LOGINChapitre 6 : Métamorphose
Kiara
La boutique sent le lys et la poussière de riz. Un parfum de vieille fortune, de secrets chuchotés entre deux essayages. Trois femmes s'affairent autour de moi comme des abeilles autour d'une fleur qu'elles comptent bien butiner jusqu'à l'os. La couturière personnelle de Rayan, Madame Bisset, une femme aux cheveux d'argent tirés en un chignon si serré qu'il lui étire les yeux, me tourne autour avec un mètre ruban comme une arme.
On me tend une première robe. Un fourreau de dentelle noire, transparent. Un voile qui ne cache rien.
— Non.
Le mot claque, sec. Madame Bisset a un pincement de lèvres qui en dit long.
— Mademoiselle, c'est une création Valdrini.
— Je m'en fiche. Rien de transparent. Rien qui colle à la peau comme du scotch.
Elle lève les yeux au ciel, marmonne quelque chose à son assistante dans un français trop rapide pour moi, mais le ton est universel. Les caprices de la nouvelle. Je suis le caprice de Rayan, après tout. Un jouet qu'on habille pour le dîner.
Chaque essayage est une guerre. Je négocie chaque centimètre de tissu. Celle-ci, trop fendue. Celle-là, le décolleté plonge jusqu'au nombril. Je sens leur exaspération monter comme une marée, mais je tiens bon. C'est la seule chose qui m'appartient encore. Le droit de dire non à un morceau d'étoffe.
Je suis en sous-vêtements de soie, dos à la pièce, quand l'air change. Un courant d'air glacé, puis une présence. Mon corps le sait avant mon cerveau. Je l'entends, sa voix grave qui donne une brève instruction. Rayan.
La panique me prend. Je plonge derrière le paravent de laque, le cœur battant contre les côtes. La soie contre ma peau me semble soudain une seconde peau trop fine. Il est là, à quelques mètres, et je ne porte presque rien. L'air devient électrique, vibrant d'une tension qui n'a rien à voir avec la peur. Ou pas seulement. Je plaque une main sur ma poitrine pour en calmer les battements, mais c'est tout l'inverse qui se produit. Je sens son regard, même à travers l'écran de bois sculpté. Un regard qui cherche, qui sait exactement où je me cache.
Il ne dit rien. Il attend.
__Rayan__
Je sais qu'elle est là. Je le sens à la façon dont les couturières retiennent leur souffle, au froissement affolé de la soie derrière le paravent. Une proie qui se cache. Je n'ai rien d'un chasseur, pas aujourd'hui, mais je ne peux pas m'empêcher de m'attarder. Un simple contrôle de l'avancement, c'est ce que j'ai dit à Madame Bisset.
La vérité est plus trouble. Je voulais la voir, cette métamorphose.
Je reste une minute de trop, debout, silencieux, les poings légèrement serrés dans les poches. Je peux presque deviner sa silhouette derrière les motifs sombres du bois. La chaleur de sa peau me parvient-elle ou est-ce mon imagination qui me joue des tours ? Je tourne les talons sans un mot, la mâchoire dure. Je ne devrais pas être ici.
__Kiara__
Le soir tombe trop vite. La robe est choisie, imposée plutôt. Un fourreau de velours vert émeraude, dos nu. Madame Bisset a eu gain de cause, un sourire victorieux aux lèvres. Quand je l'enfile, le tissu épouse chaque courbe comme une main possessive. Je ne me reconnais pas dans le miroir. La femme en face de moi est une étrangère, sophistiquée, magnétique, terriblement exposée dans ce dos offert à l'air.
Le dîner officiel.
La salle à manger est un gouffre de marbre et de cristal. Une longue table acajou, des bougies qui diffusent une lumière tremblante. Et lui, au bout, déjà assis. Je traverse la pièce, talons hauts qui claquent contre la pierre, priant pour ne pas trébucher. Chaque pas est une épreuve. Le vide dans mon dos me donne des frissons. Je suis maladroite, pas à ma place, une impostrice dans une robe de reine. Je tire sur le tissu, vérifie que tout est en place.
Pourtant, quand je lève les yeux, je vois les regards. Les quelques convives, des associés, des visages froids et polis, se sont tus. Je vole la vedette sans le vouloir, sans le chercher. Mon inconfort, ma gaucherie, loin de me desservir, créent une aura étrange. Je dégage quelque chose, une lumière brute qu'aucun strass ne peut imiter.
Mais ce n'est pas leurs regards que je cherche. C'est le sien.
__Rayan__
Assise en face de moi, elle irradie.
Cette robe verte, je l'ai choisie. Je savais ce qu'elle ferait à sa peau mate, à la courbe de ses reins. Je pensais contrôler l'effet. Erreur. Je ne peux pas détacher mon regard d'elle. C'est une brûlure, une fixité qui me met à nu plus sûrement qu'elle ne l'est avec son dos dévoilé.
Je suis distant. Froid. Chaque mot que je prononce est une pierre polie par le mépris. Des réponses courtes, sèches. Mais à l'intérieur, c'est un brasier. Je ressers ma mâchoire jusqu'à la douleur. Mes doigts jouent machinalement avec le pied de mon verre de cristal. Un geste nerveux que je ne me connaissais pas.
Elle est mal à l'aise, et c'est pire. Sa gêne la rend authentique, belle d'une beauté qui ne doit rien aux manières apprises. Elle attire tout ce qui respire dans cette pièce, une gravité soudaine. Et je ne supporte pas le partage. Ce trouble que je voulais cacher, je le noie dans une gorgée de vin, mais il remonte, plus fort, dans le silence entre deux banalités d'affaires. Je la déteste pour ça. Pour ce sort qu'elle me jette sans le savoir.
__Kiara__
Le penthouse est silencieux. La réception est finie, un soulagement. J'ai survécu.
Devant le miroir de la salle de bain, immense et éclairé comme une loge de théâtre, j'efface la façade. Le coton imbibé de démaquillant ôte le rouge à lèvres, le fard sur mes paupières. Le personnage s'en va, couche après couche, et c'est mon vrai visage qui réapparaît, fatigué, les joues un peu rougies par l'émotion. Je respire enfin.
La porte s'ouvre sans un bruit. Je ne l'entends pas, je le sens. Cette présence massive, cette ombre dans mon dos qui se reflète dans la glace.
Nos regards se croisent dans le miroir.
L'espace d'une seconde, tout s'effondre. Son masque. Le mien. La froideur calculée, la distance imposée. Il n'y a plus rien que nous deux, figés. Dans ses yeux, une expression que je ne lui ai jamais vue. Brute, non calculée. Un désir si pur, si violent, qu'il me coupe le souffle. Une flamme noire qui me déshabille bien plus que la robe ne l'avait fait.
Puis, aussi vite que c'est apparu, tout se referme. Il cligne des yeux. Le mur est revenu, plus épais, plus froid. Sans un mot, il bat en retraite, recule d'un pas hors du cadre du miroir, me laissant seule avec le bruit de la porte qui se referme et mon cœur qui menace d'exploser.
Je fixe la place vide dans le reflet, choquée. Ce n'était pas un calcul. Pas une manœuvre. Je viens de voir Rayan sans son armure. Et c'est la chose la plus terrifiante qui me soit arrivée depuis que je suis ici.
Chapitre 40 : Le Dernier ChapitreKiaraVingt-cinq ans. Vingt-cinq ans que j'ai signé ce contrat absurde qui devait faire de moi une fausse fiancée. Vingt-cinq ans que j'ai rencontré l'homme qui allait devenir mon mari, le père de mes enfants, le compagnon de toute une vie. Si quelqu'un m'avait dit, ce jour-là, où j'en serais aujourd'hui, je ne l'aurais pas cru. J'aurais ri, sans doute. Ou j'aurais haussé les épaules, incrédule.Et pourtant, me voici. Assise sur le banc de pierre de la clairière, face à la mer, le Grand Livre ouvert sur les genoux. Mes cheveux sont devenus gris, des rides creusent mon visage, et mes mains tremblent légèrement quand je tourne les pages. Mais mon cœur, lui, est toujours le même. Il bat toujours aussi fort pour l'homme qui se tient à côté de moi.Rayan a vieilli, lui aussi. Ses tempes sont entièrement blanches, ses épaules se sont un peu voûtées, et il marche avec une canne depuis que sa hanche le fait souffrir. Mais ses yeux n'ont pas changé. Ils sont t
Chapitre 39 : Les HéritiersKiaraLes années continuent de filer, impitoyables et magnifiques à la fois. Espérance a seize ans aujourd'hui. Seize ans. Je n'arrive pas à y croire. La petite fille aux couettes et à l'ours en peluche est devenue une jeune femme élancée, aux longs cheveux bruns et aux yeux sombres hérités de son père. Elle est belle, intelligente, déterminée, et elle me rappelle chaque jour un peu plus la jeune femme que j'étais à son âge. À ceci près qu'elle, elle sait ce qu'elle veut. Elle veut être écrivain. Elle veut raconter des histoires, comme son père l'a fait avec le Grand Livre, comme je le faisais quand j'étais comédienne et que j'incarnais des personnages sur les planches.— Maman, tu peux m'aider avec ma cravate ?Gabriel, treize ans, se tient dans l'encadrement de la porte de ma chambre, l'air désespéré, une cravate bleue pendant lamentablement autour de son cou. Il a beau être un génie en mathématiques et en physique, capable de résoudre des équations que j
Chapitre 38 : Les Pages BlanchesKiaraCinq années ont passé depuis que Rayan m'a offert le Grand Livre. Cinq années que je n'ai pas vues filer, tant elles étaient remplies de vie, de rires, de petits bonheurs et de grandes émotions. Espérance a maintenant dix ans, elle est en CM2, et elle arbore un appareil dentaire qu'elle déteste mais qui, selon l'orthodontiste, lui donnera un sourire parfait. Gabriel, sept ans, est en CE1, et il passe son temps libre à démonter des objets pour comprendre comment ils fonctionnent. La dernière victime en date était le grille-pain, qui n'a malheureusement pas survécu à l'expérience.— Maman ! Gabriel a encore pris mes feutres !La voix d'Espérance résonne dans le penthouse, suivie du bruit caractéristique d'une course-poursuite dans le couloir. Je soupire, pose le dossier sur lequel je travaillais, et me prépare à jouer une fois de plus le rôle d'arbitre.— Gabriel, rends les feutres à ta sœur.— Mais j'en ai besoin ! Pour mon projet !— Quel projet
Chapitre 37 : Le Grand LivreKiaraGabriel a deux ans aujourd'hui. Deux ans que notre petit garçon est entré dans nos vies, deux ans qu'il a transformé notre famille en une joyeuse tribu où les rires et les pleurs se mêlent dans un chaos parfaitement orchestré. Pour célébrer son anniversaire, nous avons organisé une petite fête dans la clairière, comme nous le faisons chaque année pour chacun de nos enfants. Les guirlandes de fleurs sont de retour, les lanternes en verre soufflé oscillent doucement dans la brise de juin, et la longue table dressée sous les arbres croule sous les plats préparés par le traiteur qui officie à chacune de nos célébrations.Les invités sont les mêmes que d'habitude. Margaret, bien sûr, qui a tricoté un pull bien trop grand pour Gabriel "comme ça il pourra le porter l'hiver prochain". Marcus, qui a apporté un château fort en bois assez imposant pour occuper la moitié du salon. Mes parents, qui vieillissent doucement mais qui semblent rajeunir dès qu'ils pose
Chapitre 36 : Les Nouveaux ÉquilibresKiaraGabriel a six mois aujourd'hui. Six mois que notre famille s'est agrandie, six mois que nous avons appris à fonctionner à cinq, six mois de nuits écourtées, de biberons, de couches, de crises de larmes et de fous rires. L'arrivée d'un deuxième enfant a bouleversé nos habitudes bien plus profondément que je ne l'aurais imaginé. Avec Espérance, tout était nouveau, chaque étape était une découverte. Avec Gabriel, tout est familier, et pourtant rien n'est pareil. Chaque enfant est un monde en soi, avec son caractère, ses exigences, ses mystères.Gabriel est un bébé calme, observateur, presque méditatif. Là où Espérance hurlait pour un oui pour un non, lui se contente de gazouiller doucement, de suivre des yeux les mouvements de sa sœur avec une curiosité placide. Il a les yeux sombres de son père, les cheveux bruns de sa mère, et un sourire qui semble contenir toute la sagesse du monde. Parfois, je le regarde dormir dans son berceau, ses petits
Chapitre 35 : L'ArrivéeKiaraLes mois qui suivent l'annonce de ma grossesse sont une parenthèse de douceur dans nos vies pourtant bien remplies. L'hiver s'installe sur la baie, recouvrant la clairière d'un manteau blanc qui transforme notre refuge en un paysage de conte de fées. Espérance est fascinée par la neige, cette matière froide et brillante qu'elle découvre pour la première fois avec une conscience d'enfant. Elle passe des heures à construire des bonhommes informes que Rayan baptise pompeusement "sculptures contemporaines", à faire des anges dans la poudreuse, à tirer la langue pour attraper les flocons qui tombent du ciel.Ma grossesse se déroule sans complication, comme la première fois. Le bébé bouge beaucoup, surtout la nuit, et Rayan passe de longues minutes à parler à mon ventre, à lui raconter des histoires, à lui chanter les mêmes comptines qu'il chantait à Espérance quand elle était encore dans mon utérus. J'observe ces moments avec une émotion qui ne s'émousse pas,
Chapitre 4 : Le pacteKiaraLa moquette du couloir absorbe le bruit de mes pas tandis que je m’approche du bureau directorial. Vingt-trois heures. Tout l’étage est désert, et seul le bourdonnement sourd de la climatisation trouble le silence. J’ai reçu le message de Rayan il y a dix minutes. Une co
Chapitre 3 : L'appel qui change toutKiaraLe bureau baigne dans cette lumière blafarde de fin d'après-midi quand mon téléphone vibre contre le bois du bureau. Je jette un œil distrait à l'écran. HÔPITAL NECKER. Mon sang se fige.Je décroche d'un geste mécanique, le cœur déjà en alerte. À l'autre b
Chapitre 2 : Le Diable en personneKiaraJe n’aurais jamais dû accepter ce café.Ma première journée au sein du groupe Moreau débute avec la douceur trompeuse d’un piège en velours. La femme du service RH — un sourire figé qui semble s’excuser d’avance — me tend mon badge avec la solennité d’une in
Contrat avec le diable en costume Chapitre 1:Entretien d'embauche Kiara Le ciel de Paris, gris et menaçant, défile derrière la paroi transparente, mais je ne le vois pas. Je ne vois que le reflet de mes propres yeux. Deux éclats d’un marron presque noir, déterminés, brûlants, sans une once d’exc







