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CHAPITRE 2 : L'ARRACHEMENT 2

Auteur: Déesse
last update Date de publication: 2026-06-18 23:00:37

Althéa

Je ne comprends pas tout de suite. La voix est nouvelle, plus calme, presque douce. Ce calme est pire que la brutalité des autres. Il contient une menace plus profonde, une assurance qui me glace jusqu'aux os. Mais je ne m'agenouille pas. Je reste debout, les jambes écartées pour ne pas tomber, le menton relevé malgré le sac qui m'aveugle.

Une main arrache le sac de ma tête. Un autre que celui qui a parlé, un subalterne, un exécutant. La lumière m'agresse, crue, blanche, impitoyable. Je cligne des yeux, éblouie, les paupières douloureuses, mais je ne les ferme pas. Les larmes tracent des sillons dans la poussière qui macule mes joues. Je distingue des formes floues, une silhouette devant moi, d'autres sur les côtés.

— Regarde-moi.

Je lève la tête. Mes yeux s'habituent, accommodent lentement. Et je le vois.

Il est assis derrière un bureau métallique, dans un fauteuil qui ressemble à un trône de pacotille. La cinquantaine, le visage buriné, les cheveux grisonnants coupés ras. Un cou épais, des mains larges posées à plat sur le bois. Il me regarde comme on regarde une pièce de bétail, avec un intérêt clinique, dénué de toute humanité.

Je soutiens son regard. Je le défie. Mes yeux dans les siens, sans ciller, sans baisser la tête. Il veut une marchandise soumise ? Il aura une adversaire.

— Quel âge ?

— Dix-sept ans, monsieur Voronine.

La réponse vient de derrière moi, de l'un des hommes qui m'a amenée. Voronine. Je grave ce nom dans ma mémoire comme on grave une menace. Un jour, je le retrouverai. Un jour, je lui ferai payer chaque seconde de cet enfer.

— Dix-sept ans, répète-t-il. Un peu vieille pour le circuit habituel.

— Regardez-la, monsieur. Elle est magnifique.

Voronine se lève, contourne le bureau. Ses pas résonnent sur le carrelage. Chaque pas fait grandir ma terreur, mais ma terreur, je la transforme en carburant. Il s'arrête devant moi, se penche, saisit mon menton entre ses doigts épais. Il tourne mon visage à gauche, à droite, comme on inspecte la dentition d'un cheval. Je ne résiste pas physiquement, mais mes yeux ne quittent pas les siens, et dans mes yeux, il n'y a pas de soumission. Il n'y a que du feu.

— Les yeux sont beaux, concède-t-il. La bouche aussi. La peau est propre. Mais elle a un regard qui ne me plaît pas.

Sa main descend, effleure mon cou. Je ne me recroqueville pas. Je reste de marbre, le corps tendu, les muscles noués, prête à mordre s'il approche un doigt de trop près.

— Elle a du répondant, dit-il enfin, et son sourire s'élargit. C'est bien. Les clients aiment ça. Les plus riches paient double pour briser les rebelles.

Il me lâche, retourne s'asseoir. Sort un carnet, un stylo. Note quelque chose.

— Conduisez-la au secteur d'évaluation. Demain matin, visite médicale. Si elle est saine, on la mettra sur la liste prioritaire. Et qu'on la surveille de près. Elle a l'air du genre à tenter quelque chose.

— Et ce soir, monsieur ?

— Ce soir, isolement renforcé. Menottes si nécessaire. Je ne veux pas qu'on l'abîme avant l'évaluation, mais je ne veux pas qu'elle s'abîme toute seule non plus. Ces filles fougueuses, parfois, elles préfèrent la mort à la vente.

Son regard croise le mien une dernière fois. Il attend peut-être que je baisse les yeux, que je montre un signe de peur, que je le supplie. Il n'aura rien. Mes lèvres sont scellées, mon regard est une lame.

Les mains me saisissent à nouveau. Le sac revient sur ma tête, mais avant que l'obscurité ne m'engloutisse, je continue de fixer Voronine à travers la toile, comme si je pouvais transpercer le tissu par la seule force de ma haine.

Je suis une marchandise maintenant.

Je ne suis plus Althéa. Je ne suis plus la fille qui courait dans les champs de lavande, qui lisait des romans sous le vieux chêne, qui rêvait d'étudier la littérature à l'université. Je ne suis plus celle qui embrassait sa mère sur le pas de la porte chaque matin avant d'aller au lycée.

Je suis un numéro sur un carnet. Une ligne dans un registre. Un produit qu'on évalue, qu'on trie, qu'on vend.

Mais je suis aussi une promesse. La promesse que je me suis faite dans le fourgon, et que je renouvelle maintenant, dans ce bureau crasseux, sous le regard froid de cet homme. Je sortirai d'ici. Et quand je sortirai, le monde tremblera.

On me tire hors de la pièce. Mes jambes suivent, mécaniquement, parce que mon esprit a déjà commencé à se détacher de mon corps, mais pas pour se réfugier dans un ailleurs inaccessible. Non. Mon esprit s'arme. Il fourbit ses lames. Il prépare la guerre.

Le couloir. Les marches. Une autre porte, plus lourde, qui s'ouvre avec un bourdonnement électronique. L'odeur change encore, devient plus confinée, plus désespérée. Des sanglots étouffés derrière des cloisons. Des chuchotements. Une main qui gratte faiblement contre une paroi.

Je ne pleurerai pas. Je ne gémirai pas. Je ne supplierai pas.

On me pousse dans une cellule minuscule, à peine plus grande qu'un placard. Un matelas posé à même le sol, une couverture rêche pliée au pied. Un seau dans un coin. Une ampoule nue au plafond, protégée par une grille, qui diffuse une lumière jaunâtre et tremblotante.

— Tu bouges pas, tu cries pas, tu manges quand on te donne à manger. Compris ?

Je ne réponds pas. Je le regarde. Lui, le balafré, celui qui m'a poussée, celui qui a ri dans le fourgon. Je grave aussi son visage dans ma mémoire. Un jour, lui aussi paiera.

Il soutient mon regard une seconde, deux secondes. Puis il détourne les yeux le premier. Infime victoire. Dérisoire triomphe. Mais victoire quand même.

La porte claque. Un verrou tourne. Des pas s'éloignent.

Et je reste là, debout, les bras ballants, les poignets encore rougis par les liens, le goût du sang dans la bouche , j'ai dû me mordre la langue sans m'en rendre compte. L'ampoule grésille. La ventilation ronronne. Quelque part, une fille pleure doucement, interminablement, comme une plainte qui ne finira jamais.

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    AlthéaTrois jours ont passé, ou peut-être quatre. Le temps s'est dissous dans la routine monotone de cette chambre vitrine. Repas à heure fixe, douche tiède, nuits peuplées de cauchemars que je combats les yeux ouverts. Personne n'est venu me voir. Aucun acheteur n'a franchi la porte. Je commence presque à croire qu'on m'a oubliée, que je vais moisir ici jusqu'à ce que ma valeur expire.Mais je ne moisirai pas. Chaque heure, je fais des exercices. Des pompes, des abdos, des étirements. Mon corps est ma seule arme pour l'instant. Je le prépare. Je l'affûte. Le jour où l'occasion se présentera, je serai prête.C'est le quatrième soir que tout bascule.Le bourdonnement du verrou électronique retentit, mais ce n'est pas l'heure du repas. La porte s'ouvre sur deux hommes que je n'ai jamais vus. Ils ne ressemblent pas aux gardes habituels. Leurs vêtements sont plus sombres, plus ajustés, et ils portent des armes à la ceinture , des armes visibles, exhibées, comme un avertissement.— Debout

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    AlthéaJe me souviens de la texture du sac sur mon visage avant même de me souvenir de mon nom. Une toile rêche, qui sent le carburant et la sueur, qui gratte mes joues et colle à mes lèvres quand j'essaie de crier. Le son qui sort de ma gorge est étouffé, ridicule, un couinement d'animal pris au piège.Mes poignets me font mal. Le plastique des liens s'enfonce dans ma chair chaque fois que je tire, et je tire sans cesse, je ne peux pas m'en empêcher, même si je sais que c'est inutile. Le fourgon tangue, me jette contre la paroi métallique. Mon épaule heurte quelque chose de dur. Je ne gémis pas. Je refuse de gémir. J'ai déjà trop montré ma peur, trop nourri leur satisfaction.— Elle est réveillée, la petite.La voix vient de devant. Rauque, indifférente. Un homme qui parle de moi comme on parle d'un colis qui s'est renversé dans le coffre.— Laisse-la gémir. Elle va s'épuiser toute seule.Je ne leur donnerai pas ce plaisir. Je serre les dents si fort que ma mâchoire craque. Je ravale

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