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ENTRE LE PÈRE ET LE FILS
ENTRE LE PÈRE ET LE FILS
Author: Déesse

CHAPITRE 1 : LA MÉFIANCE

Author: Déesse
last update Petsa ng paglalathala: 2026-09-18 00:41:33

Zaira

Je suis née avec la peur des hommes, et cette peur est venue tôt, si tôt que je ne me souviens même pas du jour où elle s'est installée en moi, comme une ombre posée sur ma peau, une ombre froide et tenace qui n'est plus jamais repartie, qui a grandi avec moi, qui s'est nourrie de chaque déception, de chaque absence, de chaque larme versée dans le silence des nuits sans étoiles. Ce n'est pas une peur hurlante, pas une panique qui fait trembler les genoux et fuir dans la rue en criant, pas cette terreur visible qui attire les regards et provoque la pitié. Non. C'est une peur silencieuse, froide, logée dans le creux de mon ventre comme un serpent endormi, entre mes côtes comme une lame glissée sous la peau, juste sous mon cœur comme une promesse de souffrance. Une peur que j'ai apprise à cacher sous une carapace de glace et de méfiance, une armure invisible que je porte jour et nuit, que je ne quitte jamais, même quand je dors, même quand je rêve, même quand je voudrais tant, parfois, ne plus avoir à me protéger. Les gens appellent ça de la froideur. Ils disent que je suis distante, hautaine, insensible. Ils ne savent pas. Ils ne savent rien. Moi, j'appelle ça de la survie.

J'ai dix-neuf ans, et je vis seule à Rome depuis un an et demi, dans un appartement minuscule du quartier de San Lorenzo, un deux-pièces aux murs fissurés où le chauffage fonctionne quand il veut bien et où l'eau chaude est un luxe que je ne m'offre que deux fois par semaine, le mercredi et le dimanche, parce qu'il faut bien économiser, parce qu'il faut bien survivre. Je vis seule, non par choix, non par envie d'indépendance ou par désir de liberté, mais par nécessité, parce que la vie ne m'a pas laissé d'autre option, parce que les gens qui auraient dû m'aimer sont partis ou morts, parce que je n'ai personne vers qui me tourner, personne à qui demander de l'aide, personne qui m'attende quelque part. Ma mère est morte quand j'avais douze ans, usée par une vie qui ne lui a jamais rien offert d'autre que des factures impayées, des nuits blanches et des déceptions à répétition, une vie qui l'a consumée lentement, comme une bougie qu'on oublie d'éteindre et qui se vide de sa cire jusqu'à s'éteindre dans un dernier souffle. Mon père, lui, est parti bien avant sa mort, bien avant que je puisse comprendre pourquoi, bien avant que je puisse lui demander des explications qu'il ne m'aurait probablement jamais données. Je crois qu'il est quelque part dans le nord de l'Italie, avec une autre femme, une autre famille, une autre vie où je n'ai pas de place, où je n'ai jamais eu de place, où je ne suis qu'un souvenir lointain, une erreur de jeunesse, une fille qu'on préfère oublier. Il ne m'a jamais cherchée. Je ne l'ai jamais cherché non plus. Les hommes, dans ma famille, sont des absences. Des promesses brisées. Des portes qui claquent dans la nuit. Des larmes sur les joues de ma mère. Des silences qui pèsent plus lourd que tous les mots. Voilà ce que je sais des hommes. Voilà ce que j'ai appris. Voilà ce que je porte en moi comme une vérité gravée dans la chair.

Alors je me suis construite seule, avec mes petites mains, mes petites forces, ma grande colère, cette colère qui bouillonne en moi et que je ne sais pas toujours où mettre, qui me tient debout quand tout s'effondre, qui me pousse à avancer quand je voudrais m'arrêter, qui me rappelle que je suis vivante, que je suis là, que personne ne me brisera. J'ai travaillé dans un café pendant deux ans pour payer mes études, deux ans de matins glaciaux et de soirées interminables, deux ans de sourires forcés et de clients désagréables, deux ans à porter des plateaux trop lourds et à encaisser des remarques trop légères, deux ans à me taire et à encaisser, encore et encore, parce qu'il fallait bien manger, parce qu'il fallait bien payer le loyer, parce qu'il fallait bien survivre. Aujourd'hui, je suis étudiante en littérature à l'université de Rome, et c'est ma seule fierté, mon seul accomplissement, la seule chose que j'ai construite de mes propres mains. Les livres sont mes amis, mes confidents, mes amants silencieux. Ils ne me trahissent jamais. Ils ne me quittent jamais. Ils m'attendent patiemment sur les étagères, les pages ouvertes comme des bras tendus, les mots doux comme des caresses. Je vis dans un minuscule appartement de deux pièces dans le quartier de San Lorenzo, un quartier populaire, vivant, bruyant, un quartier qui ne dort jamais et qui ne m'a jamais demandé d'où je venais. Les murs sont fissurés, le chauffage fonctionne quand il veut, et l'eau chaude est un luxe que je m'offre deux fois par semaine. Mais c'est chez moi. Mon territoire. Mon refuge. Personne n'y entre. Personne ne me voit pleurer. Personne ne sait à quel point la solitude me pèse, ni à quel point je la protège comme un trésor, comme une forteresse, comme la dernière chose qui me reste.

Ma pudeur n'est pas une coquetterie, pas un jeu, pas une stratégie de séduction. C'est une armure. Je m'habille comme on ferme une porte, comme on verrouille une fenêtre, comme on tire un rideau sur une intimité qu'on ne veut pas partager. Des vêtements sombres, larges, éteints, qui effacent les courbes de mon corps, qui gomment les formes de ma féminité, qui disent au monde de ne pas me regarder, de ne pas me désirer, de ne pas s'approcher. Des cols hauts qui cachent la naissance de ma gorge, des manches longues qui couvrent mes bras, des chaussures plates qui me gardent ancrée au sol, prête à fuir, prête à courir, prête à me défendre. Je ne veux pas qu'on me regarde. Je ne veux pas qu'on devine la forme de mon corps, la courbe de mes hanches, la rondeur de mes seins, la finesse de ma taille. Je ne veux pas qu'on imagine ce qu'il y a sous mes vêtements, qu'on fantasme sur ce qu'on ne verra jamais, qu'on se raconte des histoires sur moi. Je ne veux pas qu'on désire. Le désir des hommes est une chose qui m'a toujours paru sale, menaçante, avide, une chose qui prend et qui ne donne jamais, une chose qui brûle et qui détruit, une chose qui m'a été enseignée par les regards insistants, les frôlements dans le métro, les murmures dans la rue, les mains qui traînent un peu trop, les sourires qui en disent trop long. Je l'ai vu dans les yeux de certains clients du café, ce désir, quand ils commandaient leur énième verre et que leur regard glissait sur moi comme une main. Je l'ai senti dans les frôlements du métro aux heures de pointe, ces corps qui se pressent contre le mien et qui s'attardent un peu trop. Je l'ai entendu dans les murmures des garçons de l'université, ces commentaires chuchotés sur mon passage, ces rires gras, ces sifflements. Et j'ai appris à le repousser avant même qu'il ne s'approche, à le glacer d'un regard, à le tuer dans l'œuf, à dresser entre lui et moi un mur de froideur et d'indifférence.

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