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Métamorphose

last update publish date: 2026-06-03 00:48:16

Chapitre 6 : Métamorphose

Kiara

La boutique sent le lys et la poussière de riz. Un parfum de vieille fortune, de secrets chuchotés entre deux essayages. Trois femmes s'affairent autour de moi comme des abeilles autour d'une fleur qu'elles comptent bien butiner jusqu'à l'os. La couturière personnelle de Rayan, Madame Bisset, une femme aux cheveux d'argent tirés en un chignon si serré qu'il lui étire les yeux, me tourne autour avec un mètre ruban comme une arme.

On me tend une première robe. Un fourreau de dentelle noire, transparent. Un voile qui ne cache rien.

— Non.

Le mot claque, sec. Madame Bisset a un pincement de lèvres qui en dit long.

— Mademoiselle, c'est une création Valdrini.

— Je m'en fiche. Rien de transparent. Rien qui colle à la peau comme du scotch.

Elle lève les yeux au ciel, marmonne quelque chose à son assistante dans un français trop rapide pour moi, mais le ton est universel. Les caprices de la nouvelle. Je suis le caprice de Rayan, après tout. Un jouet qu'on habille pour le dîner.

Chaque essayage est une guerre. Je négocie chaque centimètre de tissu. Celle-ci, trop fendue. Celle-là, le décolleté plonge jusqu'au nombril. Je sens leur exaspération monter comme une marée, mais je tiens bon. C'est la seule chose qui m'appartient encore. Le droit de dire non à un morceau d'étoffe.

Je suis en sous-vêtements de soie, dos à la pièce, quand l'air change. Un courant d'air glacé, puis une présence. Mon corps le sait avant mon cerveau. Je l'entends, sa voix grave qui donne une brève instruction. Rayan.

La panique me prend. Je plonge derrière le paravent de laque, le cœur battant contre les côtes. La soie contre ma peau me semble soudain une seconde peau trop fine. Il est là, à quelques mètres, et je ne porte presque rien. L'air devient électrique, vibrant d'une tension qui n'a rien à voir avec la peur. Ou pas seulement. Je plaque une main sur ma poitrine pour en calmer les battements, mais c'est tout l'inverse qui se produit. Je sens son regard, même à travers l'écran de bois sculpté. Un regard qui cherche, qui sait exactement où je me cache.

Il ne dit rien. Il attend.

         __Rayan__

Je sais qu'elle est là. Je le sens à la façon dont les couturières retiennent leur souffle, au froissement affolé de la soie derrière le paravent. Une proie qui se cache. Je n'ai rien d'un chasseur, pas aujourd'hui, mais je ne peux pas m'empêcher de m'attarder. Un simple contrôle de l'avancement, c'est ce que j'ai dit à Madame Bisset.

La vérité est plus trouble. Je voulais la voir, cette métamorphose.

Je reste une minute de trop, debout, silencieux, les poings légèrement serrés dans les poches. Je peux presque deviner sa silhouette derrière les motifs sombres du bois. La chaleur de sa peau me parvient-elle ou est-ce mon imagination qui me joue des tours ? Je tourne les talons sans un mot, la mâchoire dure. Je ne devrais pas être ici.

          __Kiara__

Le soir tombe trop vite. La robe est choisie, imposée plutôt. Un fourreau de velours vert émeraude, dos nu. Madame Bisset a eu gain de cause, un sourire victorieux aux lèvres. Quand je l'enfile, le tissu épouse chaque courbe comme une main possessive. Je ne me reconnais pas dans le miroir. La femme en face de moi est une étrangère, sophistiquée, magnétique, terriblement exposée dans ce dos offert à l'air.

Le dîner officiel.

La salle à manger est un gouffre de marbre et de cristal. Une longue table acajou, des bougies qui diffusent une lumière tremblante. Et lui, au bout, déjà assis. Je traverse la pièce, talons hauts qui claquent contre la pierre, priant pour ne pas trébucher. Chaque pas est une épreuve. Le vide dans mon dos me donne des frissons. Je suis maladroite, pas à ma place, une impostrice dans une robe de reine. Je tire sur le tissu, vérifie que tout est en place.

Pourtant, quand je lève les yeux, je vois les regards. Les quelques convives, des associés, des visages froids et polis, se sont tus. Je vole la vedette sans le vouloir, sans le chercher. Mon inconfort, ma gaucherie, loin de me desservir, créent une aura étrange. Je dégage quelque chose, une lumière brute qu'aucun strass ne peut imiter.

Mais ce n'est pas leurs regards que je cherche. C'est le sien.

          __Rayan__

Assise en face de moi, elle irradie.

Cette robe verte, je l'ai choisie. Je savais ce qu'elle ferait à sa peau mate, à la courbe de ses reins. Je pensais contrôler l'effet. Erreur. Je ne peux pas détacher mon regard d'elle. C'est une brûlure, une fixité qui me met à nu plus sûrement qu'elle ne l'est avec son dos dévoilé.

Je suis distant. Froid. Chaque mot que je prononce est une pierre polie par le mépris. Des réponses courtes, sèches. Mais à l'intérieur, c'est un brasier. Je ressers ma mâchoire jusqu'à la douleur. Mes doigts jouent machinalement avec le pied de mon verre de cristal. Un geste nerveux que je ne me connaissais pas.

Elle est mal à l'aise, et c'est pire. Sa gêne la rend authentique, belle d'une beauté qui ne doit rien aux manières apprises. Elle attire tout ce qui respire dans cette pièce, une gravité soudaine. Et je ne supporte pas le partage. Ce trouble que je voulais cacher, je le noie dans une gorgée de vin, mais il remonte, plus fort, dans le silence entre deux banalités d'affaires. Je la déteste pour ça. Pour ce sort qu'elle me jette sans le savoir.

            __Kiara__

Le penthouse est silencieux. La réception est finie, un soulagement. J'ai survécu.

Devant le miroir de la salle de bain, immense et éclairé comme une loge de théâtre, j'efface la façade. Le coton imbibé de démaquillant ôte le rouge à lèvres, le fard sur mes paupières. Le personnage s'en va, couche après couche, et c'est mon vrai visage qui réapparaît, fatigué, les joues un peu rougies par l'émotion. Je respire enfin.

La porte s'ouvre sans un bruit. Je ne l'entends pas, je le sens. Cette présence massive, cette ombre dans mon dos qui se reflète dans la glace.

Nos regards se croisent dans le miroir.

L'espace d'une seconde, tout s'effondre. Son masque. Le mien. La froideur calculée, la distance imposée. Il n'y a plus rien que nous deux, figés. Dans ses yeux, une expression que je ne lui ai jamais vue. Brute, non calculée. Un désir si pur, si violent, qu'il me coupe le souffle. Une flamme noire qui me déshabille bien plus que la robe ne l'avait fait.

Puis, aussi vite que c'est apparu, tout se referme. Il cligne des yeux. Le mur est revenu, plus épais, plus froid. Sans un mot, il bat en retraite, recule d'un pas hors du cadre du miroir, me laissant seule avec le bruit de la porte qui se referme et mon cœur qui menace d'exploser.

Je fixe la place vide dans le reflet, choquée. Ce n'était pas un calcul. Pas une manœuvre. Je viens de voir Rayan sans son armure. Et c'est la chose la plus terrifiante qui me soit arrivée depuis que je suis ici.

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