange de peur et de chien mouillé. C’est insupportable, ça empeste tout le gymnase. »

Iris glousse, porte une main devant sa bouche. « C’est peut-être la nouvelle. On dirait qu’elle ne se lave jamais. »

Les mots frappent Nicole en pleine poitrine. Elle se fige au milieu de son étirement, les doigts crispés sur sa cheville. La brûlure de l’humiliation lui monte aux joues, mais elle ravale la boule qui se forme dans sa gorge.

Elle sait ce qui se passerait si elle répondait. Elle l’a déjà vécu. Le flot d’insultes, les menaces voilées, la certitude qu’aucun professeur ne lèverait le petit doigt pour elle.

Elle baisse la tête et reprend son étirement, concentrant toute son attention sur la sensation de ses muscles qui chauffent, sur la perspective de la course qui s'annonce. La course est le seul endroit où elle existe vraiment, le seul espace où la douleur a un sens, une finalité.

Le coup de sifflet de Marchetti déchire l’air. Les élèves se rassemblent au centre du gymnase. Damien et Dante Lycan se tiennent légèrement à l’écart, deux colonnes de marbre sculptées dans le même bloc. Damien, les cheveux noir corbeau en bataille, le regard flamboyant.

Dante, les mèches plus longues balayant ses yeux d’un gris arctique, plus froid, plus impénétrable.

Leur simple présence aspire l’air de la pièce. Les autres élèves gardent une distance instinctive, un cercle invisible que personne n’ose franchir.

« Échauffement en forêt, dix kilomètres ! » beugle Marchetti, un petit homme trapu dont la voix incroyablement puissante contredit la silhouette.

« Parcours balisé. Je veux du rythme, pas de la promenade. Les trois derniers ont une série de burpees supplémentaires. »

Un grognement collectif parcourt le groupe, mais personne ne proteste. Les élèves commencent à se diriger vers la sortie qui donne sur les bois attenants au campus.

Nicole serre les lacets de ses chaussures, vérifie une dernière fois la fixation de sa montre GPS. C’est une vieille montre, un cadeau de sa mère pour son seizième anniversaire, le cadran rayé par des années d’usage.

Elle la porte à chaque course comme une amulette, comme un fil invisible qui la relie à Claire, restée à la bibliothèque à cataloguer des livres en attendant que sa fille rentre.

Le sentier s’enfonce sous les frondaisons. La lumière du matin filtre à travers les branches, strie le sol de longues lances dorées. L’air sent l’humus, la résine de pin, la mousse mouillée.

Nicole trouve rapidement son rythme, cette cadence intérieure qui efface peu à peu le bruit du monde. Sa respiration se cale sur ses foulées, le martèlement sourd de ses pas sur la terre battue devient une pulsation, un mantra. Elle dépasse quelques élèves, en ignore d’autres. Son corps répond, ses poumons brûlent de cette brûlure propre et saine qu’elle apprend à aimer.

Soudain, une silhouette la frôle. Le vent déplacé par le passage porte une odeur musquée, puissante, qui s’infiltre sous sa peau comme une traînée de poudre. Damien la dépasse sans un regard, sa foulée souple et dévorante avalant le sentier.

Quelques secondes plus tard, c’est Dante qui surgit à sa gauche, plus silencieux, plus proche. Il passe si près qu’elle sent la chaleur de son corps, une chaleur presque anormale, animale. Son cœur fait un bond dans sa poitrine. Ses jambes flanchent presque. Elle se force à maintenir son allure, à ne pas montrer le trouble qui la submerge.

Les jumeaux accélèrent de concert et disparaissent derrière le prochain virage, ombres jumelles absorbées par la forêt. Nicole se retrouve seule sur le sentier, essoufflée non par l’effort, mais par cette proximité brutale et inexplicable. Elle serre les poings et force ses jambes à poursuivre leur mouvement mécanique, ignorant son pouls affolé.

Quarante minutes plus tard, elle termine le parcours en sixième position, un résultat encourageant. Elle décélère, les mains sur les hanches, cherchant à reprendre son souffle.

C’est alors qu’elle rejoint le vestiaire des filles. La pièce sent le savon et la transpiration, la vapeur d’eau chaude s’échappe d’une douche oubliée. Elle se dirige vers son casier, l’ouvre et se fige.

Son sac de sport est retourné, son contenu éparpillé sur le sol carrelé. Sa serviette trempe dans une flaque d’eau douteuse. Sa bouteille isotherme a roulé sous un banc. Mais le pire, ce sont ses chaussures de rechange.

Les lacets ont été sectionnés, coupés net à plusieurs endroits.

Les semelles sont lacérées de longues entailles, comme si quelqu’un s’était acharné dessus avec une lame.

Nicole sent une nausée lui monter à la gorge. Elle s’agenouille lentement, rassemble ses affaires éparses avec des gestes mécaniques.

Elle ne pleure pas. Les larmes ne servent à rien ici, elles ne ramollissent que celles qui les versent. Elle inspire un grand coup. Elle ne peut pas se plaindre.

Elle ne peut donner à Agatha la satisfaction de la voir s’effondrer. Elle doit trouver une solution, elle-même.

C’est alors qu’une silhouette s’encadre dans la porte du vestiaire. Dante. Il ne devrait pas être ici. Le vestiaire des garçons est à l’autre bout du couloir. Il s’avance d’un pas, son regard gris balaie la scène, les chaussures lacérées, le sac retourné, Nicole à genoux. Son expression, d’abord indéchiffrable, se durcit.

Il ne dit rien. Il se penche, saisit une des baskets mutilées, l’examine un instant. Puis il tourne les talons et quitte la pièce sans un mot.

Nicole reste figée, la basket rescapée dans une main, le cœur battant.

Elle a vu quelque chose dans son regard, une lueur dangereuse, un éclat qui n’avait rien de compatissant.

Elle se relève, les jambes tremblantes, et s’adosse au casier.

Elle ne sait pas ce que Dante va faire. Mais une certitude glacée s’insinue en elle : quoi qu’il fasse, ce ne sera pas pour elle. Ce sera pour le territoire, l’ordre, la hiérarchie invisible de cette meute où elle n’est qu’une intruse sans importance.

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