Mag-log inJe me réveille des heures plus tard, le train s'arrête, une petite gare, un panneau indique le nom de la ville, une ville que je n'ai jamais vue, une ville où personne ne me connaît, une ville où je peux devenir quelqu'un de nouveau, où je peux laisser derrière moi tout ce que j'ai été, tout ce que j'ai fait, tout ce qu'on m'a fait, je descends du train, mes pieds touchent le quai, le sol est solide, réel, je suis là, je suis vivant, je suis libre. La gare est petite, propre, presque vide, un quai, un bâtiment en pierre, des bancs, des arbres, des jardinières, une fontaine où l'eau coule en un filet clair et musical, je m'approche, je bois, l'eau est froide, fraîche, pure, elle coule dans ma gorge comme une bénédiction, elle me lave de l'intérieur, elle me purifie, je me relève, je regarde autour de moi, la ville est jolie, des maisons anciennes, des toits en tuiles, des murs en pierre, des rues pavées, des boutiques aux devantures colorées
Gabriel La maison de Claire est petite, ancienne, pleine de livres, des livres partout, dans la salle de séjour, dans la cuisine, dans le couloir, même dans la salle de bain, des piles de livres sur les tables, sur les chaises, sur le sol, des étagères qui plient sous le poids de la connaissance, de l'imagination, de l'évasion, des livres ouverts, des livres refermés, des livres qui attendent d'être lus, des livres qui ont été lus cent fois, des livres qui sont des amis, des compagnons, des consolateurs, et je me sens chez moi pour la première fois depuis des mois, dans cette maison qui n'est pas la mienne, dans cette vie qui n'est pas la mienne, dans ce monde qui n'est pas le mien, mais qui pourrait le devenir, qui pourrait être à moi si je le veux, si je le mérite, si j'arrive à guérir. Elle me fait asseoir sur un canapé, un canapé de velours vert, usé, confortable, qui a vu des générations de lectures, de siestes, de rêves, elle me donne un verre d'
Je vais à la porte d'entrée, ma main se pose sur la poignée, le métal est froid contre ma paume, froid et solide et réel, une porte, une vraie porte, une porte qui s'ouvre sur l'extérieur, sur le monde, sur la vie, je tourne la poignée, le mécanisme grince, le bois s'ouvre, l'air extérieur me frappe, froid, vif, pur, il entre dans mes poumons comme un coup de poing, comme une gifle, comme une renaissance, je tousse, mes yeux piquent, mais je respire, je respire vraiment, pour la première fois depuis des mois, je respire.Je marche, je marche, je marche, je traverse le jardin, les rosiers fanés, les fleurs mortes, les épines qui accrochent mon jean, la pelouse jaunie, la piscine à l'eau verte, la grille, la grille est ouverte, elle l'a toujours été, je n'avais juste jamais eu le courage de la franchir, mais aujourd'hui je la franchis, je passe, je suis dehors, dehors, vraiment dehors, et je ne regarde pas en arrière, je ne regarde pas cette maison, je ne regarde pas ces
La pensée est faible d'abord, comme une flamme qui vacille dans le vent, comme une voix qui s'étrangle dans une gorge trop serrée, comme un espoir qui a peur de s'avouer parce qu'il sait qu'il pourrait être détruit à nouveau — mais elle grandit, elle s'affirme, elle devient plus forte, plus claire, plus insistante, elle remplit tout l'espace de mon esprit, elle chasse les souvenirs, elle chasse les corps, elle chasse la honte, elle chasse tout, elle ne laisse que cette une vérité, cette une certitude, cette une promesse : je ne veux plus être leur chose, je ne veux plus être leur chose, JE NE VEUX PLUS ÊTRE LEUR CHOSE.Je m'assois sur le lit, le mouvement est lent, douloureux, chaque muscle proteste, chaque articulation crie, mon corps est une ruine, une carcasse, un champ de bataille où tant de guerres ont été livrées, mais je suis assis, mon dos est droit, ma tête est levée, mes yeux sont ouverts, je regarde mes mains, mes poignets bandés, les compresses tachées
Je pense à son visage quand elle souriait, ce sourire qui éclairait toute la pièce, ce sourire qui me disait que tout allait bien, que j'étais aimé, que j'étais en sécurité, ce sourire qui n'existe plus que dans mes souvenirs, dans ces fragments de vie d'avant que j'ai laissés derrière moi comme des cailloux sur un chemin que je ne retrouverai jamais, à ses mains quand elle cuisinait, ces mains qui pétrissaient la pâte, qui coupaient les légumes, qui essuyaient mon front quand j'avais de la fièvre, ces mains qui ne m'ont jamais fait de mal, qui n'ont jamais tenu de corde, qui n'ont jamais attaché personne, à sa voix quand elle me chantait des chansons le soir avant de m'endormir, une voix douce, un peu fausse parfois mais tellement rassurante, tellement maternelle, tellement vraie, à ses bras autour de moi quand j'avais peur, ces bras qui me protégeaient du monde, qui me disaient que rien ne pouvait m'arriver tant qu'elle serait là. Mais elle n'est plu
GabrielJe ne sais pas combien de temps je reste allongé sur ce lit, le visage enfoui dans l'oreiller qui porte encore l'odeur de Sébastien — cette odeur de tabac froid, de whisky et de sueur, cette odeur que j'apprendrais à détester pour toujours, le sperme de Sébastien qui sèche entre mes cuisses dans une traînée collante et glacée qui tire sur ma peau à chaque micro-mouvement de mes jambes, chaque tentative de bouger me rappelant ce qui vient de se passer, ce que j'ai accepté, ce que je suis devenu, la honte qui s'infiltre dans mes pores comme un poison lent, inexorable, définitif.Les minutes s'étirent, les heures peut-être, le temps perd toute signification dans cette pièce où les rideaux sont toujours tirés pour bloquer la lumière du jour, où l'ampoule nue brûle jour et nuit comme un œil jaune et impitoyable qui ne cligne jamais, qui voit tout, qui ne pardonne rien, ce temps qui s'écoule comme du miel épais, visqueux, immobile, chaque seconde pesant
IsadoraLa convocation arrive sur un plateau d'argent, portée par une domestique au visage impassible. Un simple carton blanc, gravé aux armes de la famille, avec ces quelques mots tracés d'une écriture fine et acérée : "Mademoiselle Moreau est attendue dans le bureau de M. Hadrien Delacroix à dix-
IsadoraLe jardin d'hiver est une serre immense, adossée à la façade arrière de la maison, que l'on rejoint par un couloir vitré. C'est un lieu magique, un paradis de verdure et de lumière, où poussent des plantes exotiques venues des quatre coins du monde. Des palmiers nains, des fougères arboresc
IsadoraLe lendemain, le soleil brille sur la ville comme si la nuit précédente n'avait été qu'un rêve. Le vent est tombé, les nuages se sont dispersés, et un ciel d'un bleu limpide s'étend au-dessus des toits. C'est une journée magnifique, une journée d'automne comme on en voit rarement, chaude et
IsadoraJe n'arrive pas à dormir. Le lit est trop grand, trop moelleux, trop étranger. Les draps sentent la lavande et l'amidon, le matelas s'enfonce sous mon poids comme un ventre mou, et les rideaux de velours grenat frémissent à chaque courant d'air comme des spectres. Chaque fois que je ferme l







