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CHAPITRE 3 : LA PROPOSITION

Author: Eternel
last update publish date: 2026-09-06 00:13:51

Chiara

Le message arrive deux jours plus tard, sur mon portable : Mademoiselle De Luca, Monsieur Ashford souhaiterait vous rencontrer. Demain, onze heures, siège d'Ashford Holdings. Une voiture passera vous prendre. Pas de formule de politesse. Pas de question. Une convocation, pure et simple.

Je fixe l'écran pendant de longues minutes, assise sur mon lit, les jambes repliées sous moi. Dehors, la pluie frappe contre la vitre, un temps gris qui colle à mon humeur. Zoé est dans le salon, penchée sur son chevalet, un pinceau entre les dents. Elle peint depuis le matin, une toile abstraite où le bleu domine, et je sais qu'elle m'observe du coin de l'œil, qu'elle attend que je parle.

— C'est lui, dis-je finalement en entrant dans le salon, le téléphone à la main. Le type du Velours. Il veut me voir.

Zoé se redresse, essuie ses doigts tachés de peinture sur son tablier troué.

— Il t'a filé sa carte. Tu as signé pour ça, ma belle. Mais si ça sent mauvais, tu repars. Point.

— Je ne signe rien du tout. Il veut juste me parler.

— Les hommes comme lui ne veulent jamais juste parler.

Je hausse les épaules, mais ses mots restent plantés dans ma tête comme une écharde. Elle a raison, évidemment. Les hommes comme Ryan Ashford ne font pas venir une serveuse dans leur tour de verre pour échanger des banalités. Il y a autre chose. Et cette autre chose me terrifie autant qu'elle m'intrigue.

À onze heures moins cinq, je pousse les portes vitrées d'une tour de verre au cœur du quartier d'affaires. Le hall est immense, silencieux, tout en marbre et en lumière froide. Une hôtesse m'attend, connaît mon nom avant que je le prononce, me conduit à un ascenseur privé dont les parois miroir me renvoient mon image : jean noir, chemisier blanc, blazer trop fin pour la saison. Je me sens minuscule, et je déteste cette sensation. Je me redresse, je lève le menton, je refuse de me laisser écraser par le luxe ambiant.

Le dernier étage. Un open space désert, une assistante au sourire poli, puis une double porte qu'elle ouvre sans frapper.

— Monsieur Ashford vous attend.

Le bureau est à couper le souffle. Baies vitrées du sol au plafond, la ville entière étalée à nos pieds comme un jouet. Un bureau en bois sombre, dépouillé, trois écrans éteints. Et lui, debout près de la fenêtre, dos à moi, les mains dans les poches. Costume gris anthracite. Il ne se retourne pas tout de suite, une petite démonstration de pouvoir que je note avec irritation. Je reste debout, immobile, refusant de parler la première.

— Asseyez-vous, dit-il enfin.

Il pivote. En pleine lumière, son visage est encore plus impressionnant que dans ma mémoire, et plus froid. Les yeux d'acier me jaugent sans la moindre chaleur. Aucune trace de l'homme qui m'a tendu la main au Velours. Celui-ci est un prédateur dans son territoire, et il le sait.

— Un café ? Un thé ?

— Non, merci.

Ma voix sort plus ferme que je ne me sens. Je m'assois dans le fauteuil face à son bureau, le dos très droit, les mains posées à plat sur mes genoux pour qu'on ne voie pas qu'elles tremblent. Je suis sur la défensive, je le sais, il le sait. Chaque fibre de mon corps hurle que je n'ai rien à faire ici, que je ne suis qu'une serveuse dans la tour de verre d'un homme qui possède le monde.

— Vous savez pourquoi vous êtes là ? demande-t-il en s'asseyant face à moi.

— Non. Et j'aimerais que ce soit bref, je travaille ce soir.

Un sourcil se lève, presque imperceptible. Ai-je décelé une lueur d'amusement ? Impossible de le dire. Il sort d'un tiroir une chemise cartonnée et la fait glisser sur le bureau vers moi.

— Ouvrez.

J'ouvre. Trois pages dactylographiées, des clauses, des montants. Je lis le premier paragraphe, puis le deuxième, et le sang me monte au visage. Accompagnatrice. Événements mondains. Présence requise lors de dîners, galas, réceptions. Durée : six mois renouvelables. Rémunération : un chiffre à cinq zéros. Par mois.

Je relève la tête. Il m'observe, les doigts joints, impassible.

— C'est une blague ?

— Je ne plaisante jamais sur les affaires.

— Vous me proposez de... de jouer votre compagne ? Contre de l'argent ?

— Je vous propose un contrat de représentation. J'ai besoin d'une présence à mon bras lors d'événements publics. Vous avez besoin d'argent. J'ai fait quelques recherches : votre mère est en traitement à la clinique Sainte-Marguerite. Le nouveau protocole coûte environ...

— Ne parlez pas de ma mère.

Ma voix a claqué comme un fouet. Le silence qui suit est épais. Il ne s'excuse pas, les hommes comme lui ne s'excusent pas, mais il ferme la chemise, lentement, comme s'il reculait d'un pas.

— C'est une proposition professionnelle, dit-il simplement. Rien de plus.

— Rien de plus, répété-je, et mon rire est sec. Monsieur Ashford, vous venez de fouiller dans ma vie privée, de chiffrer la maladie de ma mère, et de m'offrir de l'argent pour faire joli à votre bras. Si c'est votre idée du professionnalisme...

Je me suis levée. Je ne sais même pas à quel moment. Mes jambes me portent, c'est tout ce qui compte. Je suis choquée, blessée dans ce que j'ai de plus précieux : ma dignité, la seule chose que personne ne m'a jamais prise. Mais je ne le montrerai pas. Pas une larme. Pas un tremblement. Je me tiens très droite et je le regarde dans les yeux.

— Réfléchissez, dit-il sans se lever. Prenez le document. Vous avez quarante-huit heures.

— Je n'ai pas besoin de quarante-huit heures pour...

— Vous avez quarante-huit heures, répète-t-il, et cette fois sa voix est douce, ce qui est bien pire que s'il avait haussé le ton. La porte est là, mademoiselle De Luca. Mais avant de la franchir, demandez-vous ce que votre fierté paiera comme factures le mois prochain.

Je ramasse la chemise cartonnée, je ne sais pas pourquoi, un réflexe, de la rage peut-être, et je sors sans un mot. Dans l'ascenseur, mes genoux flageolent enfin. Je m'appuie contre la paroi miroir et je regarde la fille en face de moi : pâle, les yeux brillants, le menton levé. Une fierté indomptable, avait-il pensé la première nuit. Je le lis dans son regard à l'instant où nos yeux se sont croisés. Il ne sait pas à quel point cette fierté coûte cher.

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