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Chapitre 6 : Les rues de mon enfance

last update Veröffentlichungsdatum: 17.08.2026 00:53:31

Je sors du bureau sans un mot de plus. Dans l'escalier, mes jambes flageolent légèrement. Je m'appuie à la rampe, le temps de reprendre mon souffle. La maison de mon enfance. Je n'arrive pas à y croire. J'avais choisi cette rue au hasard, sur les conseils de l'agent immobilier, sans savoir qu'il s'agissait de l'ancienne propriété de mes parents. Le hasard a parfois un sens de l'humour cruel. Mais ce hasard, je vais le transformer en victoire. Je vais reprendre possession de cette maison, comme je reprends possession de ma vie.

David m'attend en bas. Il remarque mon trouble, mais ne dit rien. Il se contente de me suivre jusqu'à la voiture. Je m'installe sur la banquette arrière, ferme les yeux, respire profondément.

— Tout s'est bien passé ? demande David.

— Oui. La maison est à moi.

— Très bien. L'agent immobilier nous attend pour la remise des clés.

Nous roulons en silence à travers les rues étroites du centre-ville. La pluie a cessé, laissant place à un ciel bas et gris. Les vitrines des boutiques reflètent les passants, les voitures, les façades anciennes. Tout me paraît à la fois étranger et terriblement familier. Je reconnais chaque rue, chaque place, chaque monument. Mais je ne suis plus la même. La ville non plus, d'ailleurs. Dix ans ont passé. Des commerces ont fermé. D'autres ont ouvert. Des immeubles ont été rénovés. Des arbres ont poussé. Pourtant, l'essence de cette ville est restée la même. Une ville de province, fière, un peu austère, où les familles se connaissent depuis des générations, où les réputations se font et se défont au rythme des commérages.

La voiture s'arrête devant une maison à deux étages, aux volets bleus, nichée au fond d'une impasse bordée de tilleuls. Mon cœur se serre. La maison de mon enfance. Je ne l'ai pas revue depuis dix ans. Elle est exactement comme dans mes souvenirs. Un peu plus délabrée, peut-être. Les peintures sont écaillées, le portail rouillé, le jardin envahi par les herbes folles. Mais c'est bien elle. La maison où j'ai grandi, où j'ai ri, où j'ai pleuré. La maison que j'ai fuie, un matin de novembre, sans me retourner.

L'agent immobilier nous attend sur le trottoir, un homme jeune, souriant, un peu trop empressé. Il me tend les clés avec un empressement qui me fatigue.

— Voici les clés, madame Moreau. La maison a été nettoyée, mais elle nécessite quelques travaux. Je reste à votre disposition pour toute question.

Je prends les clés sans un mot. Mon regard se perd dans le jardin, les fenêtres, la porte d'entrée. L'agent immobilier continue de parler, mais je ne l'écoute plus. David le remercie poliment et le congédie. Puis il se tourne vers moi.

— Tu veux entrer seule ?

Je hoche la tête. David s'éloigne, me laissant sur le trottoir. Je reste là, immobile, les clés serrées dans ma main. La maison me regarde, silencieuse, comme un témoin muet de mon passé. Je m'approche lentement, pousse le portail qui grince, remonte l'allée envahie par les mauvaises herbes. Les tilleuls dégoulinent d'eau. L'air sent la terre mouillée et les feuilles mortes.

La porte d'entrée est lourde, en bois sombre, ornée d'un heurtoir en cuivre terni. Je glisse la clé dans la serrure, tourne. Le pêne cède avec un cliquetis. Je pousse la porte. Elle s'ouvre en grinçant sur un couloir sombre, aux murs couverts de papier peint fané. L'odeur me frappe aussitôt. Une odeur de renfermé, de poussière, de vieux bois. Mais aussi, plus subtile, une odeur de mon enfance. Celle des gâteaux que ma mère préparait le dimanche. Celle des livres de mon père, empilés dans son bureau. Celle des bougies parfumées que ma sœur allumait dans sa chambre.

Je m'avance dans le couloir, mes talons résonnant sur le parquet. Le salon est à gauche, la cuisine à droite, l'escalier au fond. Tout est là. Tout est pareil. Les meubles ont disparu, emportés par mes parents lors de leur départ. Mais les murs, les sols, les fenêtres, tout est resté. Je monte à l'étage. Ma chambre était la première porte sur la droite. Je l'ouvre. La pièce est vide, à l'exception d'un vieux papier peint à motifs floraux, décollé par endroits. La fenêtre donne sur le jardin. Je m'approche, pose ma main sur la vitre froide. C'est ici que j'ai passé mes nuits d'adolescente, à rêver d'avenir, à écrire mon journal, à téléphoner à Sarah pendant des heures.

Sarah. L'image de son visage traverse mon esprit comme une lame. Ma meilleure amie. Celle qui m'a trahie. Celle qui a témoigné contre moi, avec des larmes dans la voix, en affirmant m'avoir vue voler. Sarah, qui se prélasse aujourd'hui dans le luxe, mariée à Julien, mère d'un enfant, respectée de tous. Sarah, dont la vie aurait dû être la mienne.

Je serre les poings. La colère monte, vague sombre qui menace de m'engloutir. Je respire profondément, une fois, deux fois, trois fois. La colère reflue, remplacée par une détermination glaciale. Je ne suis pas ici pour pleurer. Je ne suis pas ici pour regretter. Je suis ici pour reprendre. Et je reprendrai tout. La maison. La ville. La vie qu'ils m'ont volée.

Je redescends lentement, referme la porte à clé, remonte dans la voiture où David m'attend. Il ne dit rien. Il comprend. Il sait que ce moment est important, fondateur. Je m'installe sur la banquette arrière, le regard fixé sur la maison qui disparaît derrière nous.

— C'est un bon début, dis-je enfin.

— Oui, répond David. Un bon début.

La voiture s'engage dans les rues de la ville, vers l'hôtel, vers la suite impersonnelle qui m'attend. Mais ce soir, je ne me sens plus tout à fait seule. La maison de mon enfance m'a offert un ancrage, un point d'appui. Elle m'a rappelé qui j'étais, ce que j'avais perdu, ce que je devais reconquérir.

— Demain, dis-je à David, nous commençons les opérations.

— Demain, répète-t-il.

Et je souris, d'un sourire froid, sans joie, mais chargé de promesses. Le genre de sourire que l'on affiche avant une bataille. Le genre de sourire qui annonce que la guerre est déclarée.

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