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Le monologue

作者: Anatory
last update 公開日: 2026-03-28 05:15:06

J’attendis que la porte d’entrée se referme.

Viviane était partie. J’avais entendu sa voix dire quelque chose à Alexandre, légère, presque désinvolte  un « à plus tard » sans doute, ou un « merci pour le café »  puis ses pas dans le couloir, le clic net de la serrure, et enfin le silence. Un silence qui retomba sur l’appartement comme une chape de plomb, dense et définitif.

Je ne me levai pas tout de suite. Je restai sur le lit, les mains à plat sur mes genoux, et je laissai le silence s’installer vraiment. Pas le silence tendu de tout à l’heure, celui qui sentait encore la présence de Viviane, son parfum, sa tasse, son peignoir gris sur mon canapé. Non. Un silence plus ancien, plus profond, celui qui m’habitait depuis bien avant ce matin. Celui que j’avais apprivoisé au fil des années, en refermant sans cesse la même porte.

J’avais abandonné le chant.

Je me le disais rarement de façon aussi directe. J’avais l’habitude de tourner autour, de trouver des formules plus douces. J’ai arrêté. Je n’ai pas continué. Les circonstances ont fait que. Mais ce matin-là, dans cette chambre, cette distinction ne tenait plus vraiment.

J’avais perdu le chant, disais-je parfois. J’avais enterré le chant avec mes parents. Abandonner implique un choix, et je n’avais pas choisi. J’avais juste cessé de chanter un jour, à dix-sept ans, et je n’avais plus jamais recommencé. Parce que la musique était liée à eux, à cette vie d’avant, à cette maison où ma mère jouait du piano pendant que je travaillais mes gammes. Après l’accident, ouvrir la bouche pour chanter aurait été comme rouvrir une tombe. Alors je m’étais tue.

Mais aujourd’hui, les mots se formèrent autrement dans ma tête.

J’avais une voix. Une voix que mon professeur, Arnaud Blanc, appelait un accident de la nature en faveur de l’humanité. Je me souvenais de la première fois qu’il m’avait dit cela. J’avais quinze ans, il pleuvait dehors, et dans la salle de répétition de l’académie, sa main avait tremblé en reposant le diapason. Mademoiselle, avait-il dit d’une voix blanche, je n’ai jamais entendu cela chez une fille de votre âge. Il m’avait prédit une carrière internationale. Il parlait de la Scala, du Met, des rôles que je chanterais avant mes vingt-cinq ans.

Je n’avais chanté ni à la Scala ni au Met. J’avais organisé des galas pour ceux qui y chantaient.

Cette voix, je l’avais travaillée quatre heures par jour pendant des années. Des gammes, des arpèges, des répertoires entiers appris par cœur. Elle m’appartenait plus que n’importe quoi au monde. Et pourtant, personne dans cet appartement, dans cette académie, dans cette vie new-yorkaise ne la connaissait.

Alexandre ne savait pas. En sept ans de vie commune  cinq de mariage, deux de fiançailles officieuses  il ne m’avait jamais entendue chanter. Pas une seule note. Pour lui, j’étais Elsa, la femme au foyer parfaite, sans occupation propre, sans talent particulier. La femme discrète et utile que son père lui avait choisie. C’était même une des raisons pour lesquelles il avait accepté ce mariage, j’en étais certaine : j’étais une épouse qui ne ferait jamais d’ombre, jamais de vague.

Viviane, elle, était une soliste du Metropolitan Opera. Viviane montait sur scène, saluait sous les projecteurs, recevait des bouquets de fleurs. Viviane avait une voix qu’Alexandre connaissait, admirait, désirait. Il l’avait entendue chanter dans les plus grandes salles, il avait frémi devant son timbre, il avait payé des loges pour l’écouter.

Et moi, j’avais enfoui la mienne.

Pour lui.

Je restai longtemps sur cette pensée. Je la laissai prendre toute la place qu’elle méritait, sans chercher à la repousser, sans l’enrober de justifications. Pour lui. J’avais rangé la seule chose qui me rendait unique, la seule chose qui aurait pu me faire exister à ses yeux autrement que comme une organisatrice de dîners. Et il ne m’avait même pas demandé pourquoi.

Mon téléphone sonna dans le silence.

Je sursautai légèrement. L’écran affichait un numéro inconnu. Je décrochai.

« Madame Duval ? C’est le Dr. Vasquez. »

Sa voix était posée, mais il y avait dans ses intonations une gravité contenue que je n’avais pas entendue lors de notre premier rendez-vous. Mon cœur se serra sans que je sache pourquoi.

« Est-ce que vous pouvez passer au cabinet aujourd’hui ? Les résultats de l’analyse sont arrivés. J’aimerais vous parler en personne. »

*En personne.* Pas par téléphone. Pas de façon impersonnelle. Je sentis le poids de la petite boîte blanche qui était restée dans mon sac depuis la veille. Une intuition. Une précaution. Rien de plus.

« Aujourd’hui ? » demandai-je.

« Si c’est possible. C’est important. »

Je regardai la porte de ma chambre. De l’autre côté, le silence de l’appartement trop grand, trop vide, trop habité par des présences qui n’étaient pas la mienne. Alexandre était peut-être encore là, dans son bureau, ou peut-être était-il déjà parti rejoindre Viviane. Je n’avais aucune envie de le savoir.

« Je serai là dans une heure », dis-je.

Je raccrochai. Me levai. Mes jambes me portèrent machinalement vers la salle de bain. Dans l’armoire à pharmacie, devant le miroir où je me maquillais chaque matin pour être présentable, la petite boîte blanche était à sa place habituelle. À côté des flacons de parfum, des crèmes, des médicaments sans ordonnance. Elle faisait partie du décor. Depuis cinq ans, elle était là, discrète, fidèle, attentionnée.

Je la regardai un long moment.

La lumière du jour entrait par la fenêtre, frappant le plastique blanc, le faisant briller d’un éclat innocent. Je me souvins de la première fois qu’Alexandre me les avait données. Pour ta santé, ma belle. Je veux que tu sois en pleine forme. Sa voix était douce ce jour-là. Sa main avait effleuré la mienne. J’avais cru à un geste d’amour.

Je pris la boîte. Elle était presque pleine. Encore une semaine de vitamines. Encore une semaine de tout ce que je n’osais pas nommer.

Je la glissai dans mon sac, à côté de mon téléphone, à côté du mémo avec le nom de l’avocat.

Je ne savais pas encore pourquoi. Un instinct. Ce quelque chose qui, au fond de moi, depuis ce matin, avait cessé de se taire.

Dans le couloir, j’entendis le bruit d’une porte qui s’ouvre et se ferme. Alexandre partait à son tour. L’appartement devint entièrement vide.

Je restai une minute immobile au milieu de la salle de bain, les mains vides, le sac en bandoulière, à écouter le silence. Puis je sortis à mon tour, et je pris la direction du cabinet du Dr. Vasquez, sans me retourner.

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