LOGINJ’attendis que la porte d’entrée se referme.
Viviane était partie. J’avais entendu sa voix dire quelque chose à Alexandre, légère, presque désinvolte un « à plus tard » sans doute, ou un « merci pour le café » puis ses pas dans le couloir, le clic net de la serrure, et enfin le silence. Un silence qui retomba sur l’appartement comme une chape de plomb, dense et définitif.
Je ne me levai pas tout de suite. Je restai sur le lit, les mains à plat sur mes genoux, et je laissai le silence s’installer vraiment. Pas le silence tendu de tout à l’heure, celui qui sentait encore la présence de Viviane, son parfum, sa tasse, son peignoir gris sur mon canapé. Non. Un silence plus ancien, plus profond, celui qui m’habitait depuis bien avant ce matin. Celui que j’avais apprivoisé au fil des années, en refermant sans cesse la même porte.
J’avais abandonné le chant.
Je me le disais rarement de façon aussi directe. J’avais l’habitude de tourner autour, de trouver des formules plus douces. J’ai arrêté. Je n’ai pas continué. Les circonstances ont fait que. Mais ce matin-là, dans cette chambre, cette distinction ne tenait plus vraiment.
J’avais perdu le chant, disais-je parfois. J’avais enterré le chant avec mes parents. Abandonner implique un choix, et je n’avais pas choisi. J’avais juste cessé de chanter un jour, à dix-sept ans, et je n’avais plus jamais recommencé. Parce que la musique était liée à eux, à cette vie d’avant, à cette maison où ma mère jouait du piano pendant que je travaillais mes gammes. Après l’accident, ouvrir la bouche pour chanter aurait été comme rouvrir une tombe. Alors je m’étais tue.
Mais aujourd’hui, les mots se formèrent autrement dans ma tête.
J’avais une voix. Une voix que mon professeur, Arnaud Blanc, appelait un accident de la nature en faveur de l’humanité. Je me souvenais de la première fois qu’il m’avait dit cela. J’avais quinze ans, il pleuvait dehors, et dans la salle de répétition de l’académie, sa main avait tremblé en reposant le diapason. Mademoiselle, avait-il dit d’une voix blanche, je n’ai jamais entendu cela chez une fille de votre âge. Il m’avait prédit une carrière internationale. Il parlait de la Scala, du Met, des rôles que je chanterais avant mes vingt-cinq ans.
Je n’avais chanté ni à la Scala ni au Met. J’avais organisé des galas pour ceux qui y chantaient.
Cette voix, je l’avais travaillée quatre heures par jour pendant des années. Des gammes, des arpèges, des répertoires entiers appris par cœur. Elle m’appartenait plus que n’importe quoi au monde. Et pourtant, personne dans cet appartement, dans cette académie, dans cette vie new-yorkaise ne la connaissait.
Alexandre ne savait pas. En sept ans de vie commune cinq de mariage, deux de fiançailles officieuses il ne m’avait jamais entendue chanter. Pas une seule note. Pour lui, j’étais Elsa, la femme au foyer parfaite, sans occupation propre, sans talent particulier. La femme discrète et utile que son père lui avait choisie. C’était même une des raisons pour lesquelles il avait accepté ce mariage, j’en étais certaine : j’étais une épouse qui ne ferait jamais d’ombre, jamais de vague.
Viviane, elle, était une soliste du Metropolitan Opera. Viviane montait sur scène, saluait sous les projecteurs, recevait des bouquets de fleurs. Viviane avait une voix qu’Alexandre connaissait, admirait, désirait. Il l’avait entendue chanter dans les plus grandes salles, il avait frémi devant son timbre, il avait payé des loges pour l’écouter.
Et moi, j’avais enfoui la mienne.
Pour lui.
Je restai longtemps sur cette pensée. Je la laissai prendre toute la place qu’elle méritait, sans chercher à la repousser, sans l’enrober de justifications. Pour lui. J’avais rangé la seule chose qui me rendait unique, la seule chose qui aurait pu me faire exister à ses yeux autrement que comme une organisatrice de dîners. Et il ne m’avait même pas demandé pourquoi.
Mon téléphone sonna dans le silence.
Je sursautai légèrement. L’écran affichait un numéro inconnu. Je décrochai.
« Madame Duval ? C’est le Dr. Vasquez. »
Sa voix était posée, mais il y avait dans ses intonations une gravité contenue que je n’avais pas entendue lors de notre premier rendez-vous. Mon cœur se serra sans que je sache pourquoi.
« Est-ce que vous pouvez passer au cabinet aujourd’hui ? Les résultats de l’analyse sont arrivés. J’aimerais vous parler en personne. »
*En personne.* Pas par téléphone. Pas de façon impersonnelle. Je sentis le poids de la petite boîte blanche qui était restée dans mon sac depuis la veille. Une intuition. Une précaution. Rien de plus.
« Aujourd’hui ? » demandai-je.
« Si c’est possible. C’est important. »
Je regardai la porte de ma chambre. De l’autre côté, le silence de l’appartement trop grand, trop vide, trop habité par des présences qui n’étaient pas la mienne. Alexandre était peut-être encore là, dans son bureau, ou peut-être était-il déjà parti rejoindre Viviane. Je n’avais aucune envie de le savoir.
« Je serai là dans une heure », dis-je.
Je raccrochai. Me levai. Mes jambes me portèrent machinalement vers la salle de bain. Dans l’armoire à pharmacie, devant le miroir où je me maquillais chaque matin pour être présentable, la petite boîte blanche était à sa place habituelle. À côté des flacons de parfum, des crèmes, des médicaments sans ordonnance. Elle faisait partie du décor. Depuis cinq ans, elle était là, discrète, fidèle, attentionnée.
Je la regardai un long moment.
La lumière du jour entrait par la fenêtre, frappant le plastique blanc, le faisant briller d’un éclat innocent. Je me souvins de la première fois qu’Alexandre me les avait données. Pour ta santé, ma belle. Je veux que tu sois en pleine forme. Sa voix était douce ce jour-là. Sa main avait effleuré la mienne. J’avais cru à un geste d’amour.
Je pris la boîte. Elle était presque pleine. Encore une semaine de vitamines. Encore une semaine de tout ce que je n’osais pas nommer.
Je la glissai dans mon sac, à côté de mon téléphone, à côté du mémo avec le nom de l’avocat.
Je ne savais pas encore pourquoi. Un instinct. Ce quelque chose qui, au fond de moi, depuis ce matin, avait cessé de se taire.
Dans le couloir, j’entendis le bruit d’une porte qui s’ouvre et se ferme. Alexandre partait à son tour. L’appartement devint entièrement vide.
Je restai une minute immobile au milieu de la salle de bain, les mains vides, le sac en bandoulière, à écouter le silence. Puis je sortis à mon tour, et je pris la direction du cabinet du Dr. Vasquez, sans me retourner.
Elsa sentit son cœur s’emballer. Les mots qu’elle venait de prononcer résonnaient encore dans l’air, chargés d’espoir et d’impatience.Maître Fontaine posa ses mains à plat sur le dossier, les doigts joints, un sourire prudent aux lèvres.— Il ne faut pas s’emballer, Elsa. Mais oui, il y a de très fortes chances.Elsa sentit son cœur bondir dans sa poitrine, mais elle se força à rester calme. Elle connaissait son avocate : elle n’était pas du genre à faire des promesses en l’air. Si elle disait cela, c’est qu’elle avait de bonnes raisons de le penser.— Expliquez-moi, dit-elle en se penchant en avant.Maître Fontaine ouvrit le dossier, en sortit une liasse de papiers qu’elle fit glisser vers Elsa.— Ce que j’ai trouvé, Elsa, ce n’est pas une preuve directe de la relation entre Alexandre et Viviane à l’époque des faits. Pas encore. Mais c’est beaucoup plus que ce que nous avions jusqu’à présent.Elle sortit une photo, une image un peu floue, prise de loin. On y voyait Alexandre, sortan
Elsa gara sa voiture devant le cabinet de Maître Fontaine, le cœur battant un peu plus vite que d’habitude. Elle coupa le moteur, resta une seconde immobile, les mains posées sur le volant. Elle avait besoin de ce rendez-vous. Besoin d’entendre que quelque chose avançait, que la procédure n’était pas bloquée pour toujours. Elle ne supportait plus l’idée d’être encore légalement liée à Alexandre, ne supportait plus qu’il ait une emprise sur elle, ne serait-ce que sur le papier.Elle voulait être libre. Pour elle. Pour Marcus. Pour cette vie qu’ils commençaient à construire ensemble.Elle descendit de la voiture, traversa le trottoir, poussa la porte du cabinet. La réceptionniste la reconnut immédiatement et lui adressa un sourire professionnel.— Maître Fontaine vous attend, Madame Duval. Je vais vous conduire.Elsa suivit la jeune femme dans le couloir, ses pas résonnant sur le parquet ciré. La porte du bureau s’ouvrit. Maître Fontaine était assise derrière son grand bureau en bois so
2 jours plus tard.La salle de répétition était vide quand Viviane arriva. Elle avait pris l’habitude de venir en avance, pour s’installer, pour se préparer mentalement, pour éviter les regards, les chuchotements, les regards en coin. Elle avait besoin de ces quelques minutes de calme avant que les autres n’arrivent.Elle posa son sac sur une chaise, sortit sa partition, et s’approcha du piano. Le professeur n’était pas encore là. Elle était seule. Elle inspira profondément, posa ses doigts sur les touches, et commença à chanter doucement, pour elle-même, pour se réchauffer la voix.Les semaines passées avaient été un véritable enfer. Alexandre, le viol, les nuits sans sommeil, les cauchemars, les crises de larmes. Mais elle avait décidé de ne pas se laisser sombrer. Elle avait décidé de se battre. Pas pour lui. Pas pour eux. Pour elle. Pour la femme qu’elle voulait redevenir.Sa voix, ce matin-là, était plus chaude que d’habitude. Plus profonde, plus assurée. Elle sentait une nouvell
La lumière du matin filtrait à travers les rideaux, trop claire, trop crue. Elle s’infiltrait dans la chambre comme une lame, coupant l’obscurité protectrice, forçant Viviane à ouvrir les yeux. Elle les cligna, désorientée, le corps lourd, les membres engourdis comme si elle avait dormi des heures sans jamais vraiment se reposer. Le lit était vide. Elle n’eut pas besoin de tendre la main pour le vérifier. Elle le sentait dans l’air, dans le silence, dans cette absence qui pesait sur sa poitrine comme une pierre.Alexandre n'était pas venu.Cela faisait trois jours. Trois jours qu'il prétextait du travail, des réunions tardives, des dossiers urgents. Trois jours qu'il envoyait des messages vagues, des excuses sans conviction, des promesses qu'il ne tenait jamais. Elle savait que c'étaient des mensonges. Elle savait qu'il avait honte. Qu'il ne pouvait pas la regarder en face après ce qu'il avait fait. Qu'il préférait fuir plutôt que d'assumer, plutôt que de s'excuser, plutôt que de reco
Le lendemain matin, Elsa était encore dans la cuisine, en train de préparer le petit-déjeuner, quand elle entendit la clé tourner dans la serrure. Elle sourit. Marcus. Il avait ses propres clés, depuis quelques semaines. Elle avait hésité à les lui donner, au début, par peur de s'engager trop vite, mais maintenant, elle ne regrettait pas. C'était bon de savoir qu'il pouvait entrer à tout moment, qu'il était chez lui ici aussi.— Il y a quelqu'un ? lança-t-il en entrant.— Dans la cuisine, répondit-elle.Il apparut dans l'embrasure de la porte, un sourire aux lèvres, deux tasses de café à la main. Il portait un jean et un pull-over, les cheveux encore humides, comme s'il venait de se doucher. Il s'approcha d'elle, posa les tasses sur le plan de travail, et l'embrassa sur la joue.— Tu es en avance, dit Elsa.— Je voulais te surprendre.— Et ça a marché ?— Un peu.Il allait l'embrasser de nouveau quand son regard s'arrêta sur le manteau rouge accroché dans l'entrée, près de la porte.—
L'aéroport JFK grouillait de monde, un flot incessant de voyageurs pressés, de valises qui roulaient sur le sol luisant, de voix qui s'appelaient dans toutes les langues. Elsa était là, debout près de la sortie des arrivées, le regard fixé sur les portes automatiques. Elle avait les mains enfoncées dans les poches de son manteau, les épaules légèrement voûtées, le cœur battant un peu plus vite que d'habitude.Madeleine.Sa tante. La sœur de sa mère. La seule personne de sa famille qui lui restait vraiment. Elle ne l'avait pas vue depuis des mois, pas depuis qu'elle était partie pour New York. Elles s'étaient parlé au téléphone, bien sûr, mais ce n'était pas la même chose. Rien ne remplaçait la présence de Madeleine, sa voix chaude, son rire, cette façon qu'elle avait de la regarder comme si elle voyait au-delà des apparences, jusqu'à l'enfant qu'elle avait été.L'appartement était calme, baigné par la lumière douce de fin d'après-midi. Elsa avait préparé du thé, comme elle le faisait
Je rentrai à neuf heures du matin, les vêtements froissés, la bouche sèche. Mes cheveux étaient retombés en mèches ternes autour de mon visage, ma robe bleu nuit portait les plis d’une nuit passée sur un drap trop étroit. Je n’avais même pas pris la peine de me recoiffer avant de quitter la chambre
je ne sais pas exactement combien de verres j’ai bus. Assez pour que le monde prenne cette texture légèrement floue qui rend les choses supportables. Assez pour que mes joues soient trop chaudes et mes pensées un peu trop libres. Assez pour que, quand je croisais mon reflet dans les surfaces sombre
Victoria la soeur d'Alexendre arriva deux heures en retard dans une robe vert émeraude qui proclamait sans ambiguïté qu’elle était la vraie maîtresse de cet espace. La soie ruisselait sur ses épaules nues, ses talons claquaient sur le marbre avec l’assurance de quelqu’un qui n’a jamais eu à demand
J'ai appris très tôt que sourire coûte moins cher que d'expliquer pourquoi on ne sourit pas.Le soleil se couchait sur Manhattan et moi j'étais là, debout devant la baie vitrée du penthouse, une tasse de thé froid dans la main droite.Je m'appelle Elsa Duval. Vingt-huit ans. Épouse d'Alexandre Duva







