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Chapitre 4 : Le rapport du matin

Author: Déesse
last update publish date: 2026-08-10 04:19:57

Valerio

Naples, sept heures du matin. Mon bureau panoramique domine la ville encore endormie, et la baie vitrée derrière moi encadre la Méditerranée comme un tableau vivant. Le soleil se lève à peine sur le Vésuve, teintant le ciel de nuances orangées qui glissent sur la surface de l'eau. C'est l'heure que je préfère. L'heure où la ville est encore silencieuse, où les clients dorment encore, où personne ne vient me déranger.

L'espresso est brûlant, parfait, préparé exactement comme je l'aime par le barista du Palace. Un nuage de crème dorée flotte à la surface du liquide noir. Je le porte à mes lèvres, et l'amertume du café emplit ma bouche tandis que je parcours distraitement les rapports empilés sur mon sous-main de cuir.

Taux d'occupation, quatre-vingt-dix-huit pour cent. Revenus du restaurant gastronomique, en hausse de trois pour cent. Plaintes clients, zéro. Le Palace tourne comme une horloge suisse, exactement comme je l'ai voulu, exactement comme je l'exige.

Mon téléphone vibre. Enzo.

— Monsieur Ravelli, je peux entrer ?

— Viens.

La porte s'ouvre sans bruit. Enzo, chef de la sécurité, est un colosse à la peau mate et au crâne rasé, un ancien commando des forces spéciales reconverti dans le privé. Il travaille pour moi depuis huit ans. Il a vu des choses que personne d'autre ne sait, a enterré des secrets que personne d'autre ne soupçonne. C'est l'homme le plus loyal que je connaisse.

Il dépose une fiche sur le sous-main, près de ma tasse de café.

— La nouvelle fleuriste. Embauchée hier par Signora Gallo.

Je ne réponds pas tout de suite. Le personnel de l'hôtel ne fait pas partie de mes préoccupations quotidiennes. J'ai des directeurs pour ça, des chefs de service, des responsables des ressources humaines. Une fleuriste de plus ou de moins ne changera rien à la rentabilité du Palace.

Mais Enzo est encore là, debout devant mon bureau, les mains derrière le dos. Il attend quelque chose. Il ne reste jamais après avoir déposé un rapport sans importance.

— Tu as quelque chose à me dire ?

— Regardez la fiche, monsieur.

Je baisse les yeux vers le document. Une feuille standard, format A4, les informations de base d'un employé subalterne. Nom, prénom, date de naissance, adresse, poste occupé.

Fiorenza De Luca.

Le nom ne m'évoque rien. Je parcours les lignes, distraitement. Vingt-huit ans. Née dans les Abruzzes. Célibataire. Sans enfant. Dernier emploi, fleuriste chez Fiori di Milano. Références vérifiées.

Et puis mon regard s'arrête sur la photo.

C'est une photo d'identité, banale, prise contre un mur blanc dans un photomaton quelconque. Le cadrage est serré sur un visage de femme aux yeux verts, d'un vert profond, presque irréel. Des pommettes hautes. Une bouche bien dessinée, aux lèvres pleines qui ne sourient pas. Des cheveux bruns tirés en arrière. Et un menton relevé, légèrement, comme un défi silencieux lancé à l'objectif.

Cette photo n'a rien de remarquable. Elle devrait passer inaperçue dans le flot des documents administratifs qui défilent chaque jour sur mon bureau. Mais quelque chose dans ces yeux verts accroche mon regard et ne le lâche plus. Quelque chose dans ce menton relevé, cette attitude de défi, cette fierté muette qui transparaît malgré la banalité du cliché.

Je repose la fiche, lentement, sans quitter la photo des yeux.

— Très bien. Tu peux disposer.

Enzo hésite, une fraction de seconde. Il me connaît assez pour savoir que je ne dis pas tout. Mais il connaît aussi la règle numéro un du Palace : ne jamais poser de questions au patron. Il hoche la tête et quitte la pièce sans un mot.

La porte se referme derrière lui. Je reste seul, la tasse de café refroidissant entre mes doigts, la fiche posée devant moi. Les minutes s'égrènent. Le soleil monte lentement sur le Vésuve, inondant le bureau de lumière dorée.

Je reprends la fiche. Je relis chaque ligne, chaque mot, chaque détail. Quelque chose cloche. Je ne sais pas quoi, pas encore, mais mon instinct me le hurle. Cette femme cache quelque chose. Ce visage ment. Ces yeux verts ont vu des choses qu'ils ne devraient pas avoir vues.

Je décroche mon téléphone et compose le numéro d'Enzo.

— Enzo. La nouvelle fleuriste. Je veux une enquête approfondie. Tout ce que tu peux trouver sur elle. Son passé, ses relations, ses secrets. Je veux tout savoir avant la fin de la semaine.

— Bien, monsieur.

Je raccroche et me renverse dans mon fauteuil, les yeux fixés sur la photo. Le menton relevé. Les yeux verts. Le défi silencieux.

Qui es-tu, Fiorenza De Luca ?

Et pourquoi ai-je soudain l'impression que mon univers parfaitement ordonné est sur le point de basculer ?

La journée passe, interminable. Réunions, dossiers, appels téléphoniques. Je traite chaque problème avec l'efficacité clinique qui a fait ma réputation, mais une partie de mon esprit reste accrochée à cette fiche, à cette photo, à ces yeux verts qui refusent de me lâcher. Le soir venu, je dîne seul dans mon penthouse, perché au dernier étage du Palace, et je bois plus que d'habitude. Le whisky coule dans ma gorge comme du feu liquide, mais il ne parvient pas à effacer l'image de la fleuriste inconnue.

Je me déshabille lentement, déboutonnant ma chemise avec des gestes mécaniques, et j'entre dans la douche. L'eau est brûlante, presque insupportable. Elle fouette ma peau, mes épaules, mon torse, et j'appuie mon front contre le marbre froid de la paroi.

Et soudain, elle est là.

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