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Chapitre 3

last update Date de publication: 2026-04-29 06:38:58

Chapitre 3

Ximena

La journée s’étire comme une plaie qui ne cicatrise pas. Je m’oblige à sortir, à marcher dans les rues de Salamanca, à regarder les vitrines sans les voir. Le froid de novembre pique mes joues, mais je ne rentre pas. Chaque pas m’éloigne un peu plus du penthouse, mais l’appartement me suit, accroché à ma nuque comme une ombre glacée. Je rentre au crépuscule, les bras chargés de sacs vides, symbole dérisoire d’une occupation factice. La table est toujours dressée. J’ai laissé la nappe de lin remplacée, mais j’ai remis deux couverts, par habitude ou par défi, je ne sais plus. Les bougies neuves n’ont pas été allumées. Le gâteau n’est plus qu’un fantôme dans la poubelle, pourtant son odeur flotte encore, vanillée, entêtante comme un reproche.

La nuit tombe d’un coup, violette et froide. Les baies vitrées reflètent le salon illuminé, et je nous vois en transparence : une femme assise à une table de fête, immobile, et l’absence d’un homme qui ne viendra pas. Je dîne seule, une assiette de fromage et de pain que je ne goûte pas. Le bruit de la fourchette sur la porcelaine est la seule conversation.

Il est deux heures du matin quand la porte d’entrée s’ouvre enfin.

Le déclic de la serrure électronique retentit comme une alarme intime. Mon cœur fait un bond malgré moi. Je suis toujours assise à la table, le dos droit, les mains posées à plat sur mes genoux. La robe bleu nuit de la veille a été remplacée par une robe d’intérieur en cachemire gris, mais la posture est la même : l’épouse qui attend. Je n’ai pas bougé depuis des heures, figée dans l’attente d’un homme qui ne mérite pas cette constance, mais la constance est tout ce qu’il me reste.

Le vestibule s’allume automatiquement. Une lumière douce ourle la silhouette fatiguée de Gael. Il porte son manteau anthracite, une écharpe de soie noire, et le poids des heures se lit dans l’inclinaison de ses épaules. Il ne chancelle pas, il n’est jamais ivre, mais il a cette lourdeur des prédateurs repus. Il accroche son manteau à la patère, geste mécanique, et traverse le salon sans tourner la tête.

Je suis là, à cinq mètres de lui. La table dressée, les bougies froides, la coupe vide. Les preuves de mon humiliation exhibées comme des pièces à conviction dans un procès muet. Son regard glisse sur la pièce, balaie la table sans s’y arrêter, comme si elle faisait partie du décor, comme si je faisais partie du décor. Un meuble. Un tableau. Une chose silencieuse à laquelle on ne prête pas attention.

Il passe à moins d’un mètre de moi. Je sens son sillage, un mélange froid de santal, de cuir et de tabac froid. Le même parfum que ce jour-là, à Acapulco, mais sans la chaleur. Il monte l’escalier, les marches absorbent le bruit de ses pas. Je le suis des yeux, la nuque raide, et je le vois disparaître dans l’obscurité de l’étage. Une porte se ferme, la sienne, celle de sa chambre séparée. Le silence retombe.

Je ne sais pas combien de temps je reste là. Dix minutes, une heure. Mon souffle est court, saccadé, comme si je venais de courir. J’ai les mains moites, glacées. Je cligne des yeux et mes cils sont lourds de larmes qui ne coulent pas. Je me lève enfin, avec des gestes de somnambule, et je commence à ranger.

Les assiettes, je les empile. Le vin, je le rebouche sans avoir été servi. La nappe, je la tire, et un verre vide bascule, roule sur le bois sans se briser. Ce petit bruit mat, c’est le seul écho de ma colère. Je ramasse le verre, le pose, inspire profondément. La cuisine est impeccable en moins de vingt minutes. La table redevient un meuble anonyme, sans mémoire. J’efface tout.

Et puis je reste debout devant la baie vitrée, le front contre la vitre froide. Madrid s’étale en contrebas, constellation de lumières orangées. Chacune de ces fenêtres éclairées abrite une histoire, des gens qui dorment enlacés, des rires, des disputes, des enfants qui rêvent. Moi, je suis suspendue dans une boîte en verre, un aquarium sans eau, un bibelot de luxe exposé dans un musée que personne ne visite.

Ma mère disait : “Le mariage est un édifice, ma chérie. Chaque geste est une pierre.” J’ai posé des pierres pendant quatre ans. Des tonnes de pierres. J’ai bâti un mausolée. Et ce soir, en entendant le bruit de sa porte qui se ferme, j’ai compris que ma dernière pierre venait de tomber. Il ne reste que le vide.

Je monte à mon tour, lentement, une main sur la rampe en fer forgé. Devant la porte de sa chambre, je m’arrête. Une raie de lumière filtre sous le battant. Il veille. Il travaille sans doute, ou bien il pense à ses affaires, à ses conquêtes, à tout ce qui n’est pas moi. Je pourrais ouvrir. Je pourrais hurler, pleurer, le frapper, lui cracher au visage quatre ans de solitude et de petites morts silencieuses. Mais je ne le ferai pas. Pas parce que je suis faible. Parce que ce serait lui donner la preuve qu’il m’a atteinte. Or, je refuse de lui offrir cette victoire.

Je laisse la porte fermée et je vais me coucher seule, dans la chambre conjugale qui n’a jamais été conjugale. Je m’allonge sur le lit froid, le drap remonté jusqu’au menton. L’obscurité est totale, seulement trouée par le voyant rouge de l’alarme. Je fixe ce point rouge comme un œil malveillant, et je me répète que demain, j’aurai le courage. Demain, je lui parlerai. Demain, j’arrête de faire semblant.

Mais je sais déjà que demain, je me lèverai à six heures, je préparerai le café noir sans sucre, et je dirai : “Bonne journée, Gael.”

Parce que c’est tout ce que je sais faire. Parce que je suis l’épouse invisible d’un homme qui ne me regardera jamais, et que l’amour est un poison qui se boit sans sucre, à température parfaite, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien.

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