LOGINLes patients défilent dans mon bureau, les uns après les autres, avec leurs angoisses et leurs dépressions et leurs traumatismes. Je les écoute, je les conseille, je les soigne. Je suis bon dans mon métier, ça au moins personne ne peut me l'enlever. Je suis un bon psychiatre, peut-être même un excellent psychiatre, parce que je comprends la souffrance humaine de l'intérieur, parce que je sais ce que c'est que de porter un secret trop lourd, parce que je vis chaque jour avec une angoisse qui mériterait d'être elle-même prise en charge.Mais comment voulez-vous que j'aille voir un confrère ? Comment voulez-vous que je m'allonge sur un divan et que je raconte ma vie ? Bonjour docteur, je mène trois vies parallèles, j'ai deux maîtresses, trois enfants en route, et je mens à tout le monde depuis si longtemps que je ne sais même plus qui je suis vr
MarcLe réveil sonne à six heures trente, comme tous les matins, comme une condamnation à perpétuité qui se renouvelle chaque jour sans possibilité de libération conditionnelle. J'ouvre les yeux, je fixe le plafond de la chambre, je prends conscience de mon corps, de mes membres, de ma respiration. Et la première chose que je ressens, avant même d'avoir posé le pied par terre, avant même d'avoir allumé la lumière, avant même d'avoir regardé le visage d'Elsa endormie à côté de moi, c'est la fatigue. Une fatigue absolue, totale, existentielle. Une fatigue qui ne se mesure pas en heures de sommeil perdues, qui ne se compense pas par des nuits de repos, qui ne disparaîtra jamais tant que je continuerai à mener cette triple vie impossible.Le pire, ce n'est pas la fatigue elle-même. Le pire, c'est ce qu'elle fait de
La voix est masculine, posée, professionnelle. J'hésite une seconde, le temps que mon courage flanche, le temps que ma conscience me rattrape. Est-ce que je suis vraiment en train de faire ça ? Est-ce que je suis vraiment en train d'engager un inconnu pour suivre mon mari, pour traquer ses moindres faits et gestes, pour violer son intimité et la mienne par la même occasion ?— Allô ? Vous êtes toujours là ?— Oui, oui, excusez-moi. Je... J'aimerais prendre rendez-vous. Pour une enquête. Une enquête de surveillance.— Conjugale, je suppose ?Le mot claque comme un coup de fouet. Conjugale. Il a deviné tout de suite, bien sûr qu'il a deviné, c'est son métier, c'est sa routine, c'est ce qu'il entend tous les jours au bout du fil. Des femmes qui soupçonnent leur mari, des hommes qui soupçonnent leur femme, des couples qui se déchirent dans le silence feutré des cabinets d'enquêteurs.— Oui, conjugale.— Nous avons un créneau dem
Le silence qui suit est le plus long de toute ma vie. Trois secondes, quatre peut-être, une éternité à l'échelle d'une conversation de couple. Marc ne répond pas tout de suite, il fixe l'écran de télévision, il respire un peu plus fort, il cherche ses mots ou il cherche un mensonge, je ne sais pas, je ne sais plus.— Tout va bien, Elsa. Pourquoi tu me demandes ça ?— Je ne sais pas. Une impression. Tu es tellement absent ces derniers temps. Même quand tu es là, tu es ailleurs. Je me sens seule, Marc. Je me sens seule dans cette maison, dans ce couple, dans cette grossesse.Il se tourne vers moi, il prend ma main dans la sienne, il plonge son regard dans le mien. Et c'est peut-être ça le pire, c'est peut-être ça qui me brise le cœur plus que tout le reste. Parce que dans ses yeux, je ne vois rien, absolument rien. Ni amour, ni haine, ni culpabilité, ni innocence. Juste un vide, un gouffre, un néant que je ne peux pas franchir.— C'est le stres
ElsaSept mois de grossesse. Sept mois que mon corps s'arrondit et s'alourdit et se transforme pour accueillir cette petite vie qui grandit en moi. Une petite fille, a dit l'échographie. Une petite fille qui portera le nom de Lemoine, qui aura les yeux de son père peut-être, ou les miens, ou un mélange des deux. Une petite fille qui est la chose la plus précieuse de mon existence, et qui pourtant ne suffit pas à dissiper cette ombre qui plane sur mon couple depuis des mois.Je sais qu'il me cache quelque chose. Je le sais comme on sait que le soleil se lèvera demain, comme on sait que l'eau mouille et que le feu brûle, comme on sait les choses évidentes qu'on ne peut pas prouver mais qu'on ne peut pas nier. Ce n'est pas une intuition vague, ce n'est pas une inquiétude passagère, ce n'est pas les hormones de la grossesse qui me jouent des tours. C'est une certitude, ancrée dans mes tripes, inscrite dans chacun de ses silences, dans chacun de ses regards fuyants, dan
Le soir tombe sur l'appartement, la lumière décline, les ombres s'allongent sur le mur fraîchement repeint. Je pose le rouleau, je nettoie les pinceaux, je range les pots de peinture dans un coin de la pièce. Demain, je monterai le reste du berceau. Demain, je trierai les vêtements par taille. Demain, je fixerai le mobile musical au-dessus du lit. Demain, je continuerai à préparer l'arrivée de Simon, seule, comme toujours, comme pour tout le reste.Je m'assois dans le fauteuil à bascule, je pose mes mains sur mon ventre, je ferme les yeux. Simon dort, ou se repose, ou écoute les battements de mon cœur à travers la paroi de ma chair. Je lui parle, à voix basse, dans le silence de la pièce vide.— Tu sais, mon bébé, ton papa n'est pas un mauvais homme. Il est juste perdu. Il est juste dépassé. Il est juste incapable de faire des choix. Mais il est venu aujourd'hui, il a monté la moitié de ton berceau, il a posé sa main sur toi. C'est déjà ça. C'est mieux qu







