MasukAriana
La nuit n’en finit pas. Je suis tapie dans un angle mort de l’appartement, le dos contre le mur froid, les yeux rivés sur la ligne sombre de la rue, en contrebas. La voiture noire est toujours là. Immobile. Mençante. Une tache d’encre sur le bitume.
Mon téléphone, celui que le monde connaît, explose de notifications. Mon agent, des journalistes, des amis de façade. Des voix dans le vide. Je n’y touche pas. Je ne regarde que l’autre, le brûlot anonyme posé à terre, à l’autre bout de la pièce. L’objet de ma terreur.
Le mot grec danse devant mes yeux. Tendresses. La cruauté de Nikos est un art. Il ne frappe pas. Il caresse, pour mieux marquer la chair. Cette feuille de laurier… c’était le premier cadeau qu’il m’avait offert. « Pour ta beauté, Cassia. Immortelle, comme le laurier. » Je l’avais laissée sur l’oreiller, un adieu silencieux, un retour de son présent empoisonné. Il l’avait prise pour ce que c’était : un crachat.
Le jour se lève, lent, hésitant. Les premières lueurs grises dessinent les contours du loft. La voiture, elle, ne bouge toujours pas. Ils veulent que je sache. Ils veulent que je cuise dans ma peur.
Je ne peux pas rester ici. C’est la première règle. Quand on est traqué, on ne reste pas dans son terrier. Il faut bouger. Devenir un fantôme, à nouveau.
Mon corps est raide, ankylosé par les heures passées à guetter. Je me lève, les jambes flageolantes. Je passe la douche brûlante, l’eau ne lave rien, elle ne fait que réveiller les nerfs à vif. Je m’habille mécaniquement : jean, baskets, sweat à capuche, lunettes de soleil. Une tenue de fuite. Je fourre quelques affaires essentielles dans un sac à dos – du cash, un autre passeport, une clé USB avec tous mes dossiers. L’argent de Nikos, une fois de plus, qui me sert à fuir Nikos. L’ironie est un couteau qui tourne dans la plaie.
Je descends par l’escalier de service, l’oreille tendue, le cœur battant la chamade. La porte de derrière donne sur une ruelle. Je jette un regard furtif. Rien. Le souffle me revient, un instant.
Je marche vite, la tête baissée, noyée dans le flot matinal de New York. Chaque reflet dans une vitrine est une menace. Chaque homme en costume sombre, un sbire de Nikos. La paranoïa est un venin qui envahit tout.
Mon premier arrêt est une petite agence de location de voitures, discrète, dans le West Village. Je paie en liquide, sous un faux nom. La routine.
— Vous partez en voyage, mademoiselle ? me demande l’employé, jovial.
— Quelque chose comme ça, je murmure.
Quelque chose comme une course pour ma vie.
Je prends le volant de la berline anonyme, les mains moites. Où aller ? L’aéroport ? Trop prévisible. La gare ? Surveillée. Je roule sans but, au hasard des rues, scrutant sans cesse mes rétroviseurs. Suis-je suivie ? Cette camionnette blanche… cette moto… Mon esprit transforme chaque véhicule en prédateur.
La fatigue me gagne, lourde, toxique. Je dois m’arrêter. Me poser. Penser. Je trouve un motel sordide en périphérie, le genre d’endroit où l’on paie cash et où l’on ne pose pas de questions. La chambre sent le renfermé et le désinfectant. Je verrouille la porte, pousse un meuble devant, et m’effondre sur le lit, les yeux grands ouverts sur le plafond taché.
La solitude est un poids immense. Je n’ai personne à appeler. Personne à qui me confier. Ma gloire est une prison dorée. Mes amis sont des relations. Mon agent ne pensera qu’aux contrats annulés. Et lui… mon contact à Monaco, le seul qui savait… La pensée est un coup de poing dans le ventre. S’il a parlé… s’il m’a vendue…
Mon téléphone personnel vibre.
Je sursaute, le corps parcouru d’un frisson glacial. Je le regarde, posé sur la table de nuit, comme un serpent prêt à mordre. Je ne veux pas le toucher. Je ne veux pas voir.
Il vibre à nouveau. Insistant.
Je me traîne jusqu’à lui, la main tremblante. Je le saisis. Le même numéro masqué.
Ce n’est pas une photo, cette fois.
C’est un message texte. Court. Brut.
Tu cours déjà. C’est bien. J’aime quand la proie donne du sens à la chasse. Mais souviens-toi, Cassia. Je t’ai apprise à courir. Je connais chaque mouvement avant même que tu ne le penses.
Le souffle me manque. La pièce tourne autour de moi. Il sait. Il sait que j’ai quitté l’appartement. Il sait que je suis dans une voiture de location. Il sait que je cours.
Je connais chaque mouvement.
Mes yeux se posent sur la vieille télévision à tube cathodique de la chambre. Sur le miroir trouble au-dessus du lavabo. Sur la prise électrique près de la porte. Est-ce qu’il me regarde ? En ce moment même ? La technologie était son jeu. Il avait des caméras partout, dans sa villa. Des micros. Il adorait ce sentiment de contrôle absolu.
Je me lève d’un bond, arrache le câble de la télé, cherche frénétiquement un objectif, un minuscule point noir qui me regarderait. Rien. Mais le sentiment persiste. L’étreinte de son regard est partout.
Je me recroqueville dans un coin, le dos au mur, serrant mes genoux contre ma poitrine. Le mannequin star, réduit à l’état de bête traquée dans un motel minable. Les larmes que je refoulais depuis la veille jaillissent enfin, silencieuses, brûlantes. Ce ne sont pas des larmes de tristesse, mais de rage impuissante. La rage de la souris qui sent les griffes du chat se refermer, inéluctables.
Il ne veut pas me tuer. Pas encore. Il veut m’user. Me briser. Me réduire à l’état de cette fille terrorisée que j’étais quand je l’ai connu. Il veut me prouver que tout ce que j’ai bâti, ma carrière, mon nom, ma force, n’était qu’un château de cartes construit sur son argent et sa volonté.
La nuit tombe à nouveau. Je n’ai pas bougé. La faim me tenaille, mais la peur est plus forte. Dehors, les bruits de la ville ont changé. Un klaxon. Des rires lointains. Le ronronnement d’un moteur qui ralentit… puis qui s’arrête, juste devant le motel.
Mon sang se fige dans mes veines.
Je rampe jusqu’à la fenêtre, écarte à peine le rideau d’un doigt.
Une autre voiture noire. Différente de la première. Plus grosse. Elle se gare de l’autre côté de la rue.
Ils m’ont retrouvée.
Le message n’était pas une simple intimidation. C’était un constat. Un rappel de mon impuissance.
La partie de chasse est ouverte. Et le chasseur vient de montrer qu’il pouvait me trouver n’importe où.
Je recule dans l’obscurité, le corps parcouru de tremblements incontrôlables. La fuite est inutile. Se cacher est impossible.
Il ne reste qu’une seule option. La seule qui ait un sens face à un homme comme Nikos Laskaris.
Il ne reste plus qu’à attendre.
CassiaLa fête est grandiose. La plus grande que Nikos ait jamais organisée. Il a convié tout ce que le pays compte de puissants, de riches, d’influents. Ce soir, il présente officiellement son héritière. Ce soir, je deviens Cassia Drakos devant le monde entier.Ma robe est blanche. Symbole de pureté. De renaissance. D’allégeance. Nikos l’a choisie lui-même. Il veut que je sois parfaite. Il veut que je sois son chef-d’œuvre.Sous ma robe, contre ma cuisse, une arme.Je l’ai cachée là ce matin, en me préparant. Mes doigts ont tremblé en la fixant. Mon cœur a cogné. Mais je n’ai pas hésité. Pas une seconde.La soirée avance. Les discours, les toasts, les sourires hypocrites. Nikos est rayonnant. Il me tient par le bras, me présente à chacun, me couvre de compliments. Je joue mon rôle. Je suis parfaite. Je suis son reflet.Puis vient le moment du discours. Le grand moment. Nikos monte sur l’estrade, m’invite à le rejoindre. Le micro grésille. Le silence se fait.Je m’avance. Je prends le
CassiaLes semaines de convalescence sont douces-amères. Alexandre réapprend à vivre, et moi, je réapprends à l’aimer. Il m’apprend le piano, ses doigts sur les miens, la musique qui comble les silences. Je lui apprends à rire. De vrais rires, pas des ricanements cyniques. Des rires qui viennent du ventre, qui plissent les yeux, qui font oublier.Mais le monde extérieur continue de tourner. Nikos est toujours là. Plus puissant que jamais. Impuni. Vivant.Un jour, dans le jardin, la femme aux chrysanthèmes apparaît. Comme toujours, je ne l’ai pas entendue arriver. Elle est simplement là, assise sur le banc de pierre, ses fleurs séchées dans les mains.— Tu es la seule qui peut tuer Nikos, dit-elle. Parce que tu es son sang. Le sang paie le sang. C’est la règle. C’est la prophétie.— Je ne veux pas tuer mon père, dis-je. Même après tout ce qu’il a fait. Je ne veux pas devenir comme lui.— Tu ne deviendras pas comme lui. Tu deviendras toi-même. Mais pour cela, tu dois d’abord le détruire
AlexandreNikos a gagné. Il exige son prix. Cassia.Je refuse.Je refuse avec toute la violence que je contiens depuis des années. Je refuse en sachant que je n’ai plus aucun droit, plus aucune carte à jouer, plus rien à négocier. Mais je refuse.— Alors je prends Ariana, dit Nikos.Et il le fait. Sous nos yeux. Dans le hall de l’immeuble, en pleine journée. Deux hommes masqués, une voiture noire, et Ariana disparaît. Elle crie mon nom. C’est la dernière chose que j’entends avant que le silence ne retombe.CassiaJe reviens en apprenant la nouvelle. Pas pour Alexandre. Pour Ariana. Une femme est en danger. Une femme qui n’a rien demandé, qui a déjà tant souffert. Je ne peux pas l’abandonner. Même si chaque fois que je regarde Alexandre, j’ai envie de le gifler et de pleurer dans ses bras en même temps.AlexandreNous devons nous allier. Il n’y a pas d’autre choix. Mais la confiance est morte. Chaque mot entre nous est pesé, chaque silence chargé de reproches. Cassia me parle avec une
CassiaLa nuit m’avale tout entière. Mes pieds s’enfoncent dans la terre humide, mes poumons brûlent, mais je cours. Je cours loin de cette propriété, loin de ses mensonges, loin de lui. Les branches griffent mes bras nus, je ne sens rien. Je ne sens que cette déchirure à l’intérieur, cette cassure nette comme du verre brisé. Alexandre et Ariana. Ariana et Alexandre. Leurs noms dansent dans ma tête comme une ritournelle cruelle. Je ne suis qu’une remplaçante. Je l’ai toujours été.Les arbres s’espacent, la route apparaît sous la lune. Je m’arrête, pliée en deux, le souffle court. Où aller ? Je n’ai nulle part où aller. Mon village natal est un souvenir flou, ma mère une tombe que je n’ai jamais visitée. Je n’ai rien. Je ne suis rien.Des phares percent l’obscurité. Une voiture ralentit, s’arrête à ma hauteur. La portière s’ouvre. Anton en descend, le visage marqué par l’inquiétude. Il lève les mains comme on s’approche d’un animal blessé.— Je ne rentre pas, dis-je avant qu’il ne parl
CassiaLa soirée est étrange, chargée d'une électricité que je ne m'explique pas. Alexandre est rentré tard, le visage marqué par la colère. Il a à peine touché à son dîner, repoussant son assiette après quelques bouchées. Il n'a pas dit un mot, perdu dans ses pensées.— Que s'est-il passé ? demandé-je enfin.— Une attaque. Un de mes entrepôts. Trois hommes morts. Une cargaison perdue. Nikos.— Tu es sûr que c'est lui ?— C'est toujours lui. Il veut me provoquer, me pousser à la faute. Il sait que je suis sur la défensive, et il en profite.Il se lève brusquement, jette sa serviette sur la table.— J'ai besoin d'air. De marcher un peu.— Je t'accompagne.— Non. Reste ici. J'ai besoin d'être seul.Il sort, me laissant seule dans la salle à manger. Je reste assise, le cœur lourd. La conversation que nous devions avoir ce soir n'aura pas lieu. Pas maintenant. Pas dans cet état.Les heures passent. Alexandre n'est pas rentré. Inquiète, je sors dans le parc. La nuit est fraîche, étoilée. L
CassiaJe ne dors pas. Allongée dans l'obscurité de ma chambre, les yeux grands ouverts, j'écoute les bruits de la maison. Le vent dans les arbres du parc. Le tic-tac de l'horloge dans le couloir. Les pas d'Alexandre dans son bureau, en dessous, qui n'en finit pas de travailler.Il n'est pas venu me rejoindre ce soir. Il a dîné seul, dans son bureau, prétextant une urgence. J'ai mangé dans la salle à manger vide, servie par Anton qui ne disait rien, qui évitait mon regard.La nuit est longue, interminable. Je pense à Ariana. À sa beauté arrogante, à sa confiance en elle, à cet amour ancien qu'elle revendique. Elle a connu Alexandre avant Cassandre, avant moi. Elle sait des choses que j'ignore, des souvenirs que je ne partagerai jamais. Elle a été sa fiancée, presque sa femme. Elle porte encore son deuil, même si l'homme est vivant.Et moi, que suis-je ? Une étrangère, une usurpatrice, une vengeance qui a mal tourné. Je ne sais même pas ce que je ressens vraiment pour Alexandre. Est-ce







