تسجيل الدخولLuna Le soleil se lève sur le jardin. Les rayons d’or traversent les branches du tilleul, dessinent des ombres mouvantes sur la pelouse, font étinceler les gouttes de rosée accrochées aux brins d’herbe. Je n’ai pas dormi. Je suis restée éveillée, à repasser les mots de Thomas, à les tourner, les retourner, tenter d’en saisir le sens profond. Une vie à trois. Officielle. Pas en cachette. Pas en secret. Les yeux grands ouverts dans la pénombre, j’ai écouté le silence de l’aile Est , aucun bruit, aucun souffle. Thomas dormait dans sa chambre, derrière la porte close. Alex devait être éveillé aussi, de l’autre côté de la pelouse, à regarder le même ciel blanchir. Je n’y crois pas encore. Ni à la proposition. Ni à la suite. Ni à l’avenir. Alex m’appelle avant même que j’aie bu mon premier café. La sonnerie du téléphone déchire le silence matinal. — Tu as bien entendu ? Il a dit "tous les trois" ? — Oui. — Tu crois qu’il va tenir ? — Je ne sais pas. Et toi ? — Je ne sais pas non
Luna La discussion dure des heures. Le vin coule, les bougies s’éteignent une à une, laissant la place à la seule lampe du plafond. La nuit envahit la pièce, opaque, dense, comme un voile jeté sur nos tristesses. La lune, derrière la fenêtre, éclaire le jardin d’une lumière blafarde, découpe les ombres du tilleul sur la pelouse comme des doigts squelettiques. Thomas parle de son enfance, de ses parents, de cette maison où il a cru que l’amour était simple, éternel, transparent. Il évoque les dimanches matin, quand son père préparait des crêpes et que sa mère les rejoignait en robe de chambre. L’odeur de la poudre à lever et du sucre, le bruit du fouet dans le saladier, les rires qui montaient jusqu’à la charpente. — J’ai voulu la même chose, dit-il. Une seule femme, un seul amour, une seule vie. Sa voix est lasse, presque résignée. Il ne me regarde pas. — Ça n’existe pas, Thomas. L’amour parfait. L’amour simple. Ça n’existe pas. — Si, Luna. Pour certains. Pour d’autres non. Il
Il baisse la tête, incapable de soutenir mon regard plus longtemps. — C’est la première fois que je le dis. En face. Sans détour. Sans protection. Le silence s’installe à nouveau. Je les écoute respirer. Leurs souffles s’accélèrent, se calment, se répondent. — Est-ce que vous avez couché ensemble en cachette ? — Oui, dit Luna. — Est-ce que vous avez ri de moi ? — Non, dit Alex. Jamais. — Est-ce que vous avez projeté de me quitter ? — Non, répond Luna. Jamais. — Pourquoi ? — Parce que je t’aime, Thomas. Parce que ce n’est pas une compétition. Parce que je ne peux pas choisir entre une mère et un père, entre sauter et nager, entre toi et lui. Je la crois. Je la crois sans faillir, sans ombre au tableau. Et cela me fait plus mal que tout le reste. — C’est plus fort que vous ? — C’est plus fort que nous, dis-je. — Alors expliquez-moi, Thomas dit, la voix brisée. Comment on vit comme ça ? Comment on partage ? Comment on accepte ? Comment on regarde la personne qu’on aime dan
Sa voix se brise. Il reprend. — Je me suis souvenu de nos soirées, de nos nuits, de nos projets. De tes cheveux sur l’oreiller, la nuit. De ta main dans mienne pendant le générique de fin. De tes yeux quand tu me disais "je t’aime", sans que je doute jamais, jamais. Son regard s’assombrit. — Je me suis souvenu de chaque mensonge, aussi. De chaque regard que tu détournais, de chaque silence où tu t’enfuyais ailleurs. — Thomas… dis-je. — Laisse-moi finir, dit-il, sa voix à peine plus haute. Laisse-moi dire tout ce que j’ai sur le cœur. Une bonne fois pour toutes. Sa voix est ferme. Presque tendre. Comme si toute la colère était morte, noyée dans l’océan. Il n’y a plus que la fatigue, et quelque chose d’autre , une résignation. Un début d’apaisement. — Au début, j’étais fou de rage, dit-il. Je voulais vous tuer , oui, littéralement. Je me suis arrêté chez un armurier, à Rouen, mais il était fermé. La chance, peut-être. Je voulais vous brûler , regarder la maison brûler, regarder
Thomas Le quatrième jour, je rentre. Je n’ai pas prévenu. Je veux voir leur réaction. Leurs visages lorsqu’ils me verront franchir le seuil, seuls ou ensemble. Je veux savoir s’ils m’attendent, s’ils m’espèrent, s’ils m’oublient. Il est dix-sept heures quand ma voiture s’engage dans l’allée. L’aile Est est silencieuse. L’aile Ouest aussi. Le jardin semble retenir son souffle. Je ne vais pas chez elle. Pas tout de suite. Je marche vers la pelouse, je m’assieds sur le vieux banc sous le tilleul , celui où, enfant, je lisais des bandes dessinées en attendant que ma mère m’appelle pour le dîner. L’endroit où, adolescent, je venais fumer en cachette les quelques cigarettes volées dans le paquet de mon oncle. L’endroit où, étudiant, je venais réviser mes examens en écoutant le chant des oiseaux. Ce n’est pas le lieu qui a changé. C’est moi. Je reste là une heure. Peut-être plus. Le temps s’étire, se dilue, perd sa substance. La lumière baisse. Les ombres s’allongent sur la pelouse. L
Luna Le lendemain de notre conversation au bord du lac, Thomas a fait sa valise. Je l’ai vu, par la fenêtre entrouverte de la chambre d’amis, traverser le jardin d’un pas calme, presque détaché. Il portait son vieux sac de voyage en toile beige, celui qu’il utilisait pour les week-ends avant que tout ne bascule, celui qui sent encore le sable de nos dernières vacances en Bretagne. Il ne s’est pas retourné vers l’aile Est. Il n’a pas cherché mon regard, n’a pas ralenti devant ma porte. Il est monté dans sa voiture, a mis le contact, et s’en est allé. Sans un bruit. Sans un au revoir. Je suis restée un long moment immobile, appuyée au chambranle, les bras ballants. Le ronronnement du moteur s’est éloigné, a été englouti par le bruissement du vent dans les arbres. Puis il n’y a plus eu que le silence , un silence lourd, épais, qui semblait absorber toute la lumière de la maison. Les ombres s’allongeaient sur le parquet, les poutres du plafond semblaient ployer sous le poids du vide.






