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CHAPITRE 124 — ÉCLATS

Author: Déesse
last update publish date: 2026-08-09 06:01:24

À un moment, alors que la conversation se disperse à nouveau vers les hommes, je me trouve à parler dans le vide, ou plutôt à parler à moi-même, à voix basse, comme si je n'avais pas remarqué que personne ne m'écoutait plus que lui.

— Je fais des rêves très étranges, en ce moment.

Il pose son verre.

— Des rêves ?

Je hausse les épaules.

— Je devrais me taire. Ce n'est pas très poli, à table.

— Je vous en prie.

Sa voix a baissé. Autour de nous, les autres parlent d'un procès à Rot
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    Silence. — Et si je refuse. — Si vous refusez, je brûle tout. Je le dis calmement. Comme on prononce un chiffre qu'on connaît par cœur. — Je brûle vos entrepôts, vos bureaux, vos comptes numérotés, vos maîtresses, vos alliances, vos partenaires. Je brûle la réputation de vos fils. Je fais parvenir à toutes les rédactions du pays une histoire vraie, très ancienne, sur ce que vous avez fait de la fille aînée de la famille Kervan en 1994. Vous savez de quoi je parle. Il devient blanc. — Comment sais-tu… — Peu importe. Ensuite, monsieur Morano, quand tout sera brûlé, je viendrai chercher votre fille moi-même. Ce ne sera pas comme ce soir. Ce sera plus laid. Il y aura des morts. Peut-être que ce sera un de vos fils. Peut-être que ce sera vous. Peut-être que ce sera elle, cette fois pour de bon, parce que les choses commencées dans le sang finissent souvent dans le sang. Un long silence. Il regarde ses mains, ligotées sur ses genoux. — Tu ne feras pas ça, murmure-t-il.

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    Aris Je n'ai plus le temps d'attendre. Voilà ce que je dis à Marek quand je descends au sous-sol, à deux heures du matin, mon nœud papillon défait et ma chemise ouverte au col. Voilà ce que je répète en marchant devant le mur de photos. Marek est assis, les bras croisés. Il a compris avant que je parle. Il attend, simplement, que je le dise à voix haute. — On avance le calendrier, dis-je. — De combien. — De tout. Il ne discute pas. Il se lève. Il va au tableau blanc, efface les dates prévues, en réécrit d'autres. Ce soir, cette nuit, demain matin. — On ne peut pas la sortir demain matin, dit-il. Elle n'est pas prête. Elle a un téléphone dans son sac, très bien. Elle ne l'a peut-être même pas allumé. On ne sait pas si elle nous suivra. — Je ne veux pas la sortir demain matin. Je veux le père. Marek me regarde longuement. — Chef. — Il m'a laissé m'asseoir à sa table. Il m'a laissé regarder sa fille pendant deux heures en face. Il m'a laissé la voir parler de ses

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    À un moment, alors que la conversation se disperse à nouveau vers les hommes, je me trouve à parler dans le vide, ou plutôt à parler à moi-même, à voix basse, comme si je n'avais pas remarqué que personne ne m'écoutait plus que lui. — Je fais des rêves très étranges, en ce moment. Il pose son verre. — Des rêves ? Je hausse les épaules. — Je devrais me taire. Ce n'est pas très poli, à table. — Je vous en prie. Sa voix a baissé. Autour de nous, les autres parlent d'un procès à Rotterdam. Nous sommes, pendant deux minutes, dans une bulle. — Il y a un homme, dis-je. Toujours le même. Je ne le vois jamais en entier. Il n'a pas de visage. — Que fait-il, dans le rêve ? — Il me regarde. Il me sauve. Parfois il me fait peur. La plupart du temps il crie mon nom. Ferreira ne bouge pas. — Il crie votre nom. — Il crie un nom. Je ne comprends pas toujours lequel. Quelquefois j'ai l'impression que ce n'est pas Eléa qu'il crie. C'est un autre nom. — Vous vous rappelez ce

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    Aris Le rendez-vous a été pris pour dix heures trente, un mardi. Je descends de la voiture devant les grilles de la propriété Morano avec la lenteur calculée d'un homme qui sait qu'on le regarde. Deux gardes m'attendent. L'un vérifie mon nom sur une tablette, l'autre inspecte la mallette que je porte à la main. Je souris poliment. Je m'appelle Elias Ferreira. Je suis attendu par monsieur Morano pour discuter d'un dossier de fret transatlantique. Je porte un costume anthracite coupé à Lisbonne, une chemise blanche sans cravate, une montre discrète, des chaussures qui ont marché dans les entrepôts du port de Sines assez souvent pour que le cuir se soit assoupli aux endroits utiles. Chaque détail a été pensé. Chaque détail est un mensonge. La grille s'ouvre. La voiture avance dans une allée bordée de tilleuls. Je reconnais les arbres. Ce sont les mêmes que sur la photo. Ceux sous lesquels elle marchait, un manteau r

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    Aris Je rentre à trois heures du matin. La voiture me dépose sur l'arrière de la propriété, celle que j'ai louée sous un nom de plus, à vingt minutes de la ville. Une bâtisse anonyme, entourée de pins, avec un garage fermé et un sous-sol aménagé en centre opérationnel. Depuis trois semaines, c'est là que Marek et deux techniciens travaillent nuit et jour. C'est là que sont épinglés, sur un pan de mur, tous les clichés récents d'Eléa Morano. C'est là que je vis, vraiment. Marek m'attend dans le salon. Il n'a pas dormi. Personne n'a dormi. — Alors, dit-il. Je pose mes gants sur la table. Je défais mon nœud papillon d'un geste sec. J'ôte la veste. Je m'assois. Marek me tend un verre d'eau. Je bois. Je pose le verre. — Elle est vivante. Marek hoche la tête. On savait déjà. Mais ce n'est pas la même chose de le savoir sur des photos et de le savoir dans son corps à soi.

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