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CHAPITRE 4 : LA FRACTURE

Author: Eternel
last update publish date: 2026-09-06 00:15:00

Chiara

Dans le métro, le visage collé contre la vitre embuée, je pleure enfin. Sans bruit, sans sanglots, juste des larmes qui coulent, que j'essuie du bout des doigts à chaque station, en surveillant les reflets pour m'assurer que personne ne remarque la fille qui se décompose au fond de la rame.

Humiliée. Voilà le mot. Il m'a réduite à une ligne sur un contrat. Accompagnatrice. Il a fallu trois jours pour que le bel inconnu du gala se transforme en homme d'affaires qui chiffre ma mère sur un tableau Excel et m'achète comme on achète un service. Le pire, c'est que la proposition est honnête dans sa brutalité. Pas de sous-entendus sordides dans les clauses, j'ai tout lu, trois fois, dans la rame. Présence. Représentation. Image. Rien d'autre n'est écrit.

Mais tout le reste est sous-entendu, non ? Qu'est-ce qu'on pense, de la fille au bras de Ryan Ashford ? Ce qu'on pensera de moi ?

Zoé est en train de préparer des pâtes quand je rentre. Un coup d'œil à mon visage et elle éteint le feu.

— Assieds-toi. Parle.

Je lui tends la chemise cartonnée sans un mot. Elle lit, ses sourcils grimpent, sa mâchoire tombe, et quand elle arrive au montant, elle jure si fort que le chat des voisins doit sursauter.

— C'est quoi ce délire ?! Chiara, c'est... c'est de la prostitution déguisée !

— Lis les clauses, Zoé. Il n'est question de rien d'autre que de mondanités.

— Ah, et tu y crois, toi ? Un mec qui dépense quinze mille euros par mois pour une fille à son bras, tu crois qu'il va s'arrêter au bras ? Je vais le trouver, ce Ryan Ashford, je vais lui...

— Zoé. Respire.

— Ne me dis pas de respirer ! Tu vaux dix fois mieux que ce contrat, Chiara. Tu es brillante. Tu vas être avocate. Tu...

— Ma mère a besoin de neuf cents euros par mois pour son nouveau traitement. Et moi il me reste deux cent quarante euros jusqu'à la fin du mois. Dis-moi, Zoé. Dis-moi quoi faire avec ma brillance.

Le silence tombe entre nous, lourd comme du plomb. Zoé s'assied en face de moi et prend mes mains. Ses doigts sont tachés de peinture bleue. Elle ne dit rien pendant longtemps, et c'est pire que tout.

— Il y a d'autres solutions, murmure-t-elle enfin. Des bourses, des prêts, on peut lancer une cagnotte, je peux vendre des toiles...

— Ta dernière toile est partie à cent cinquante euros. Je sais que tu ferais n'importe quoi pour moi. Mais n'importe quoi ne suffit plus.

Cette nuit-là, je n'arrive pas à fermer l'œil. Je fixe le plafond, le document posé sur ma table de nuit comme une menace ou une promesse, je n'arrive pas à décider lequel des deux. J'imagine maman, dans sa chambre de la résidence médicalisée, qui dort mal à cause des douleurs. J'imagine les factures qui s'empilent dans le tiroir de la cuisine. Et j'imagine ces yeux gris, froids, qui me détaillaient comme si j'étais un objet à acquérir.

L'orgueil d'un côté. La nécessité de l'autre. Et moi au milieu, déchirée en deux, à me demander quelle part de moi-même je suis prête à vendre pour sauver celle que j'aime le plus au monde.

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