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Chapitre 5 : Premiers pétales

Author: Déesse
last update publish date: 2026-08-10 04:20:36

L'image surgit sans prévenir, fulgurante, imposée par une partie de mon cerveau que je ne contrôle pas. Ses yeux verts. Ses pommettes hautes. Sa bouche aux lèvres pleines. Et sa nuque, cette nuque dégagée que j'imagine sans l'avoir jamais vue, cette nuque qu'elle doit offrir quand elle relève ses cheveux en chignon pour travailler.

Je bande. Durement. Douloureusement.

Ma main descend le long de mon ventre, saisit mon sexe avec une violence qui n'a rien à voir avec le plaisir. Je me soulage rapidement, brutalement, le front toujours appuyé contre le marbre, les yeux fermés, l'image de la fleuriste brûlant sous mes paupières.

Quand je jouis, c'est son nom que je retiens entre mes dents serrées.

Fiorenza.

Le plaisir retombe, aussitôt remplacé par une frustration amère. Je n'ai pas joui vraiment. Je n'ai fait qu'évacuer une tension mécanique, comme on purge une canalisation. Mon corps a obéi, mais mon désir est intact, plus brûlant qu'avant.

Je veux plus.

Je veux elle.

Je sors de la douche, noue une serviette autour de ma taille, et je sers un autre whisky que je bois face à la baie vitrée. La ville scintille sous mes pieds, constellation de lumières qui s'étend jusqu'à la mer. Je règne sur cet empire, sur cet hôtel, sur cette ville. J'ai bâti ma fortune en écrasant mes concurrents, en ne reculant devant rien, en ne laissant jamais personne pénétrer mes défenses.

Et voilà qu'une fleuriste inconnue, une femme dont je ne sais rien, dont je n'ai même pas entendu la voix, s'introduit dans mes pensées et refuse d'en sortir.

Ce n'est pas acceptable.

Demain, j'irai voir cette femme. Demain, je saurai qui elle est vraiment. Demain, je reprendrai le contrôle de mon esprit et de mon corps.

Demain.

Je finis mon whisky, pose le verre sur la table basse, et je m'allonge dans le lit immense, les yeux fixés sur le plafond obscur. Le sommeil tarde à venir. Quand il arrive enfin, il est peuplé de rêves agités, d'yeux verts et de nuques offertes.

Je me réveille à l'aube, plus fatigué qu'au coucher.

Et son image est toujours là.

Fiorenza

L'atelier floral du Ravelli Palace est une splendeur climatisée au rez-de-chaussée de l'hôtel, juste à côté du jardin d'hiver. Quand je pousse la porte vitrée ce premier matin, l'odeur me frappe comme une gifle. Un mélange enivrant de roses anciennes, de lys fraîchement coupés, de terre humide et de mousse verte. L'odeur de mon ancienne vie. L'odeur de la seule chose que j'aie jamais su faire correctement.

La pièce est immense, bien plus grande que la boutique où je travaillais à Milan. Des étagères de métal noir courent le long des murs, chargées de seaux remplis de fleurs coupées. Des orchidées blanches pendent du plafond dans des suspensions de verre soufflé. Des pivoines, des roses, des lys, des tulipes, des anémones, des delphiniums, une profusion de couleurs et de parfums qui me donne le vertige. Le sol est en pierre brute, usé par les pas, jonché de tiges coupées et de pétales tombés. Une grande table de travail en bois trône au centre de la pièce, entourée de tabourets hauts.

Et au milieu de cette cathédrale végétale, un homme.

Il est petit, sec, ridé comme une vieille pomme, avec des mains noueuses de jardinier et des yeux noirs brillants d'intelligence. Il porte une blouse de travail tachée de sève et de terre, et il est en train de tailler une tige de rose avec une précision chirurgicale.

— Vous êtes la nouvelle ? dit-il sans lever les yeux de sa rose.

— Oui. Fiorenza De Luca. Signora Gallo m'a dit de me présenter à sept heures.

Il lève enfin les yeux vers moi. Son regard est perçant, évaluateur, mais pas hostile. Il me jauge comme on jauge une fleur avant de la couper.

— Je m'appelle Franco. Je suis le chef fleuriste. Vous avez de l'expérience ?

— Quatre ans chez Fiori di Milano.

— Bien. Alors vous savez qu'ici on ne fait pas dans le sentimental. On ne parle pas aux fleurs. On ne leur chante pas de chansons. On les coupe, on les assemble, on les livre. Le client veut de la beauté, pas de la poésie.

— Je comprends.

Il me tend un sécateur.

— Très bien. Prouvez-le-moi.

Je prends l'outil. Le manche est usé, poli par des années de travail. Je le soupèse dans ma main, retrouve la sensation familière du métal froid contre ma paume. Puis je m'approche de la table, examine les roses étalées devant moi, et je choisis une tige.

Couper. Effeuiller. Assembler.

Mes doigts se souviennent de tout. Le geste est précis, automatique, inscrit dans ma mémoire musculaire depuis des années. Je coupe la tige en biseau, j'enlève les feuilles superflues, je sélectionne une rose blanche, une rose pourpre, quelques brins de gypsophile, et je commence à assembler le bouquet. Les fleurs glissent entre mes doigts, obéissantes, dociles. Les couleurs s'harmonisent. Les volumes s'équilibrent.

Franco m'observe en silence. Je sens son regard sur mes mains, sur mes gestes, sur mes choix. Il ne dit rien. Il attend.

Quand j'ai terminé, je pose le bouquet sur la table et je recule d'un pas. C'est un bouquet simple, élégant, un mélange de roses blanches et pourpres qui évoque un coucher de soleil sur la neige. Rien d'extraordinaire, mais rien de médiocre non plus.

Franco s'approche, tourne autour du bouquet, l'examine sous tous les angles. Puis il hoche la tête, lentement.

— Pas mal. Vous avez du talent. Mais vous êtes rouillée. Vous n'avez pas travaillé depuis combien de temps ?

— Quelques mois.

— Ça se voit. Vous hésitez. Vous réfléchissez trop. Les fleurs, ça ne se pense pas. Ça se sent. Il faut laisser vos mains décider sans que votre cerveau intervienne. Mais ça reviendra. Ça revient toujours.

Il me tend un tablier, un vieux tablier de toile usé, taché de vert et de brun.

— Mettez ça. Et au travail. Les clients ne vont pas se fleurir tout seuls.

La matinée passe dans un brouillard de pétales et de tiges coupées. Franco est exigeant, bourru, mais pas méchant. Il corrige mes erreurs sans hausser la voix, me montre des techniques que je ne connaissais pas, me pousse à aller plus vite, plus loin, plus précis. Je retrouve les gestes un à un, comme on retrouve une langue oubliée. Couper. Effeuiller. Assembler. Mes mains se souviennent. Mon corps se souvient. Et pour la première fois depuis des mois, je respire.

Vers onze heures, une cliente allemande entre dans l'atelier. Elle est grande, blonde, vêtue d'un tailleur Chanel, et elle veut un bouquet pour la chambre de sa fille qui se marie le lendemain. Franco est occupé avec une commande pour le restaurant de l'hôtel, alors c'est moi qui m'occupe d'elle.

Je l'écoute parler, j'enregistre ses désirs, ses goûts, ses hésitations. Du blanc. De la délicatesse. Des fleurs des champs, mais élégantes. Je sélectionne des pivoines blanches, des gypsophiles, quelques brins de lavande, et je compose le bouquet sous ses yeux. Mes doigts ne tremblent pas. Mon esprit ne doute pas. Je laisse mes mains décider sans que mon cerveau intervienne, exactement comme Franco me l'a dit.

Quand je tends le bouquet à la cliente, elle pousse un petit cri d'admiration.

— Oh, c'est magnifique. Exactement ce que je voulais. Ma fille va adorer.

Elle me tend un billet de cinquante euros de pourboire. Je le prends, interdite, et je balbutie un remerciement. Puis je souris. Un vrai sourire, le premier depuis des mois, un sourire qui vient du ventre et qui monte jusqu'aux yeux.

Ce sourire, je ne le sais pas encore, est en train d'être filmé.

Dans un coin de l'atelier, discrète, presque invisible, une caméra de sécurité enregistre chaque mouvement, chaque geste, chaque expression. C'est le protocole standard du Palace, la surveillance permanente des espaces de travail. Je n'y prête pas attention. Personne n'y prête jamais attention.

Mais ce soir-là, quelque part dans les étages supérieurs de l'hôtel, un homme visionne la bande.

Et ce sourire va tout changer.

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