LOGINAlthéa
Je m'assois sur le matelas, le dos droit, les mains sur les genoux. L'odeur me soulève le cœur , moisi, urine, désespoir. Je ne m'allonge pas. Je ne ferme pas les yeux. Je fixe la porte, et je pense à maman.
Je pense à son visage quand elle découvrira que je ne suis pas rentrée. D'abord l'inquiétude, puis l'angoisse, puis l'horreur quand elle comprendra. Est-ce qu'on lui a déjà dit ? Est-ce qu'elle appelle la police ? Est-ce qu'elle pleure, elle aussi, seule dans notre cuisine, devant mon bol de petit-déjeuner encore posé sur la table ?
Je ne pleure pas. Les larmes viendront plus tard, quand j'aurai le luxe de m'effondrer. Pour l'instant, j'ai besoin de toute ma force, de toute ma lucidité, de toute ma rage.
Je suis enfermée dans cette cave, dans ce monde souterrain où le soleil n'existe plus, où les cris n'atteignent personne, où les filles disparaissent sans laisser de traces.
Mais je ne disparaîtrai pas.
Personne ne viendra me chercher ? Très bien. Je me sauverai moi-même.
Personne ne sait où je suis ? Très bien. Ils le sauront quand je sortirai d'ici et que je brûlerai tout sur mon passage.
Personne ne me sauvera ? Très bien. Je n'ai pas besoin d'être sauvée. J'ai besoin d'une occasion. D'une seule. Et je la trouverai.
Je m'endors, ou peut-être que je m'évanouis , la frontière est floue. Le sommeil est un vide noir, sans rêves, sans repos. Juste l'absence. L'oubli temporaire.
Quand je me réveille, l'ampoule brille toujours de sa lumière maladive. Le temps n'a plus de sens. Je ne sais pas si c'est le jour ou la nuit, si des heures ont passé ou des minutes. La cellule est la même, le matelas est le même, la douleur dans mes poignets est la même.
Mais moi, j'ai changé.
La fille qui est entrée dans cette cellule avait encore peur. Celle qui se réveille n'a plus peur. Elle a faim. Faim de liberté. Faim de vengeance. Faim de justice.
Je ne pleure plus.
Je n'ai pas pleuré une seule fois depuis que cette porte s'est refermée. Je fixe le plafond, les yeux secs, et je sens quelque chose grandir dans ma poitrine. Ce n'est pas de l'espoir — l'espoir serait trop fragile, trop dangereux. C'est autre chose. Une détermination froide, animale, qui ne vient pas de mon cerveau mais de quelque part plus profond, plus primitif.
Je ne mourrai pas ici.
Je ne sais pas comment, je ne sais pas quand, mais je sortirai de cet enfer. Je reverrai la lumière du soleil. Je retrouverai ma mère. Et je ferai payer chacun de ces hommes, un par un, jusqu'au dernier.
Je m'accroche à cette promesse comme on s'accroche à une bouée dans la tempête. Elle est fragile, absurde, impossible. Mais elle est à moi. La seule chose qu'ils ne pourront jamais me prendre.
La serrure claque. La porte s'ouvre à la volée.
— Debout. C'est l'heure de l'évaluation.
Je me lève avant qu'ils ne puissent me toucher. Je me tiens droite, les épaules en arrière, le regard planté dans celui du garde. Il cligne des yeux, surpris. Il s'attendait à une loque, à une victime recroquevillée, à une fille brisée par la nuit. Il trouve une guerrière.
Je ne sais pas combien de temps je tiendrai. Je ne sais pas si cette armure de glace que je me suis fabriquée résistera aux épreuves qui m'attendent. Mais pour l'instant, elle tient. Pour l'instant, elle me protège.
Et tant qu'elle tiendra, je serai vivante. Pas survivante. Vivante. Avec toute la fureur et toute la lumière que ce mot contient.
— J'arrive, dis-je d'une voix qui ne tremble pas.
Et je passe la porte la tête haute.
L'évaluation.
Ce mot résonne dans ma tête comme un défi tandis que deux nouveaux gardes m'escortent dans un dédale de couloirs. Ils ne portent pas de cagoule, eux. Ils n'ont pas peur que je voie leurs visages. Et ça, c'est peut-être le pire. Ça signifie qu'ils ne craignent pas que je puisse un jour témoigner contre eux. Soit parce qu'ils sont protégés, soit parce qu'ils savent que je ne ressortirai jamais d'ici.
Ils se trompent.
Le plus jeune des deux a une cicatrice qui lui barre la joue gauche, de la tempe jusqu'à la mâchoire. Une balafre ancienne, mal recousue, qui tire sa peau quand il parle. L'autre est plus âgé, le crâne dégarni, les épaules tombantes. Il sent la cigarette et la transpiration, et sa main sur mon bras n'a pas la brutalité du plus jeune. Juste une fermeté lasse, comme s'il faisait ce travail depuis trop longtemps pour y mettre encore de la cruauté.
Je les observe tous les deux. J'enregistre chaque détail. La cicatrice du premier, sa façon de traîner la jambe droite. Les doigts jaunis du second, son alliance éraflée, la photo cornée qui dépasse de sa poche de chemise. Des faiblesses. Des points d'entrée. Je ne sais pas encore comment je m'en servirai, mais je m'en servirai.
Nous passons devant une série de portes identiques à la mienne. Des cellules. Combien de filles derrière ces murs ? Dix ? Vingt ? Chaque porte est un univers de souffrance, un petit enfer privé où quelqu'un se recroqueville sur un matelas crasseux en espérant que tout cela n'est qu'un cauchemar. Ma mâchoire se serre. Ma rage grandit. Je ne peux rien pour elles. Pas encore. Mais un jour.
— Avance.
La voix du balafré me tire de mes pensées. Il me pousse vers une nouvelle porte, différente des autres, blanche celle-ci, presque médicale. L'intérieur confirme l'impression. Un carrelage blanc, un éclairage au néon, une table d'examen recouverte d'un drap en papier. Une balance dans un coin. Un mètre-ruban accroché au mur. Une armoire vitrée remplie d'instruments qui ressemblent à ceux d'un cabinet médical, mais qui ne me rassurent pas pour autant.
Une femme est assise derrière un petit bureau. Elle porte une blouse blanche, les cheveux tirés en un chignon sévère, des lunettes à monture métallique. Elle lève les yeux à mon entrée, me jauge d'un regard rapide, note quelque chose sur le formulaire devant elle.
— Nom ?
Silence. — Et si je refuse. — Si vous refusez, je brûle tout. Je le dis calmement. Comme on prononce un chiffre qu'on connaît par cœur. — Je brûle vos entrepôts, vos bureaux, vos comptes numérotés, vos maîtresses, vos alliances, vos partenaires. Je brûle la réputation de vos fils. Je fais parvenir à toutes les rédactions du pays une histoire vraie, très ancienne, sur ce que vous avez fait de la fille aînée de la famille Kervan en 1994. Vous savez de quoi je parle. Il devient blanc. — Comment sais-tu… — Peu importe. Ensuite, monsieur Morano, quand tout sera brûlé, je viendrai chercher votre fille moi-même. Ce ne sera pas comme ce soir. Ce sera plus laid. Il y aura des morts. Peut-être que ce sera un de vos fils. Peut-être que ce sera vous. Peut-être que ce sera elle, cette fois pour de bon, parce que les choses commencées dans le sang finissent souvent dans le sang. Un long silence. Il regarde ses mains, ligotées sur ses genoux. — Tu ne feras pas ça, murmure-t-il.
Aris Je n'ai plus le temps d'attendre. Voilà ce que je dis à Marek quand je descends au sous-sol, à deux heures du matin, mon nœud papillon défait et ma chemise ouverte au col. Voilà ce que je répète en marchant devant le mur de photos. Marek est assis, les bras croisés. Il a compris avant que je parle. Il attend, simplement, que je le dise à voix haute. — On avance le calendrier, dis-je. — De combien. — De tout. Il ne discute pas. Il se lève. Il va au tableau blanc, efface les dates prévues, en réécrit d'autres. Ce soir, cette nuit, demain matin. — On ne peut pas la sortir demain matin, dit-il. Elle n'est pas prête. Elle a un téléphone dans son sac, très bien. Elle ne l'a peut-être même pas allumé. On ne sait pas si elle nous suivra. — Je ne veux pas la sortir demain matin. Je veux le père. Marek me regarde longuement. — Chef. — Il m'a laissé m'asseoir à sa table. Il m'a laissé regarder sa fille pendant deux heures en face. Il m'a laissé la voir parler de ses
À un moment, alors que la conversation se disperse à nouveau vers les hommes, je me trouve à parler dans le vide, ou plutôt à parler à moi-même, à voix basse, comme si je n'avais pas remarqué que personne ne m'écoutait plus que lui. — Je fais des rêves très étranges, en ce moment. Il pose son verre. — Des rêves ? Je hausse les épaules. — Je devrais me taire. Ce n'est pas très poli, à table. — Je vous en prie. Sa voix a baissé. Autour de nous, les autres parlent d'un procès à Rotterdam. Nous sommes, pendant deux minutes, dans une bulle. — Il y a un homme, dis-je. Toujours le même. Je ne le vois jamais en entier. Il n'a pas de visage. — Que fait-il, dans le rêve ? — Il me regarde. Il me sauve. Parfois il me fait peur. La plupart du temps il crie mon nom. Ferreira ne bouge pas. — Il crie votre nom. — Il crie un nom. Je ne comprends pas toujours lequel. Quelquefois j'ai l'impression que ce n'est pas Eléa qu'il crie. C'est un autre nom. — Vous vous rappelez ce
Le majordome apparaît, m'escorte. Je marche dans le couloir sans me retourner. J'entends, derrière moi, la voix du père qui dit doucement, presque affectueusement : — Tu lis dans le couloir maintenant ? Je n'entends pas sa réponse à elle. Je devine seulement, à ce léger silence, qu'elle est encore debout au milieu du couloir, le livre sous le bras, et qu'elle regarde vers le hall où je m'éloigne. Une fois dans la voiture, je desserre à peine mon nœud de col. Marek est au volant. — Alors, dit-il. — Jeudi treize heures. — Bien. — Il a mordu. — Combien de temps. — Une matinée. Peut-être deux. Ce n'est pas lui qui compte. — Elle ? Je regarde par la vitre. Les tilleuls défilent. — Elle m'a proposé un café. Marek me regarde dans le rétroviseur. Il ne sourit pas. Il sait ce que cela veut dire
Aris Le rendez-vous a été pris pour dix heures trente, un mardi. Je descends de la voiture devant les grilles de la propriété Morano avec la lenteur calculée d'un homme qui sait qu'on le regarde. Deux gardes m'attendent. L'un vérifie mon nom sur une tablette, l'autre inspecte la mallette que je porte à la main. Je souris poliment. Je m'appelle Elias Ferreira. Je suis attendu par monsieur Morano pour discuter d'un dossier de fret transatlantique. Je porte un costume anthracite coupé à Lisbonne, une chemise blanche sans cravate, une montre discrète, des chaussures qui ont marché dans les entrepôts du port de Sines assez souvent pour que le cuir se soit assoupli aux endroits utiles. Chaque détail a été pensé. Chaque détail est un mensonge. La grille s'ouvre. La voiture avance dans une allée bordée de tilleuls. Je reconnais les arbres. Ce sont les mêmes que sur la photo. Ceux sous lesquels elle marchait, un manteau r
Aris Je rentre à trois heures du matin. La voiture me dépose sur l'arrière de la propriété, celle que j'ai louée sous un nom de plus, à vingt minutes de la ville. Une bâtisse anonyme, entourée de pins, avec un garage fermé et un sous-sol aménagé en centre opérationnel. Depuis trois semaines, c'est là que Marek et deux techniciens travaillent nuit et jour. C'est là que sont épinglés, sur un pan de mur, tous les clichés récents d'Eléa Morano. C'est là que je vis, vraiment. Marek m'attend dans le salon. Il n'a pas dormi. Personne n'a dormi. — Alors, dit-il. Je pose mes gants sur la table. Je défais mon nœud papillon d'un geste sec. J'ôte la veste. Je m'assois. Marek me tend un verre d'eau. Je bois. Je pose le verre. — Elle est vivante. Marek hoche la tête. On savait déjà. Mais ce n'est pas la même chose de le savoir sur des photos et de le savoir dans son corps à soi.







