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CHAPITRE 4 : LA MARCHANDISE 2

Author: Déesse
last update publish date: 2026-06-18 23:03:02

Althéa

Je ne réponds pas tout de suite. Mon nom, c'est tout ce qu'il me reste. Mon nom, c'est le dernier fil qui me relie à celle que j'étais avant. Le lui donner, c'est lui donner une part de moi. Mais refuser de le donner, c'est m'attirer des ennuis dont je n'ai pas besoin. Pas encore.

— Je te conseille de répondre quand on te parle. Je peux rendre cet examen beaucoup moins agréable qu'il ne l'est déjà.

Sa voix est neutre, professionnelle. Elle pourrait être en train de me demander mon groupe sanguin ou mes antécédents médicaux. Elle pourrait être une infirmière, une doctoresse, une fonctionnaire. Elle est tout ça, probablement, et en même temps elle est le rouage d'une machine qui broie des vies. Une machine que je détruirai.

— Althéa, dis-je enfin. Althéa Moreau.

Ma voix est rauque, étrangère, mais elle ne tremble pas. La femme note sans commentaire. Elle ne me demande pas mon âge, elle le connaît déjà. Elle ne me demande pas d'où je viens, ça n'a pas d'importance. Pour elle, je ne suis pas une personne avec une histoire, une famille, des rêves. Je suis un corps dont elle doit évaluer la valeur marchande.

— Déshabille-toi.

L'ordre tombe comme une pierre dans l'eau. Froid. Propre. Irrévocable.

Je ne bouge pas. Mes mains ne se crispent pas sur le tissu de ma robe. Mes jointures ne blanchissent pas. Je me tiens immobile, les bras le long du corps, et je la regarde. La robe est sale, déchirée à l'ourlet, maculée de la poussière du fourgon et de la crasse de la cellule. Mais c'est ma robe. C'est celle que je portais quand j'étais encore libre. Et je ne l'enlèverai pas sans me battre.

— Je peux appeler les gardes pour t'aider, si tu préfères. Ils seront ravis. Surtout Marco. Il t'a déjà repérée.

La menace est dite sur le même ton neutre, presque aimable. Elle ne me regarde même pas en parlant, elle continue de remplir son formulaire, comme si ma résistance n'était qu'un détail technique, une formalité à régler.

Je ferme les yeux. Je pense à maman. Je pense au vieux chêne dans le champ. Je pense à la lavande, à son parfum qui montait dans la chaleur de l'été, aux abeilles qui bourdonnaient paresseusement dans la lumière dorée. Je remplis mes poumons de ce souvenir, je le stocke dans un coin de mon cœur, et je le verrouille à double tour. Ils n'auront pas ça. Ils n'auront rien de ce qui fait de moi Althéa.

Et je laisse tomber ma robe.

Le tissu glisse sur mes épaules, sur ma poitrine, sur mes hanches. Il s'affaisse à mes pieds dans un froissement doux. Je reste debout, en sous-vêtements, les bras le long du corps. Je ne les serre pas contre moi. Je ne tremble pas. La honte brûle mes joues, ma nuque, mon ventre, mais je la transforme. Chaque humiliation, chaque violation, chaque regard posé sur ma chair sans mon consentement, je les stocke. Je les empile. Ils alimenteront le brasier plus tard.

— Tout, dit la femme sans lever les yeux. Je dois tout inspecter.

Mes doigts dégrafent mon soutien-gorge sans hésitation. Mes culottes suivent. Je suis nue maintenant, exposée sous la lumière crue des néons, et chaque centimètre de ma peau hurle, chaque pore de ma chair voudrait se refermer, disparaître, devenir invisible. Mais mon visage reste de pierre. Mes yeux restent secs. Mon corps est un champ de bataille, et je n'ai pas encore perdu la guerre.

La femme se lève, s'approche. Elle tourne autour de moi lentement, comme un acheteur autour d'une voiture d'occasion. Elle prend des notes sur un petit carnet. Peau claire. Grain fin. Pas de cicatrices visibles. Elle soulève mes cheveux, inspecte mon cuir chevelu, derrière mes oreilles. Elle me fait ouvrir la bouche, examine mes dents avec une petite lampe.

— Dentition saine, annonce-t-elle à voix haute. Pas de caries, pas de dévitalisations. Bonne hygiène bucco-dentaire.

Ses doigts gantés palpent mes ganglions, mes seins, mon ventre. Elle est méthodique, impersonnelle, mais chaque contact est une violation. Je fixe un point sur le mur blanc, au-dessus de son épaule, et je grave son visage dans ma mémoire. Elle aussi. Elle aussi fait partie de la machine. Elle aussi devra répondre de ses actes.

— Monte sur la balance.

Soixante-deux kilos. Un mètre soixante-huit. Tour de poitrine, tour de taille, tour de hanches. Elle mesure, note, compare. Je ne suis plus qu'une somme de mensurations, une équation de chair dont elle calcule le prix potentiel sur le marché.

— Tu as déjà eu des rapports sexuels ?

La question me transperce. Ma vie intime étalée sur ce formulaire comme une donnée technique. Je secoue la tête, incapable de parler sans que ma voix ne trahisse ma rage. Elle note quelque chose et, pour la première fois, esquisse un sourire. Un sourire mince, satisfait, qui me glace le sang.

— Bien. Ça augmente considérablement ta valeur. Les vierges sont très demandées sur le marché international.

Elle me tend une blouse en papier, semblable à celles qu'on porte dans les hôpitaux.

— Rhabille-toi. L'examen est terminé. On va te conduire à ta nouvelle chambre.

Je m'exécute sans hâte, sans précipitation. La blouse est légère, impersonnelle, elle ne m'appartient pas. Ma robe est restée sur le sol. Je ne me baisse pas pour la ramasser. Je ne quémande rien. Personne ne me la rendra, je le sais. C'est un symbole, je l'ai compris. Le dernier symbole de ma vie d'avant qu'on m'arrache, comme on m'a arraché mon sac, mes chaussures, mes bijoux, mon nom.

Mais ils peuvent tout m'arracher, tout me prendre, tout me voler. Ils ne m'auront pas. Moi, Althéa Moreau, la fille qui courait dans les champs de lavande et qui rêvait d'étudier la littérature, ils ne m'auront jamais.

Le balafré et le chauve me raccompagnent dans les couloirs. Mais cette fois, nous prenons une direction différente. Nous montons un escalier, puis un autre. L'air devient moins confiné, l'odeur moins désespérée. Nous traversons une porte coupe-feu, et soudain, je vois quelque chose qui me coupe le souffle.

Une fenêtre.

Une vraie fenêtre, avec de la lumière naturelle qui filtre à travers un verre dépoli. Je m'arrête, fascinée, les yeux fixés sur ce rectangle de clarté. Ça ne fait qu'un jour que je suis enfermée, peut-être deux, mais j'ai l'impression que des années ont passé depuis la dernière fois que j'ai vu la lumière du jour.

— Avance.

Le balafré me pousse, mais je ne bouge pas. Je reste plantée là, à contempler cette lumière. C'est un rappel que le monde extérieur existe encore. Qu'il y a un dehors, un ailleurs. Un objectif.

— J'ai dit avance.

Cette fois, sa main s'abat sur mon épaule, me pousse en avant. Je trébuche, me rattrape, et je le regarde. Juste une seconde. Juste assez pour qu'il voie dans mes yeux ce qui l'attend si je sors d'ici.

Il ne dit rien. Mais sa main quitte mon épaule plus vite qu'elle ne l'a touchée.

Ma nouvelle chambre est une surprise. Ce n'est plus une cellule, mais une vraie pièce, petite mais propre. Un lit avec des draps blancs. Une table de chevet. Une commode. Même une petite salle de bain attenante, avec un lavabo et des toilettes. La fenêtre, hélas, ne s'ouvre pas. Mais elle existe. C'est déjà plus que ce que j'avais en bas.

— Tu restes ici jusqu'à nouvel ordre, dit le chauve avec sa voix lasse. Repas à midi et à dix-neuf heures. Tu as intérêt à être présentable à chaque fois. Les acheteurs peuvent venir à n'importe quel moment.

Acheteurs. Le mot claque comme un fouet. Mais je ne bronche pas.

La porte se referme. Un verrou électronique bourdonne. Je suis seule.

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