Mag-log inLa nuit tomba d’un seul geste, rapide et claire.
Les montagnes autour d’Afella semblaient plus hautes que jamais, comme si elles s’étaient redressées pour mieux entendre. Dans les ruelles, les lampes à huile brûlaient avec lenteur, étirant leurs flammes en fils fragiles. Le vent, depuis le coucher du soleil, ne s’était pas encore montré. Mais on sentait sa promesse : ce silence avant l’appel, ce frisson que connaissent ceux qui ont déjà entendu le monde parler.Hassan ne dormait pas.
Dans la petite pièce qu’il partageait avec son père, il regardait les ombres danser sur le mur de pisé. Le vieux dormait profondément, insensible aux murmures qui couraient dans les poutres. Hassan, lui, sentait la terre bouger sous lui. Pas un tremblement — un souffle, lent, comme une respiration qui monte depuis très loin.Il se leva, passa la djellaba sur ses épaules, et sortit.
La lune n’était pas pleine, mais sa lumière suffisait à dessiner les sentiers. De la maison du cheikh, plus haut, aucune lampe ne brillait. Seule la silhouette d’un grand figuier marquait la frontière entre leurs mondes.Au pied du figuier, Lalla Tislin l’attendait déjà.
Ses yeux reflétaient la clarté pâle de la lune. — Je savais que tu viendrais, dit-elle. — Et moi, que tu ne dormirais pas. — Comment pourrais-je dormir, avec ce que le vent nous a dit hier ?Ils restèrent un instant sans parler.
Au loin, on entendait la rivière rouler des pierres, et le cri d’un hibou. Puis Tislin reprit : — Aïcha a dit que le vent demanderait un prix. Et cette nuit… j’ai rêvé d’elle. — D’Aïcha ? — Non. De celle qu’elle a nommée. Tislit n’Ouchen. Elle était dans le puits, mais l’eau ne la noyait pas. C’était elle qui respirait pour la montagne. Et elle m’a dit : “Quand les échos se lèvent, ne cours pas. Écoute jusqu’au bout.”Hassan la regarda longuement.
— Tu crois que les rêves parlent vraiment ? — Ici, oui. Les rêves ne viennent pas du sommeil, ils viennent du vent.Ils descendirent ensemble jusqu’à la source.
À chaque pas, le silence se faisait plus dense, plus chargé. Les oliviers frémissaient sans bruit, comme si leurs feuilles retenaient le souffle. Arrivés au puits, ils s’arrêtèrent.L’eau brillait d’un éclat sombre, presque métallique.
La double spirale, gravée la veille, s’était reformée — mais plus grande, plus lente, comme si le monde respirait à travers elle. Tislin toucha le bord. La pierre vibra. — Il est revenu, dit-elle. — Ou peut-être qu’il n’était jamais parti.Soudain, un écho monta du fond du puits — pas un son, pas une voix, mais un retour.
Leurs propres souffles, répétés, déformés, plus lourds, plus anciens. Chaque mot qu’ils avaient dit la veille revenait, mais chargé d’un autre accent, celui du temps. Le puits répétait ce qu’ils n’avaient pas compris.— C’est ça, la Nuit des Échos, murmura Tislin.
— Il nous renvoie nos propres paroles. — Oui. Pour qu’on sache ce qu’on a vraiment dit.Un vent léger se leva, tournant autour d’eux.
Les herbes déposées par Aïcha frémirent. Une flamme bleue se forma au-dessus de l’eau — minuscule, stable, comme un regard. Dans cette lumière, Hassan crut voir des signes : des visages, des ombres, des portes. Et au milieu, un symbole qu’il reconnut sans l’avoir appris : un œil ouvert au centre d’une spirale.— C’est lui, dit Tislin.
— Qui ? — Le gardien. Celui qu’on ne voit qu’une fois avant le choix.La flamme s’éteignit d’un coup.
Le vent retomba. Mais le sol, sous eux, vibra longuement, comme si quelque chose marchait lentement sous la terre. Tislin leva la tête. La lune semblait plus basse, presque posée sur la montagne. Et dans la lumière blafarde, la silhouette d’Aïcha apparut sur la crête, immobile. Elle leva une main. Son geste voulait dire : “Tenez bon.”Puis la nuit se referma.
Et, pour la première fois depuis des générations, la montagne répondit. Un son long, profond, sans origine, roula sous leurs pieds. Ce n’était ni un tonnerre, ni un cri, ni une prière. C’était une phrase de pierre, un mot du monde.Le vent traduisit doucement :
“Le Souffle revient… mais pas seul.”
Le groupe marcha longtemps à travers les Terres Muettes.Les silhouettes noires avaient disparu derrière les roches,mais leur absence n’était qu’un voile fragile étendu sur un gouffre.Hassan le sentait :ce silence-là n’apaisait rien.Il amplifiait tout.Le Gardien avançait sans se retourner,suivi du premier souffle qui oscillait comme une veilleuse affaiblie.Tislin, elle, gardait le regard fixé sur Younes,craignant qu’une nouvelle pulsation invisiblevienne le saisir à l’intérieur.Le plateau s’étendait encore et encore,gris et sans fin.Par moments, la terre semblait vouloir vibrer,comme si ce monde muet cherchait à parlermais n’en avait plus la capacité.Enfin, après ce qui sembla des heures,la terre changea légèrement d’inclinaison :un flanc de montagne se dessinait à l’ouest,érodé, strié de longues marques sombresqui semblaient fumer faiblement sous la lumière morte.Le Gardien s’arrêta.— « Nous y sommes.La Faille du Couchant. »Hassan plissa les yeux.Il ne voyait
Ils quittèrent le refuge avant que la lumière ne prenne pleinement sa place dans la vallée.Le Gardien ouvrait la marche, lourd et silencieux,ses pas creusant la terre sèche comme si la montagne elle-mêmes’écartait devant lui.Derrière, Younes avançait entre Hassan et Tislin,le souffle court,mais sans hésitation.Le premier souffle, lui, oscillait autour de l’enfantcomme une lampe fragile portée par un vent ancien.La vallée semblait retenir sa respiration.Les arbres se courbaient légèrement,les herbes se taisaient,et même les pierres baignaient dans un calme étouffant.Personne ne parlait.Le monde entier semblait écouter.1. Le départHassan jetait régulièrement un regard derrière lui,comme si quelque chose allait surgir d’un instant à l’autre.— On n’aurait jamais dû quitter le refuge aussi vite.— On n’aurait jamais dû entrer dans cette vallée, murmura Tislin, la voix brisée.Le Gardien ne se retourna pas.— « Vous n’aviez pas le choix.La vallée vous a appelés.Il ne res
La vallée ne respirait plus comme avant.Au petit matin, une étrange clarté flottait entre les montagnes,comme un voile posé sur le monde.La lumière n’était ni douce ni vive,mais suspendue —comme si le jour hésitait à naître.Hassan fut le premier à sortir du refuge.L’air lui sembla plus lourd,presque chargé d’un écho qu’il ne comprenait pas.Il inspira profondément,et son souffle lui revint déformé,comme s’il rebondissait sur quelque chose d’invisible.— Le monde… a changé, murmura-t-il.Il se retourna vers l’intérieur du refuge.Younes était assis,les mains posées sur ses cuisses,le regard plongé dans un point invisible du mur.Tislin s’approcha de lui avec précaution.— Younes… tu te sens comment ?L’enfant tourna lentement la tête vers elle.Ses yeux dorés avaient gagné une nuance sombre,comme une ombre douce déposée au fond de la lumière.— Je me sens… différent.Il y a quelque chose en moiqui bouge encore.Le premier souffle apparut,flottant à hauteur de ses épaules
La nuit avait été longue,trop longue,comme un fil qu’on tire jusqu’à sentir qu’il va céder.Lorsque les premiers reflets mornes du matin glissèrent sur la vallée,personne n’avait réellement dormi.Même le Gardien avait passé la nuit à scruter l’horizon,comme une montagne en alerte.Younes était éveillé avant tous.Assis en tailleur,les mains posées sur ses genoux,il regardait la poussière immobile comme si elle lui parlait.Hassan s’approcha doucement.— Tu n’as pas dormi…— Non. J’avais peur… si je dors,qu’ils reviennent…à l’intérieur.Le premier souffle se matérialisa près de lui,sa lumière faible mais stable.— « Ils reviendront.Avec le sommeil ou sans lui.C’est pour cela que tu dois apprendreà fermer la porte.De l’intérieur. »Tislin fronça les sourcils.— La porte ?Quelle porte ?Le souffle répondit :— « Celle qui sépare ce que tu esde ce qui te traverse.Elle existe en chaque être.Mais chez l’enfant…elle est fendue.Il doit la reconstruire. »Hassan posa une ma
Le témoin avait disparu,mais son absence était plus lourde que sa présence.Comme si la vallée respirait différemment maintenant,à un rythme décidé par un autre souffle.Hassan tenait encore Younes contre lui,trop fort peut-être,comme si lâcher son filspermettrait à une autre forcede l’arracher à nouveau.Tislin, les mains tremblantes,approchait la coquille-lanterne du visage de l’enfant.— Younes… tu m’entends ?Regarde-moi, d’accord ?Younes ouvrit lentement les yeux.Il était pâle,mais présent.Et surtout… calme d’une manière étrange,comme si le cri intérieurs’était tu.Le premier souffle était presque immobile,comme figé entre deux états.— « Il a tenu.Il a survécu à la lecture.Peu d’êtres… peuvent dire la même chose. »Le Gardien renifla,un bruit de roches qui s’effondrent.— « Mais il a vu quelque chose.Quelque chose que même un témoin ne devrait pas voir. »Hassan leva les yeux, fébrile :— Qu’est-ce que… ça veut dire ?Il est en danger ?Le premier souffle répon
La silhouette avançait lentement,comme si chaque pas était une décision.Elle ne marchait pas vraiment sur le sol ;le sol semblait plutôt se déplacer sous elle,comme pour lui faire place.Hassan sentit sa gorge se resserrer.Même le vent, habituellement libre dans la vallée,restait suspendu,hésitant à toucher cette présence.Younes, lui,ne bougeait pas.Il observait le point lumineux qui approchait,ses yeux dorés fix&eac







