LOGINAlthéa
Je ne comprends pas tout de suite. La voix est nouvelle, plus calme, presque douce. Ce calme est pire que la brutalité des autres. Il contient une menace plus profonde, une assurance qui me glace jusqu'aux os. Mais je ne m'agenouille pas. Je reste debout, les jambes écartées pour ne pas tomber, le menton relevé malgré le sac qui m'aveugle.
Une main arrache le sac de ma tête. Un autre que celui qui a parlé, un subalterne, un exécutant. La lumière m'agresse, crue, blanche, impitoyable. Je cligne des yeux, éblouie, les paupières douloureuses, mais je ne les ferme pas. Les larmes tracent des sillons dans la poussière qui macule mes joues. Je distingue des formes floues, une silhouette devant moi, d'autres sur les côtés.
— Regarde-moi.
Je lève la tête. Mes yeux s'habituent, accommodent lentement. Et je le vois.
Il est assis derrière un bureau métallique, dans un fauteuil qui ressemble à un trône de pacotille. La cinquantaine, le visage buriné, les cheveux grisonnants coupés ras. Un cou épais, des mains larges posées à plat sur le bois. Il me regarde comme on regarde une pièce de bétail, avec un intérêt clinique, dénué de toute humanité.
Je soutiens son regard. Je le défie. Mes yeux dans les siens, sans ciller, sans baisser la tête. Il veut une marchandise soumise ? Il aura une adversaire.
— Quel âge ?
— Dix-sept ans, monsieur Voronine.
La réponse vient de derrière moi, de l'un des hommes qui m'a amenée. Voronine. Je grave ce nom dans ma mémoire comme on grave une menace. Un jour, je le retrouverai. Un jour, je lui ferai payer chaque seconde de cet enfer.
— Dix-sept ans, répète-t-il. Un peu vieille pour le circuit habituel.
— Regardez-la, monsieur. Elle est magnifique.
Voronine se lève, contourne le bureau. Ses pas résonnent sur le carrelage. Chaque pas fait grandir ma terreur, mais ma terreur, je la transforme en carburant. Il s'arrête devant moi, se penche, saisit mon menton entre ses doigts épais. Il tourne mon visage à gauche, à droite, comme on inspecte la dentition d'un cheval. Je ne résiste pas physiquement, mais mes yeux ne quittent pas les siens, et dans mes yeux, il n'y a pas de soumission. Il n'y a que du feu.
— Les yeux sont beaux, concède-t-il. La bouche aussi. La peau est propre. Mais elle a un regard qui ne me plaît pas.
Sa main descend, effleure mon cou. Je ne me recroqueville pas. Je reste de marbre, le corps tendu, les muscles noués, prête à mordre s'il approche un doigt de trop près.
— Elle a du répondant, dit-il enfin, et son sourire s'élargit. C'est bien. Les clients aiment ça. Les plus riches paient double pour briser les rebelles.
Il me lâche, retourne s'asseoir. Sort un carnet, un stylo. Note quelque chose.
— Conduisez-la au secteur d'évaluation. Demain matin, visite médicale. Si elle est saine, on la mettra sur la liste prioritaire. Et qu'on la surveille de près. Elle a l'air du genre à tenter quelque chose.
— Et ce soir, monsieur ?
— Ce soir, isolement renforcé. Menottes si nécessaire. Je ne veux pas qu'on l'abîme avant l'évaluation, mais je ne veux pas qu'elle s'abîme toute seule non plus. Ces filles fougueuses, parfois, elles préfèrent la mort à la vente.
Son regard croise le mien une dernière fois. Il attend peut-être que je baisse les yeux, que je montre un signe de peur, que je le supplie. Il n'aura rien. Mes lèvres sont scellées, mon regard est une lame.
Les mains me saisissent à nouveau. Le sac revient sur ma tête, mais avant que l'obscurité ne m'engloutisse, je continue de fixer Voronine à travers la toile, comme si je pouvais transpercer le tissu par la seule force de ma haine.
Je suis une marchandise maintenant.
Je ne suis plus Althéa. Je ne suis plus la fille qui courait dans les champs de lavande, qui lisait des romans sous le vieux chêne, qui rêvait d'étudier la littérature à l'université. Je ne suis plus celle qui embrassait sa mère sur le pas de la porte chaque matin avant d'aller au lycée.
Je suis un numéro sur un carnet. Une ligne dans un registre. Un produit qu'on évalue, qu'on trie, qu'on vend.
Mais je suis aussi une promesse. La promesse que je me suis faite dans le fourgon, et que je renouvelle maintenant, dans ce bureau crasseux, sous le regard froid de cet homme. Je sortirai d'ici. Et quand je sortirai, le monde tremblera.
On me tire hors de la pièce. Mes jambes suivent, mécaniquement, parce que mon esprit a déjà commencé à se détacher de mon corps, mais pas pour se réfugier dans un ailleurs inaccessible. Non. Mon esprit s'arme. Il fourbit ses lames. Il prépare la guerre.
Le couloir. Les marches. Une autre porte, plus lourde, qui s'ouvre avec un bourdonnement électronique. L'odeur change encore, devient plus confinée, plus désespérée. Des sanglots étouffés derrière des cloisons. Des chuchotements. Une main qui gratte faiblement contre une paroi.
Je ne pleurerai pas. Je ne gémirai pas. Je ne supplierai pas.
On me pousse dans une cellule minuscule, à peine plus grande qu'un placard. Un matelas posé à même le sol, une couverture rêche pliée au pied. Un seau dans un coin. Une ampoule nue au plafond, protégée par une grille, qui diffuse une lumière jaunâtre et tremblotante.
— Tu bouges pas, tu cries pas, tu manges quand on te donne à manger. Compris ?
Je ne réponds pas. Je le regarde. Lui, le balafré, celui qui m'a poussée, celui qui a ri dans le fourgon. Je grave aussi son visage dans ma mémoire. Un jour, lui aussi paiera.
Il soutient mon regard une seconde, deux secondes. Puis il détourne les yeux le premier. Infime victoire. Dérisoire triomphe. Mais victoire quand même.
La porte claque. Un verrou tourne. Des pas s'éloignent.
Et je reste là, debout, les bras ballants, les poignets encore rougis par les liens, le goût du sang dans la bouche , j'ai dû me mordre la langue sans m'en rendre compte. L'ampoule grésille. La ventilation ronronne. Quelque part, une fille pleure doucement, interminablement, comme une plainte qui ne finira jamais.
AlthéaLa lucarne est au-dessus du lit.Je l'ai voulue ainsi. Aris l'a construite lui-même, un hiver, avec du bois de chêne et du verre épais. Il a dit que c'était absurde, une lucarne dans une chambre à coucher. Il a dit que la pluie ferait du bruit, que le froid s'infiltrerait, que la lumière nous réveillerait à l'aube. Mais il l'a construite quand même. Parce que je la voulais. Parce que je la lui avais demandée.Elle est ouverte sur la mer.Le soir, quand nous sommes couchés, je vois les étoiles. L'été, je vois la Voie lactée, immense, blanche, infinie. L'hiver, je vois les constellations, Orion, la Grande Ourse, Cassiopée. La nuit, parfois, je vois la lune, pleine, ronde, posée sur l'horizon comme une lanterne.Aris est allongé à côté de moi, les mains croisées derrière la tête. Il regarde le ciel, lui aussi. C'est devenu notre rituel. Avant de dormir, nous regardons. Nous cherchons les étoiles filantes. Nous faisons des vœux. Nous parlons du passé, du présent, de l'avenir.— Tu
ArisLe sel. Le vent. La lumière.Je me réveille avant l'aube, comme chaque matin. La chambre est encore sombre, mais je sais que le jour n'est pas loin. J'entends la mer, dehors, régulière, calme. Je reste un instant immobile, les yeux ouverts, à écouter. Puis je me tourne vers elle.Althéa dort encore, ses cheveux étalés sur l'oreiller, une main posée sur le drap. Son visage est détendu, paisible. Les cauchemars se sont espacés. Ils n'ont pas disparu tout à fait, mais ils ne la réveillent plus en sursaut. Elle respire lentement. Elle est belle.Je me lève. Je traverse la pièce sans bruit. La maison est petite, simple, construite en bois et en pierre, adossée à une colline, face à la mer. Il y a une cuisine, une salle, deux chambres, une salle d'eau. Et des lucarnes. Partout des lucarnes.Je descends l'escalier. La cuisine sent le café de la veille et le pain frais. Je prépare le feu, doucement, pour ne pas réveiller la maison. Puis je sors sur la terrasse. Le vent me frappe, vif, sa
AlthéaNous quittons le pays un matin de brouillard.La voiture est chargée. Nos affaires tiennent en deux sacs. Le reste est déjà parti, par des chemins que je ne connais pas. Aris a organisé notre sortie avec la précision d'un homme qui a passé sa vie à fuir. Faux papiers, vraies frontières, itinéraires secondaires. Nous ne regardons pas en arrière.La route est longue, silencieuse. Les champs défilent, gris et verts, noyés dans la brume. De temps en temps, un village. Une église. Un pont. Des vaches immobiles dans les prés. Le monde est calme, étrangement calme, comme s'il ne savait rien de ce que nous avons traversé.Je pose la main sur mon ventre. Trois mois. Le bébé grandit. Je ne le sens pas encore bouger, mais je sais qu'il est là. Je le sais comme on sait que le soleil est derrière les nuages. Cette chaleur, cette présence, cette promesse.— À quoi tu penses ? dit Aris.— À tout ce qu'on laisse.— Tu regrettes.— Non. Je ne regrette pas. Je pense, c'est tout.— À quoi exactem
AlthéaNous roulons toute la nuit.Je dors par intermittence, la tête contre la vitre, bercée par le bruit du moteur. Aris conduit sans parler, les yeux fixés sur la route. Nous traversons des villages endormis, des forêts noires, des ponts au-dessus de rivières invisibles. Le paysage défile, flou, lointain. Je me sens légère, comme si chaque kilomètre effaçait un peu du passé.Au matin, nous nous arrêtons dans une ville moyenne, près de la frontière. Aris connaît une pension, discrète, tenue par une femme âgée. Nous prenons une chambre. Il y a un lit à deux places, une armoire en bois, une fenêtre qui donne sur une cour intérieure. Nous dormons.Je me réveille en sursaut, le cœur battant.Le poison.Je me redresse, la main sur la poitrine. Je respire trop vite. La panique monte, froide, irrationnelle. Le poison. Le poison. Je l'avais oublié. L'antidote a fait effet, mais le poison était dans mon sang, dans mes veines, dans mon corps. Et si l'antidote n'avait pas tout neutralisé ? Et
ArisNous nous réunissons le soir même.C'est un entrepôt, au bord du fleuve, loin de la ville. Un lieu neutre, choisi par Andriy. Il y a là une trentaine d'hommes. Ceux qui restent. Ceux qui n'ont pas fui, pas trahi, pas disparu. Les derniers Kervan. Les derniers fidèles.Ils sont debout, en cercle, dans la pénombre. Certains sont blessés. D'autres sont en deuil. Tous me regardent. Je vois dans leurs yeux la fatigue, la peur, la colère, l'espoir. Ils attendent. Ils attendent que je leur dise quoi faire de leur vie, maintenant que tout est fini.Je monte sur une caisse en bois. Je les regarde un par un.— C'est terminé, dis-je.Ma voix est basse, mais elle porte. L'entrepôt renvoie l'écho.— La guerre est finie. Les Morano sont tombés. Le patriarche a fui. Matteo a été épargné. La maison a brûlé. Il n'y a plus de clans. Plus de territoires. Plus de trafic.Un murmure. Des visages se ferment. Des poings se serrent.— Je ne vous demande pas de me comprendre. Je vous demande de m'écouter
AlthéaLa nuit est encore pleine de cendres quand nous sortons de la clinique.Mon corps est faible, mais l'antidote fait son œuvre. Je le sens dans ma poitrine, dans mes jambes, dans mes mains qui ne tremblent plus. Je marche lentement, appuyée sur le bras d'Aris. L'aube est grise, froide, mouillée. La ville se réveille à peine. Les rues sont jonchées de débris, de papiers brûlés, de traces de sang que la pluie n'a pas lavées.Nous longeons les quais. Nous évitons la place centrale. Nous prenons des ruelles étroites, des passages que je ne connais pas. Andriy ouvre la marche, arme au poing. Marek ferme la route. Nous sommes quatre, plus le médecin qui nous suit à distance, son sac serré contre lui.Puis je la vois.La demeure des Morano est en flammes.Elle se dresse sur la colline, au-dessus de la ville, comme une couronne de feu. Les fenêtres éclatent une à une. Le toit s'effondre dans un grondement sourd. Des colonnes de fumée noire s'élèvent dans le ciel pâle. Les murs de pierre







