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Chapitre 5

ผู้เขียน: Les écrits d'une Mariam
last update วันที่เผยแพร่: 2026-04-29 06:43:29

Chapitre 5

Ximena

Le bruit de la douche à l’étage me tire du sommeil léger où je flottais, la nuque raide sur l’accoudoir du canapé. L’aube a blanchi les fenêtres, une lumière laiteuse noie le salon. Je me redresse, le corps endolori, le goût amer du café froid sur la langue. Il est six heures quarante-sept. Gael se lève. Mon cœur se serre machinalement, et je déteste ce réflexe pavlovien, ce chien fidèle qui frétaille au moindre bruit de son maître.

Je me lève, défroisse ma robe, me passe un peu d’eau sur le visage dans les toilettes du rez-de-chaussée. Pas de maquillage. Je n’ai pas le courage. Dans le miroir, mes yeux sont deux blessures sombres. J’ai le teint cireux des nuits blanches et des matins de deuil. Je respire un grand coup et je retourne dans la cuisine, comme tous les matins depuis quatre ans.

La cafetière ronronne. Je dose le café moulu avec la précision d’un pharmacien : une cuillère rase pour une tasse, filtre en papier non blanchi, la verseuse rincée à l’eau chaude. J’entends ses pas dans l’escalier. Mon pouls s’accélère, et je hais ce corps qui le désire encore, cette mécanique ridée d’espoir qui refuse de se taire. Il entre dans la cuisine au moment exact où je dépose la tasse sur le comptoir. Chronomètre interne de la servitude.

— Bonjour, dis-je, la voix égale.

Il ne répond pas tout de suite. Il prend la tasse, ses doigts effleurent les miens sans s’attarder, un contact aussi froid qu’une poignée de main entre inconnus. Il boit une gorgée, debout devant la baie vitrée, déjà vissé dans son costume trois-pièces bleu marine, cravate gris perle, boutons de manchettes en onyx. Il est beau, toujours aussi beau, d’une beauté qui me poignarde à chaque regard parce qu’elle ne m’appartient pas et ne m’appartiendra jamais.

— Il y a une réunion du conseil d’administration à neuf heures, dit-il sans se tourner. Ensuite, un déjeuner avec les investisseurs qataris. Je rentrerai tard.

Il ne dit pas “pardon”. Il ne dit pas “je suis désolé pour hier soir”. Hier soir n’existe pas. Mon anniversaire n’existe pas. Moi, je n’existe pas. Je presse mes lèvres l’une contre l’autre pour empêcher les mots qui voudraient sortir, les cris, les larmes, les reproches. Je sais que si je parle maintenant, je vais me briser.

— Très bien, je réponds simplement.

Le silence retombe. Il finit son café, dépose la tasse vide dans l’évier avec un bruit sec, sans un regard pour moi. Il décroche son manteau, vérifie son téléphone, appuie sur le bouton de l’ascenseur privé. Les portes s’ouvrent avec un chuintement feutré.

— Bonne journée, je lance, la voix un peu trop haute.

Il ne se retourne pas. Les portes se referment. L’ascenseur l’avale, et je reste seule dans le hall, le bras levé dans un geste inachevé, les yeux fixés sur la rainure métallique de la cabine. Bonne journée. À qui ? À l’homme qui m’a oubliée le jour de mes vingt-six ans ? À l’époux qui dort dans une chambre à part depuis notre nuit de noces et qui a décrété que l’amour n’était pas au programme ?

Je retourne au salon et m’assois sur le canapé. Le silence se referme sur moi comme une eau stagnante. Je prends mon téléphone, je le repose, je regarde le plafond. Une heure passe. Peut-être plus. La pendule sonne huit coups. Puis neuf. Je ne bouge pas. Je respire à peine.

Je finis par saisir mon portable et j’ouvre les contacts. Mes doigts tremblent quand je sélectionne Mamá. Le téléphone sonne. Une fois. Deux fois. À la troisième, sa voix chaude, immédiatement reconnaissable, un peu rauque au réveil.

— Ximena ? Ma chérie ?

— Maman.

Je m’étrangle sur le mot. Ma gorge se noue, et je dois plaquer une main sur ma bouche pour ne pas éclater en sanglots immédiatement. Doña Elena ne dit rien pendant quelques secondes, puis elle reprend, plus douce :

— Ma chérie… tout va bien ?

Je me redresse, je renifle discrètement, je puise dans les dernières réserves de mon éducation.

— Tout va bien, maman. Vraiment. Je voulais simplement te raconter que je me suis fait un très joli anniversaire hier soir. Un dîner aux chandelles, juste Gael et moi. Il m’a emmenée dans un petit restaurant incroyable du côté de Chamberí, tu sais, ceux qu’on ne trouve qu’à Madrid. On a bu du Ribera, on a dansé, il m’a offert un bracelet, un jonc en or blanc tout simple mais ravissant. Vraiment, une soirée parfaite.

J’en rajoute. La description est si précise, si fluide, que je me surprends moi-même. Je parle du goût du risotto aux truffes, de la robe qu’il m’a dit préférer, de la musique, du regard tendre qu’il a posé sur moi au moment du dessert. C’est un mensonge absolu, vertigineux, détaillé comme une fresque de salon, et plus je l’étire, plus il prend vie dans mes paroles. Je mens parce que la vérité est trop humiliante. Je mens parce que dire “j’ai soufflé mes bougies seule, et la cire a coulé sur le gâteau comme des larmes” serait avouer mon échec. Je mens parce que ma mère a sacrifié tant de choses pour ce mariage, tant de rêves d’alliance, et que je ne veux pas qu’elle sache qu’elle a livré sa fille à un homme de glace.

Doña Elena m’écoute sans m’interrompre. Puis, dans le silence qui suit, elle dit doucement :

— Quand tu seras prête à rentrer, ma chérie, la maison t’attend. Elle t’a toujours attendue.

Je me fige, le téléphone collé à l’oreille. Elle ne m’a pas crue. Pas une seconde. Ma mère, qui a élevé quatre enfants et enterré trois fausses couches, qui a tenu la main de mon père pendant la guerre des cartels sans jamais trembler, qui lit dans les gens comme dans un livre ouvert — elle n’a pas été dupe de mon petit théâtre. Elle a entendu la faille dans ma voix, le mensonge sous les paillettes. Et elle n’a rien relevé. Par élégance. Par respect de ma douleur. Parce qu’une mère connaît le jour où sa fille ne demande pas d’aide mais juste un endroit où tomber.

— Merci, maman, je murmure, et cette fois ma voix casse pour de bon.

— Prends soin de toi, Ximena.

— Promis.

Je raccroche. Mon pouce appuie sur le bouton rouge, et c’est comme si ce minuscule geste libérait une digue. Les larmes jaillissent, silencieuses d’abord, puis de véritables hoquets qui secouent ma poitrine. Je me plie en deux sur le canapé, les bras serrés autour de mes genoux, le téléphone tombé sur le tapis. Je pleure toutes les bougies jamais soufflées, tous les baisers jamais donnés, toutes les nuits de noces solitaires, tous les “je t’aime” jamais prononcés. Je pleure la jeune fille d’Acapulco qui croyait au grand amour, et la femme de vingt-six ans qui vient de comprendre que l’amour n’est pas une récompense pour les patientes, mais une violence pour les aveugles.

Quand les sanglots s’apaisent, je reste prostrée, le visage tuméfié, la bouche pâteuse. Le jour est levé depuis longtemps, un soleil d’hiver froid qui éclaire sans chauffer. Les fenêtres du penthouse découpent des rectangles de ciel pâle. Je n’ai pas tiré les rideaux.

Je me lève, je vais dans la cuisine, je bois un grand verre d’eau, je lave mon visage. Dans le miroir, mes yeux sont rouges, gonflés. Je les fixe avec une sorte de soulagement étrange. J’ai pleuré. C’est la première fois que je pleure vraiment depuis la nuit de noces. Et ça ne me vide pas. Ça me remplit. Ça me rappelle que je suis vivante, que sous la couche de vernis impeccable, il y a encore un cœur qui bat et qui saigne.

Je retourne dans le salon et je ramasse le téléphone. J’ouvre l’application de la compagnie aérienne, sans réfléchir, presque sans trembler. Je cherche un vol Madrid-Mexico. Une date. Peut-être la semaine prochaine, peut-être dans trois jours. Mon pouce flotte sur l’écran. Je ne valide pas. Pas encore. Mais l’idée est là, plantée dans mon esprit comme une graine noire. Je rentre au Mexique. Pour quelque temps. Ou pour toujours.

L’appartement est silencieux, mais il n’est plus étouffant. Quelque chose a changé dans l’air. Une fenêtre intérieure s’est ouverte, et un souffle glacé s’engouffre, annonciateur d’une tempête que je vais moi-même déclencher.

Je ferme les yeux et je revois ma mère, Doña Elena, son visage de madone fatiguée, son châle de soie sur les épaules. “Quand tu seras prête à rentrer, ma chérie, la maison t’attend.” Je ne sais pas quand je serai prête. Mais pour la première fois depuis quatre ans, je sais que ce jour viendra.

Et il viendra bientôt.

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