เข้าสู่ระบบChapitre 4
Ximena
L’eau est trop chaude. La vapeur monte autour de mes poignets, embue le robinet en acier brossé. Je laisse mes mains s’enfoncer dans l’évier, les doigts recroquevillés sous le jet, et j’observe la peau rougir sans chercher à régler la température. La douleur est minuscule, presque agréable, une sensation concrète dans l’océan d’irréalité de cette nuit. Je nettoie les assiettes une à une, lentement, rituellement, comme si chaque plat lavé pouvait emporter une couche de ma crédulité.
Le salon est redevenu ce qu’il était : un espace froid, au mobilier choisi par un décorateur, sans âme. J’ai poussé le zèle jusqu’à passer un chiffon sur la table, effaçant toute trace de cire, toute odeur de caramel. La cuisine sent le produit vaisselle à la grenade, un parfum chimique et trop sucré qui me donne la nausée. Je respire par la bouche et je continue. Frotter, rincer, essuyer. Le mouvement mécanique m’évite de penser au bruit de sa porte qui s’est refermée. Au vide de son regard. À ses mots, quelques heures plus tôt, qui résonnent encore : “Elle au moins est sincère. Elle ne joue pas un rôle.”
J’ai tellement joué de rôles que je ne sais plus qui je suis sous les masques. L’épouse parfaite. La fille Salazar. La Mexicaine exilée en Europe. La femme de Gael Montemayor, ce titre qui sonne comme une cage dorée. Et avant tout cela, avant les contrats et les galas, avant le penthouse et les trahisons, qui étais-je ?
Une jeune fille qui peignait.
Mes yeux se ferment un instant, et je revois l’atelier de ma grand-mère à Coyoacán. Les pots en terre remplis de pinceaux, l’odeur de la térébenthine, les toiles empilées contre les murs peints à la chaux bleue. Mamá Pilar, qui portait des jupes indiennes et fumait de longs cigares noirs, qui me laissait mélanger les couleurs sur une palette en bois dès l’âge de six ans. Elle disait que j’avais le don. Pas le talent, non, le don. Une façon de voir à travers les choses, de capter l’invisible, la vibration d’une lumière sur une tempe, le poids d’une absence dans une pièce vide.
J’ouvre les yeux. Je suis dans la cuisine d’un penthouse madrilène à trois heures du matin, et je nettoie des assiettes qui n’ont servi à personne. Je n’ai pas touché un pinceau depuis mon mariage. Gael a qualifié ma peinture de “passe-temps futile” un soir, alors que je lui montrais timidement une toile inspirée de notre lune de miel — une lune de miel passée dans deux chambres séparées d’un hôtel à Santorin, où il avait travaillé tout le séjour. Il n’avait même pas regardé le tableau. Il avait dit : “Tu devrais consacrer ton temps à quelque chose d’utile, Ximena. La fondation a besoin de bénévoles.” J’avais souri et rangé la toile dans un placard. Le lendemain, je m’étais inscrite à la fondation, et je n’avais plus jamais peint.
Je ferme le robinet. L’évier se vide avec un bruit de succion. J’appuie mes deux mains mouillées sur le bord en marbre et je regarde mon reflet déformé dans l’inox du dosseret. Une femme floue, étirée, irréelle. Qui es-tu, Ximena Salazar Montemayor ? Un nom composé qui additionne deux dynasties et soustrait une personne. Une épouse qui fait du bénévolat parce que son mari le lui a suggéré. Une femme qui cuisine des dîners d’anniversaire que personne ne mange. Une présence qu’on oublie même d’ignorer.
Je vais m’asseoir sur le canapé, toujours en robe d’intérieur, les pieds nus repliés sous moi. Le silence de l’appartement est assourdissant. Je le décompose : le ronron du réfrigérateur, le souffle de la VMC, le tic-tac de l’horloge, et sous tout ça, l’absence de respiration, l’absence de voix. Mon regard glisse vers l’escalier, vers l’étage où Gael dort — ou ne dort pas — et je prends conscience que je ne souhaite même plus monter. Cette chambre n’est pas un refuge, c’est une cellule.
Alors je prends mon téléphone. L’écran s’allume, bleuâtre. Une notification de la fondation culturelle. Rien de personnel. Je cherche le contact de Doña Elena, ma mère, et mon pouce survole l’icône d’appel. Il est quatre heures du matin au Mexique. Elle décrocherait. Elle répond toujours. Mais je ne peux pas. Pas maintenant, pas avec cette voix cassée qui trahirait tout. Je bloque le téléphone et le pose sur la table basse, face retournée.
Je repense à notre mariage. Un mariage de conte de fées, avait titré la presse people. Le manoir à Tolède, les roses blanches, le champagne millésimé, les deux cent invités triés sur le volet de la finance internationale. Moi, j’étais dans les nuages, incroyablement heureuse, ma robe signée Oscar de la Renta, un diadème familial dans les cheveux, un sourire que je n’avais pas besoin de forcer. J’avançais dans l’allée centrale au bras de mon père, et je le voyais, Gael, debout devant l’autel, très grand, très pâle, très beau. Il ne souriait pas. Cela m’avait frappée, un éclair d’inquiétude aussitôt étouffé. Sur le moment, j’avais mis son sérieux sur le compte de l’émotion. Aujourd’hui, je sais. Il ne souriait pas parce qu’il n’était pas heureux. Il ne souriait pas parce qu’il accomplissait un devoir, et qu’un devoir ne rend pas heureux.
Le photographe officiel avait dû lui demander à trois reprises de s’approcher de moi. “Monsieur Montemayor, un peu plus près de votre épouse, s’il vous plaît. Voilà, comme ça. Souriez.” Gael s’était exécuté avec l’obéissance glacée d’un automate. Pour la photo officielle, il avait passé un bras autour de ma taille, mais je n’avais senti que le poids mort d’un membre, aucune chaleur, aucune intention. J’avais frissonné dans ma robe de soie, et j’avais mis ce frisson sur le compte de la climatisation.
Notre nuit de noces. La suite nuptiale de l’hôtel Alfonso XIII à Séville, un lit à baldaquin, des pétales de rose sur les draps, une bouteille de champagne dans un seau d’argent. Je m’étais changée dans la salle de bains, un ensemble de dentelle blanche qui moulait mes hanches, les joues en feu, le cœur battant à tout rompre. J’étais vierge. J’avais gardé cette part de moi pour lui, pour cet instant sacré. Je m’étais glissée dans le lit, tremblante d’anticipation.
Il était entré, déjà en pyjama de soie noire. Il s’était assis au bord du lit, le dos tourné, et il avait parlé sans me regarder. Je me souviens de chaque mot comme s’ils étaient gravés au fer rouge dans le palais de ma mémoire.
— Ce mariage est un devoir, Ximena. Rien de plus. N’attends rien de moi. Pas d’amour. Pas de tendresse. Je ferai ce qui est nécessaire pour l’apparence, rien de plus. Je te conseille d’en faire autant.
Puis il avait éteint la lumière, s’était allongé à l’extrême bord du lit, le plus loin possible de moi. Je n’avais pas pleuré. J’étais restée paralysée, les mains croisées sur le ventre, à fixer l’obscurité. Les pétales de rose sous mes doigts étaient devenus des copeaux de glace. Le lendemain, nous avions pris le petit-déjeuner en silence, et il m’avait annoncé que nous ferions chambre à part.
Septembre. Cela fait quatre ans et deux mois. Quatre ans qu’il n’est pas revenu sur ces paroles. Quatre ans que je tente, par mille attentions quotidiennes, de fissurer l’armure. Quatre ans de lâcheté déguisée en dévotion.
La cire du gâteau d’anniversaire a fini de sécher sur le plan de travail, une fine pellicule que je gratte machinalement de l’ongle. Enfin, je me redresse, et la décision tombe comme un couperet intérieur.
Je ne peux pas réparer ce mariage. Je ne peux pas le forcer à m’aimer. Je ne peux plus attendre. Ce soir, quelque chose s’est brisé, une attache profonde, une racine qui me reliait encore à l’espoir. Et je sais, avec une lucidité qui m’effraie, que je ne la recollerai jamais.
Jamais.
Chapitre 150GaelL'atelier est grand. Les murs sont blancs, les fenêtres hautes, la lumière crue. Des chevalets sont alignés, des toiles en cours, des pinceaux dans des pots, des tubes de peinture éparpillés sur une longue table en bois. L'odeur de la térébenthine flotte, âcre, familière, mêlée à celle du café et du jasmin.La fondation « Arte y Alma » est née. Une fusion de nos deux mondes, de nos deux passions. Soutenir les jeunes artistes, offrir des bourses, des ateliers, des expositions. Donner ce qu'on a reçu. Transmettre ce qu'on a appris.Ximena est devant son chevalet. Elle peint une toile immense, des couleurs vives, des formes organiques, des visages d'enfants, des mains tendues. Ses doigts sont tachés, ses ongles incrustés de pigments. Ses cheveux noirs sont attachés en un chignon lâche, quelques mèches s'échappent, tombent sur son front, sur ses joues.Elena est assise par terre, une feuille de papier devant elle, des crayons de couleur. Elle gribouille, des traits rouge
Chapitre 149GaelLa maison est grande. Une ancienne hacienda de Coyoacán, blanche, aux volets verts, aux balcons de fer forgé. Le patio est immense, bordé de bougainvilliers, de jacarandas, de fontaines. Des colibris butinent les hibiscus, leurs ailes invisibles, leurs gorges vibrantes. L'odeur du jasmin flotte, sucrée, entêtante. Un figuier centenaire ombrage la cour intérieure, ses branches noueuses, ses feuilles argentées, ses fruits violacés qui tombent et éclatent sur les dalles.Ximena est allongée sur une chaise longue, sous le figuier. Son ventre est rond, tendu. Ses mains posées sur son ventre, ses doigts caressent la peau, là où le bébé bouge, là où les petits pieds donnent des coups. Ses cheveux noirs sont détachés, ils tombent sur ses épaules en vagues lourdes. Elle porte une robe légère, blanche, en coton. Ses pieds sont nus.Elena joue à ses pieds, dans l'herbe. Ses petites mains attrapent des pétales de fleurs tombés des bougainvilliers, les portent à sa bouche, les re
Chapitre 148XimenaLa cathédrale est immense. Les voûtes sont hautes, les piliers de pierre grise, les vitraux colorés qui projettent des losanges rouges, bleus, jaunes sur le sol de marbre. L'odeur de l'encens flotte, lourde, douce, mêlée à celle des fleurs fraîches disposées sur les marches de l'autel – des tubéreuses, des lys blancs, des roses pâles. Des centaines de bougies brûlent dans des candélabres en argent, leurs flammes jaunes, tremblantes, dansant dans la pénombre.Je suis au fond de la nef, au bras de Santiago. Ma robe est blanche, longue, en soie, brodée de perles fines sur le corsage, des petites fleurs, des feuilles, des arabesques. Mes cheveux noirs sont relevés en un chignon élaboré, des mèches s'en échappent, tombent sur mes tempes, sur ma nuque. Un voile léger est fixé dans mes cheveux, il flotte derrière moi, caressé par la brise des portes ouvertes. Mon bouquet est composé de tubéreuses et de jasmin, leur parfum monte, entêtant.Devant l'autel, Gael m'attend. Il
Chapitre 147XimenaLa table est dressée. Une table pour deux, sur le balcon de la suite 304. La nappe est en lin blanc, immaculée, bordée d’une fine dentelle. Les verres sont en cristal, ils scintillent sous la lumière des bougies. Les assiettes sont en porcelaine blanche, un filet doré sur le bord. Les couverts sont en argent, gravés d’un motif floral.Les bougies brûlent. Leurs flammes jaunes, tremblantes, dansent dans la brise. La cire coule lentement, forme des larmes qui glissent sur le verre, se figent, s’arrêtent. Mais cette fois, les bougies ne coulent pas en vain. Cette fois, elles éclairent un repas partagé. Elles éclairent des sourires. Elles éclairent l’amour.La cour des Rois est en contrebas. Les arcades, les jets d’eau, les palmiers nains. Les lumières s’allument une à une, jaunes, chaudes. La fontaine murmure. Les étoiles apparaissent, une, puis deux, puis mille.Elena dort dans la chambre, dans son berceau pliant que nous avons apporté. La sage-femme veille sur elle,
Chapitre 146GaelLe train glisse sur les rails andalouses. Le paysage défile derrière la vitre, des oliviers argentés, des collines ocres, des villages blancs accrochés aux crêtes. La lumière de l’après-midi est douce, dorée, elle entre par le hublot, caresse les mains de Ximena posées sur ses genoux, ses doigts entrelacés avec les miens.Elena dort dans ses bras, sa tête contre sa poitrine, ses petites mains posées sur le tissu de sa robe. Son souffle est léger, régulier, à peine perceptible. Ses cils frémissent. Ses joues sont roses.— Tu te souviens de notre premier voyage à Séville ? demandé-je.— Oui. Notre nuit de noces. Tu m’as dit de n’attendre rien de toi.— Et notre deuxième voyage ?— Tu es venu seul. Tu as pleuré dans la suite 304. Tu as écrit une lettre que tu n’as jamais envoyée.— Et notre troisième voyage ?— On est venus ensemble. Tu t’es agenouillé. Tu m’as dit que tu voulais passer ta vie à me mériter.— Et ce voyage-ci ?— C’est le quatrième, dit-elle. J’espère qu
Chapitre 145GaelLe soleil entre par la fenêtre de la petite maison. La lumière est douce, dorée, elle caresse les murs blanchis à la chaux, les poutres en bois, les toiles que Ximena n’a pas encore vendues. L’odeur du café flotte, mêlée à celle du jasmin, de la terre humide, de la cire d’abeille. La fontaine murmure dans le patio, son eau claire, son bruit apaisant. Les colibris butinent les hibiscus près de la fenêtre, leurs ailes invisibles, leurs gorges vibrantes.Elena dort dans sa poussette. Ses petites mains sont ouvertes, ses doigts relâchés, ses lèvres entrouvertes. Une mèche de ses cheveux noirs tombe sur son front. Elle respire doucement, calmement, son petit ventre se soulève, s’abaisse, se soulève.Je suis assis devant l’ordinateur portable. L’écran est allumé, les chiffres défilent, les comptes, les totaux, les soldes. Les dettes sont remboursées, les comptes dégelés, les créanciers payés. Luz y Tierra est sauvée. L’entreprise respire. L’avenir est ouvert.Ximena est à
Chapitre 1XimenaLa cuisine sent le romarin confit et le sucre caramélisé. Un parfum d’anniversaire qui ne célèbre rien. Mes mains s’attardent dans l’eau tiède qui refroidit au fond de l’évier, caressent le bord du plat à gratin que j’ai préparé avec une dévotion presque absurde. L’horloge du salon
Chapitre 5XimenaLe bruit de la douche à l’étage me tire du sommeil léger où je flottais, la nuque raide sur l’accoudoir du canapé. L’aube a blanchi les fenêtres, une lumière laiteuse noie le salon. Je me redresse, le corps endolori, le goût amer du café froid sur la langue. Il est six heures quara
Chapitre 3XimenaLa journée s’étire comme une plaie qui ne cicatrise pas. Je m’oblige à sortir, à marcher dans les rues de Salamanca, à regarder les vitrines sans les voir. Le froid de novembre pique mes joues, mais je ne rentre pas. Chaque pas m’éloigne un peu plus du penthouse, mais l’appartement
Chapitre 2XimenaL’aube tarde à blanchir les fenêtres. Je reste dans le noir, les draps froissés jusqu’à la taille, la peau moite malgré la climatisation silencieuse. Le chagrin de cette nuit ne s’est pas évaporé au matin ; il s’est concentré, durci, noyau dense que je roule sous ma langue comme un







