LOGINChapitre 2
Ximena
L’aube tarde à blanchir les fenêtres. Je reste dans le noir, les draps froissés jusqu’à la taille, la peau moite malgré la climatisation silencieuse. Le chagrin de cette nuit ne s’est pas évaporé au matin ; il s’est concentré, durci, noyau dense que je roule sous ma langue comme un poison volontaire. À six heures précises, je me lève, je descends, je change la nappe. Le lin taché de cire va dans le sac de pressing. Le gâteau, je le jette entier, d’un seul bloc, dans la poubelle de l’office. La cuisine reprend son ordre impeccable, sans mémoire, sans témoin.
Je prépare le petit-déjeuner de Gael. Café noir, sans sucre, à température exacte de soixante-cinq degrés, je le sais parce que j’ai testé avec un thermomètre les premiers mois, quand je croyais encore que la perfection des détails pouvait gagner son cœur. Je dépose la tasse sur le plateau avec le verre d’eau citronnée, le journal économique plié en trois, la serviette en coton blanc, immaculée. Aucun indice de l’anniversaire. Gael ne verra que le service irréprochable qu’il ne remarque même plus.
Mais quand je m’assois sur le tabouret de la cuisine pour boire mon propre café — noir, sans sucre, parce que j’ai calqué mes goûts sur les siens comme une épouse qui s’efface —, mes pensées dérapent. L’odeur du café m’emporte loin, très loin, quatre ans en arrière. À Mexico. Dans le bureau de mon père.
L’air y sentait le cuir et le tabac blond. Don Alejandro Salazar se tenait derrière son bureau en acajou massif, les épaules carrées, le regard d’aigle qui ne cillait jamais. Les rideaux lourds filtraient la lumière de l’après-midi, zébrant la pièce de bandes dorées qui dansaient sur les dossiers de contrats. J’étais entrée avec la légèreté de mes vingt-deux ans, une jupe couleur pêche, les cheveux lâchés, confiante parce que mon père ne m’appelait jamais dans son bureau pour les affaires. Pour lui, j’étais toujours “ma petite princesse”, sa seule fille, son trésor préservé des cruautés du monde.
Je revis la scène comme si j’y étais. Le cuir du fauteuil qui crisse sous mes cuisses. La mappemonde ancienne qui tourne lentement dans un coin. La photo de ma mère sur le bureau, Doña Elena drapée dans un châle de soie rose, sourire mystérieux. Mon père n’avait pas ce sourire-là, ce jour-là. Il était grave, solennel, presque tendu.
— Ximena, assieds-toi. J’ai une nouvelle à t’annoncer, une grande nouvelle.
Sa voix résonne dans ma mémoire, chaude et grave, l’accent mexicain roulant les “r” comme des cailloux polis. Je m’étais assise, le cœur battant un peu trop vite. Il avait joint les mains sur un dossier en cuir grenat, qu’il n’ouvrait pas.
— Tu sais que la famille Montemayor est très proche de la nôtre depuis des générations. Les récents… événements économiques exigent que nous renforcions nos liens. Gael Montemayor, le fils aîné, a accepté un arrangement. Il va t’épouser.
Le mot “arrangement” avait tinté comme une pièce fausse, mais je ne l’avais pas entendu. J’avais seulement entendu “Gael Montemayor” et “épouser” et une explosion de lumière s’était produite derrière mes yeux. Mon père continua, expliquant les termes, la dot déguisée, la fusion des actifs dans la péninsule ibérique, l’expansion du groupe Montemayor sur le marché latino-américain. Je n’écoutais pas. Je flottais. Gael.
Gael, que j’aimais en secret depuis mes seize ans, depuis ce bal de charité à Acapulco où il m’avait invitée à danser. Il avait dix-huit ans à l’époque, des épaules déjà larges, un début de barbe sombre, et cette gêne presque adolescente qui rendait son sourire maladroit et terriblement touchant. Il avait dit : “Tu veux danser ? Enfin, si tu n’as pas peur que je t’écrase les pieds.” J’avais ri, et on avait valsé maladroitement sous les guirlandes de fleurs tropicales, un verre de limonade renversé, une bouffée de parfum de frangipanier. Je me souviens de la chaleur de sa main dans le bas de mon dos, de l’odeur de son eau de toilette, boisée et jeune, de la façon dont il regardait mes lèvres sans oser les embrasser. Ce soir-là, j’avais donné mon cœur à un garçon qui ne le saurait jamais. Pendant six ans, j’avais nourri cette flamme en cachette, épiant ses apparitions dans les magazines économiques, découpant une photo de lui en smoking, le jour de ses vingt-cinq ans, pour la glisser sous mon oreiller comme une adolescente fiévreuse.
Et soudain, mon père m’offrait ce que je n’osais même pas prier. Un mariage. Un vrai, pas un fantasme. Gael deviendrait mon mari. Je pourrais le regarder dormir, poser ma main sur son torse, entendre son souffle dans la nuit. Je pourrais être Mme Montemayor. J’avais senti les larmes monter, une joie si violente qu’elle en devenait douleur.
— Alors ? Tu acceptes ? avait demandé mon père, les sourcils légèrement froncés, probablement surpris par mon silence ému.
J’avais dit oui. Un oui étranglé, presque inaudible, que j’avais répété plus fort, en sautant du fauteuil pour me jeter à son cou. “Papa, merci ! Merci !” Il avait eu un rire bref, soulagé, et m’avait tapoté le dos en marmonnant quelque chose sur le bonheur des familles. Dans ma naïveté, je pensais vivre un conte de fées. Je ne savais pas que j’avalais un marché, que mon “oui” scellait le transfert de millions de pesos en échange de parts majoritaires dans une filiale européenne, et que mon corps, mon nom, ma jeunesse deviendraient une ligne comptable dans un bilan consolidé.
Je ne savais pas non plus que Gael, lui, n’avait pas dit oui avec le même élan. Loin de là.
Le souvenir s’interrompt. Mes doigts se serrent sur la tasse de café froid. Je suis à Madrid, pas à Mexico. Le marbre glacé de la cuisine remplace le bois chaud du bureau paternel. Pourtant, la brûlure est la même. Cette brûlure du mensonge que j’ai entretenu pendant quatre ans en me persuadant qu’il finirait par m’aimer, que ma patience aurait raison de sa froideur, que l’amour est une graine qui pousse même sur la pierre si on l’arrose assez de larmes.
Il ne m’a jamais aimée. Il ne m’aimera jamais. Le verdict claque dans le silence du matin comme une gifle que je me donne à moi-même.
Je porte la tasse à mes lèvres, bois une gorgée amère. Il est sept heures passées. Gael va descendre d’une minute à l’autre, costume gris, regard déjà tourné vers le monde extérieur, les contrats, les réunions, les femmes qui ne lui demandent rien. Et moi, je vais lui sourire, lui souhaiter une bonne journée, effacer les traces de ma nuit blanche. Parce que c’est ce que fait une Salazar. Elle sourit. Jusqu’à ce que ses dents se cassent.
Le jour se lève derrière la baie vitrée, rose pâle sur les toits de Madrid. Un rayon frappe le bord de ma tasse, fait scintiller la porcelaine. Je repense à la danse à Acapulco, à sa main maladroite, à son sourire presque timide. Était-ce un mensonge, déjà ? Ou bien existait-il, à cette époque, un Gael capable de tendresse avant que les affaires et le devoir ne le transforment en cet homme de marbre ?
Peut-être que je l’ai inventé. Peut-être que j’ai bâti un mariage sur un mirage, une vision de lui qui n’a jamais existé. Ce garçon qui m’avait fait danser est mort quelque part entre l’héritage et le pouvoir. Ou peut-être ne m’a-t-il jamais vue, même cette nuit-là. Peut-être que je n’ai été qu’un reflet dans une mer tiède, un visage de plus dans une fête qu’il a certainement oubliée.
Je vide le reste de mon café dans l’évier, regarde le liquide noir disparaître dans la bonde. Une partie de moi s’en va avec lui, une partie tendre et abîmée qui croyait aux anniversaires, aux bougies soufflées, aux robes neuves. Une autre partie, plus dure, plus froide, émerge lentement. Celle qui a lu le mépris dans les yeux de son mari sans broncher, celle qui a tenu tête à sa maîtresse en public sans verser une larme. Celle qui vient de comprendre, dans la lumière crue de cette cuisine parfaite, qu’elle a signé pour quatre années de solitude à deux.
Et que le contrat arrive à expiration.
La cafetière émet son bip de fin de cycle. Le bruit me ramène à l’instant présent. Gael n’est pas encore descendu. Je me redresse, lisse mes cheveux du plat de la main, ajuste le col de mon chemisier. Dans le miroir du couloir, je croise mon propre regard. Je vois une femme de vingt-six ans, belle, maquillée avec soin, une ombre sous les yeux que l’anticerne dissimule à peine. Une femme qui a passé la nuit entière à veiller un amour mort.
Je ne savais pas encore, ce matin-là, que tout allait basculer.
Chapitre 150GaelL'atelier est grand. Les murs sont blancs, les fenêtres hautes, la lumière crue. Des chevalets sont alignés, des toiles en cours, des pinceaux dans des pots, des tubes de peinture éparpillés sur une longue table en bois. L'odeur de la térébenthine flotte, âcre, familière, mêlée à celle du café et du jasmin.La fondation « Arte y Alma » est née. Une fusion de nos deux mondes, de nos deux passions. Soutenir les jeunes artistes, offrir des bourses, des ateliers, des expositions. Donner ce qu'on a reçu. Transmettre ce qu'on a appris.Ximena est devant son chevalet. Elle peint une toile immense, des couleurs vives, des formes organiques, des visages d'enfants, des mains tendues. Ses doigts sont tachés, ses ongles incrustés de pigments. Ses cheveux noirs sont attachés en un chignon lâche, quelques mèches s'échappent, tombent sur son front, sur ses joues.Elena est assise par terre, une feuille de papier devant elle, des crayons de couleur. Elle gribouille, des traits rouge
Chapitre 149GaelLa maison est grande. Une ancienne hacienda de Coyoacán, blanche, aux volets verts, aux balcons de fer forgé. Le patio est immense, bordé de bougainvilliers, de jacarandas, de fontaines. Des colibris butinent les hibiscus, leurs ailes invisibles, leurs gorges vibrantes. L'odeur du jasmin flotte, sucrée, entêtante. Un figuier centenaire ombrage la cour intérieure, ses branches noueuses, ses feuilles argentées, ses fruits violacés qui tombent et éclatent sur les dalles.Ximena est allongée sur une chaise longue, sous le figuier. Son ventre est rond, tendu. Ses mains posées sur son ventre, ses doigts caressent la peau, là où le bébé bouge, là où les petits pieds donnent des coups. Ses cheveux noirs sont détachés, ils tombent sur ses épaules en vagues lourdes. Elle porte une robe légère, blanche, en coton. Ses pieds sont nus.Elena joue à ses pieds, dans l'herbe. Ses petites mains attrapent des pétales de fleurs tombés des bougainvilliers, les portent à sa bouche, les re
Chapitre 148XimenaLa cathédrale est immense. Les voûtes sont hautes, les piliers de pierre grise, les vitraux colorés qui projettent des losanges rouges, bleus, jaunes sur le sol de marbre. L'odeur de l'encens flotte, lourde, douce, mêlée à celle des fleurs fraîches disposées sur les marches de l'autel – des tubéreuses, des lys blancs, des roses pâles. Des centaines de bougies brûlent dans des candélabres en argent, leurs flammes jaunes, tremblantes, dansant dans la pénombre.Je suis au fond de la nef, au bras de Santiago. Ma robe est blanche, longue, en soie, brodée de perles fines sur le corsage, des petites fleurs, des feuilles, des arabesques. Mes cheveux noirs sont relevés en un chignon élaboré, des mèches s'en échappent, tombent sur mes tempes, sur ma nuque. Un voile léger est fixé dans mes cheveux, il flotte derrière moi, caressé par la brise des portes ouvertes. Mon bouquet est composé de tubéreuses et de jasmin, leur parfum monte, entêtant.Devant l'autel, Gael m'attend. Il
Chapitre 147XimenaLa table est dressée. Une table pour deux, sur le balcon de la suite 304. La nappe est en lin blanc, immaculée, bordée d’une fine dentelle. Les verres sont en cristal, ils scintillent sous la lumière des bougies. Les assiettes sont en porcelaine blanche, un filet doré sur le bord. Les couverts sont en argent, gravés d’un motif floral.Les bougies brûlent. Leurs flammes jaunes, tremblantes, dansent dans la brise. La cire coule lentement, forme des larmes qui glissent sur le verre, se figent, s’arrêtent. Mais cette fois, les bougies ne coulent pas en vain. Cette fois, elles éclairent un repas partagé. Elles éclairent des sourires. Elles éclairent l’amour.La cour des Rois est en contrebas. Les arcades, les jets d’eau, les palmiers nains. Les lumières s’allument une à une, jaunes, chaudes. La fontaine murmure. Les étoiles apparaissent, une, puis deux, puis mille.Elena dort dans la chambre, dans son berceau pliant que nous avons apporté. La sage-femme veille sur elle,
Chapitre 146GaelLe train glisse sur les rails andalouses. Le paysage défile derrière la vitre, des oliviers argentés, des collines ocres, des villages blancs accrochés aux crêtes. La lumière de l’après-midi est douce, dorée, elle entre par le hublot, caresse les mains de Ximena posées sur ses genoux, ses doigts entrelacés avec les miens.Elena dort dans ses bras, sa tête contre sa poitrine, ses petites mains posées sur le tissu de sa robe. Son souffle est léger, régulier, à peine perceptible. Ses cils frémissent. Ses joues sont roses.— Tu te souviens de notre premier voyage à Séville ? demandé-je.— Oui. Notre nuit de noces. Tu m’as dit de n’attendre rien de toi.— Et notre deuxième voyage ?— Tu es venu seul. Tu as pleuré dans la suite 304. Tu as écrit une lettre que tu n’as jamais envoyée.— Et notre troisième voyage ?— On est venus ensemble. Tu t’es agenouillé. Tu m’as dit que tu voulais passer ta vie à me mériter.— Et ce voyage-ci ?— C’est le quatrième, dit-elle. J’espère qu
Chapitre 145GaelLe soleil entre par la fenêtre de la petite maison. La lumière est douce, dorée, elle caresse les murs blanchis à la chaux, les poutres en bois, les toiles que Ximena n’a pas encore vendues. L’odeur du café flotte, mêlée à celle du jasmin, de la terre humide, de la cire d’abeille. La fontaine murmure dans le patio, son eau claire, son bruit apaisant. Les colibris butinent les hibiscus près de la fenêtre, leurs ailes invisibles, leurs gorges vibrantes.Elena dort dans sa poussette. Ses petites mains sont ouvertes, ses doigts relâchés, ses lèvres entrouvertes. Une mèche de ses cheveux noirs tombe sur son front. Elle respire doucement, calmement, son petit ventre se soulève, s’abaisse, se soulève.Je suis assis devant l’ordinateur portable. L’écran est allumé, les chiffres défilent, les comptes, les totaux, les soldes. Les dettes sont remboursées, les comptes dégelés, les créanciers payés. Luz y Tierra est sauvée. L’entreprise respire. L’avenir est ouvert.Ximena est à
Chapitre 5XimenaLe bruit de la douche à l’étage me tire du sommeil léger où je flottais, la nuque raide sur l’accoudoir du canapé. L’aube a blanchi les fenêtres, une lumière laiteuse noie le salon. Je me redresse, le corps endolori, le goût amer du café froid sur la langue. Il est six heures quara
Chapitre 4XimenaL’eau est trop chaude. La vapeur monte autour de mes poignets, embue le robinet en acier brossé. Je laisse mes mains s’enfoncer dans l’évier, les doigts recroquevillés sous le jet, et j’observe la peau rougir sans chercher à régler la température. La douleur est minuscule, presque
Chapitre 3XimenaLa journée s’étire comme une plaie qui ne cicatrise pas. Je m’oblige à sortir, à marcher dans les rues de Salamanca, à regarder les vitrines sans les voir. Le froid de novembre pique mes joues, mais je ne rentre pas. Chaque pas m’éloigne un peu plus du penthouse, mais l’appartement
Chapitre 1XimenaLa cuisine sent le romarin confit et le sucre caramélisé. Un parfum d’anniversaire qui ne célèbre rien. Mes mains s’attardent dans l’eau tiède qui refroidit au fond de l’évier, caressent le bord du plat à gratin que j’ai préparé avec une dévotion presque absurde. L’horloge du salon







