MasukAndrea LoredanJ’ai passé dix ans en Orient. J’ai appris à parler aux commerçants grecs, aux fonctionnaires ottomans, aux pirates barbaresques qui, contre paiement, deviennent des escortes. J’ai appris que l’honneur est une monnaie qui ne vaut rien à Beyrouth, et que la parole tenue a un prix, mais qu’elle est le seul vrai capital. J’ai appris la valeur du silence, de la distance, de la froideur calculée.Elle… elle en vient d’un autre champ de bataille. Les salons, les palais, les couloirs du pouvoir. Son arme n’était pas la lettre de change ou le registre de douane, mais l’information, la manipulation, le crime discret commandité par l’État. Une courtisane devenue espionne, devenue bourreau. L’histoire de Foscari est parvenue même à mes oreilles lointaines. Une affaire liquide, sombre. Efficace.Et la rumeur, plus basse, parle d’un philosophe. Un banni. Une faiblesse. Un amour, peut-être. C’est cette faille qui a failli la perdre, et qui a rendu ce mariage nécessaire. Une faille sen
GiuliaLe banquet qui suit est un déploiement de richesses silencieuses. Des plats en or, des vins rares, des conversations basses qui tournent autour des affaires, de la guerre en Orient, du prix des épices. Je suis assise à la droite d’Andrea. Nous ne nous parlons pas. Parfois, il se penche pour indiquer discrètement un dignitaire, me chuchote un nom, une fonction. C’est tout. Je remercie, je salue, je souris de ce sourire qui ne touche pas les yeux, celui que j’ai perfectionné.Contarini, à l’autre bout de la table, me fait un signe de tête presque imperceptible. Le message est clair : vous êtes désormais en sécurité. Vous êtes des nôtres, par le lien le plus ancien qui soit.La sécurité d’une prison dorée. La légitimité du collier.Plus tard, on nous conduit aux appartements conjugaux, une suite de pièces immenses et glaciales dans l’aile neuve du palais Loredan. Des serviteurs s’inclinent et se retirent.Le silence retombe, plus épais que jamais.Andrea se tient près de la chemin
GiuliaLa nouvelle se répand comme une traînée de poudre humide dans les canaux, alourdie de sous-entendus et de calculs. La Dame de Fer. L’anomalie. On la marie. On l’encadre. On la fait entrer dans le rang. C’est le murmure qui précède mon passage, qui s’éteint quand je tourne la tête, remplacé par des saluts trop profonds, des sourires trop étudiés.Les préparatifs sont une machinerie complexe et froide, dont je ne suis ni l’ouvrière ni la spectatrice, mais une pièce centrale exposée. On prend mes mesures pour la robe. Des tissus somptueux et sévères sont présentés : des brocarts de soie noire rehaussés de fils d’argent, des velours profonds couleur de vin. Rien de blanc. Ce n’est pas une célébration de la pureté, c’est l’étendard d’une alliance. On discute de la dot – qui n’en est pas une, mais un transfert d’actifs et de dettes, un rééquilibrage des livres de compte entre la République, la Maison Torelli et la Maison Loredan.Ma signature est requise sur des parchemins. Je signe.
GiuliaJe ne rêve pas de Foscari. Je ne rêve de rien. Son visage violacé, ses yeux exorbités sous l’eau sale, ne me visitent pas. C’est un tableau que j’ai regardé, analysé, et rangé dans la pièce des archives de mon esprit, avec tous les autres.Ce qui me visite, en revanche, ce sont des échos. L’écho de la voix de Leone lisant un poème. L’écho de son rire, bas et chaud. L’écho du silence partagé dans l’église. Ces échos ne viennent pas la nuit. Ils frappent en plein jour, au moment le plus inattendu : en descendant les marches du palais Ducal, en goûtant un vin trop âcre, en voyant un étudiant perdu dans un livre sur les quais. Une douleur fulgurante, précise, qui transperce l’armure de glace et trouve la chair vivante en dessous. Elle ne dure qu’une seconde. Le temps de reprendre mon souffle, et le froid revient, plus intense, comme pour compenser la brèche.Un après-midi, Contarini me convoque. Pas dans son bureau officiel, mais dans une squero désaffectée, un atelier de gondoles
GiuliaLes semaines suivent le départ de Leone comme les anneaux d’un serpent qui se referme. Un froid organisé. Une précision mécanique. Je me présente au Conseil des Dix, non pas en suppliante ou en témoin, mais en conseillère de fait. Les preuves que j’ai fournies sont irréfutables. Le procès de Raphael est une formalité, expédiée dans le secret le plus absolu des salles du Doge. Il est condamné à l’exil perpétuel, ses biens absorbés par la République. On ne parle plus de lui. À Venise, les hommes tombés n’ont même pas droit au souvenir.Contarini m’observe. Son regard, pareil à celui d’un horloger examinant un mécanisme complexe, ne me quitte jamais tout à fait. Je suis son œuvre, sa création dangereuse. Je dois prouver mon utilité. Je le fais.Je révèle d’autres réseaux de corruption, plus petits, des failles dans les douanes, des agents doubles dans les ambassades. Des informations que j’avais gardées en réserve, des graines que je fais maintenant germer pour montrer ma loyauté.
GiuliaNous volons des heures au temps. Nous quittons le palais par une porte dérobée, enveloppés dans des manteaux sombres. Nous errons dans une Venise qui semble différente, irréelle. Les marchands installent leurs étals, les gondoliers hèlent les premiers clients, les odeurs de pain chaud et de poisson se mêlent à la brume matinale. La vie normale, absurde, continue.Nous ne parlons pas de Contarini, de Raphael, du Conseil. Nous parlons de tout et de rien. De la lumière sur l’eau. D’un passage d’Aristote qu’il aime. De la façon dont je construisais des palais de sable, enfant, sur la plie du Lido. Nous nous tenons la main, comme deux adolescents, et chaque pression de ses doigts est une promesse et un adieu.Nous nous réfugions dans une petite église déserte, San Giovanni Elemosinario. L’air y est frais, sent l’encens et la pierre humide. Nous nous asseyons sur un banc, dans la pénombre d’une chapelle latérale.— Tu crois en quelque chose, Giulia ? me demande-t-il à voix basse, les







