FAZER LOGINChapitre 2 — Adrien
Je n'ai jamais voulu de ce mariage.
Mon père me l'a imposé un matin de décembre, dans le grand bureau lambrissé où il fumait ses cigares en regardant la neige tomber sur le parc. Le feu crépitait dans la cheminée monumentale, les flammes jetaient des lueurs mouvantes sur les boiseries d'acajou, et l'odeur du tabac se mêlait à celle du vieux cuir des fauteuils club.
— Tu épouseras la fille Vauclerc, avait-il dit sans même lever les yeux de son courrier, c'est la seule façon d'étouffer l'affaire avant qu'elle n'éclabousse la famille.
Sa voix était calme, définitive, aussi froide que le marbre de la cheminée contre laquelle je m'étais appuyé en croisant les bras. Je le revois encore, le front ridé par les soucis, les doigts tachés d'encre qui tournaient les pages de son agenda sans la moindre hésitation. Il ne me demandait pas mon avis, il ne me consultait pas, il m'ordonnait d'obéir à la raison familiale comme on ordonne à un soldat de monter au front.
L'affaire. Un scandale financier que je n'avais pas vu venir, un trou béant dans les comptes que quelqu'un devait combler, et ce quelqu'un avait un nom : Vauclerc. Le père d'Élina était un homme brisé, un chercheur minable que l'on avait accusé de malversations dont il n'était peut-être même pas coupable, mais sa fille, sa fille unique, représentait une monnaie d'échange acceptable. En l'épousant, je sauvais l'empire Morcant. C'était aussi simple que cela, aussi froid qu'une transaction bancaire. Les journalistes se seraient tus, les actionnaires auraient retrouvé confiance, et le nom de ma famille serait resté intouchable.
Élina Vauclerc est devenue Élina Morcant sans que j'aie eu mon mot à dire, et depuis cinq ans elle occupe dans ma vie la place d'un meuble élégant et silencieux. Elle est docile, elle est discrète, elle ne se plaint jamais, et cela me convient parfaitement. Je ne lui ai jamais promis d'amour, je ne lui ai jamais menti. Le soir de notre mariage, dans la suite nuptiale du Ritz, je lui ai dit que je ferais mon devoir, rien de plus, et elle a hoché la tête avec une expression que je n'ai pas su déchiffrer. Ses yeux, d'un gris si pâle qu'ils en paraissaient transparents, se sont posés sur moi une seconde, puis elle a détourné le regard vers la fenêtre où scintillaient les lumières de Paris.
Ce matin, en m'asseyant à mon bureau, je trouve une enveloppe parfumée glissée entre les dossiers. Le papier est crème, légèrement texturé, et l'écriture de Chloé ondule sur l'enveloppe avec cette grâce féline que je reconnaîtrais entre mille. Je décachète le pli et je respire son parfum, un mélange de jasmin et de musc blanc qui me rappelle les années d'avant, quand nous étions jeunes et que l'avenir nous appartenait.
"Retrouve-moi ce soir au Cercle. J'ai quelque chose à te dire. Chloé."
Une bouffée de chaleur monte dans ma poitrine, aussitôt réprimée. Chloé Deveraux aurait dû être ma femme. Nous étions promis depuis l'enfance, nos deux familles avaient scellé cette alliance bien avant que le scandale ne vienne tout renverser. Elle est belle, spirituelle, ambitieuse, tout ce que la société attend de l'épouse d'un Morcant. Ses yeux verts pétillent d'intelligence, sa conversation est un feu d'artifice, et quand elle entre dans une pièce, tous les regards se tournent vers elle.
— Tu aurais dû l'épouser, me répète ma mère à chaque déjeuner dominical, au lieu de t'encombrer de cette fille qui n'a ni fortune ni conversation.
Ma mère, Béatrice, ne pardonne rien. Elle porte le deuil de ce qu'elle appelle "la mésalliance" avec une constance qui frise l'obsession. Chaque regard qu'elle pose sur Élina est un reproche, chaque mot qu'elle lui adresse est une flèche empoisonnée. Je devrais intervenir, je le sais, mais je n'en ai pas la force, ou peut-être pas l'envie. L'indifférence est une armure plus confortable que la culpabilité.
Je ne réponds pas. Je finis mon café, je signe les documents que mon assistant me tend, et je repousse le visage d'Élina qui flotte parfois dans mes pensées sans que je sache pourquoi. Sa silhouette effacée dans l'escalier, ses yeux trop grands dans son visage pâle, ses mains fines posées sur la rampe comme deux oiseaux fatigués. Elle est parfaite dans son rôle, et je n'attends rien d'elle. Alors pourquoi son image revient-elle ainsi, à l'improviste, comme une mélodie que l'on croyait oubliée ?
Le soir venu, je me rends au Cercle. L'établissement est un havre feutré réservé à l'élite, un écrin de velours grenat et de boiseries sombres où les hommes d'affaires viennent sceller leurs accords loin des oreilles indiscrètes. Les serveurs glissent entre les tables comme des ombres, les verres en cristal tintent doucement, et la lumière des bougies se reflète dans les miroirs biseautés qui tapissent les murs.
Chloé m'attend près de la baie vitrée qui donne sur les quais de la Seine. Elle est resplendissante dans une robe rouge qui épouse ses hanches comme une seconde peau, ses cheveux auburn relevés en un chignon lâche d'où s'échappent quelques mèches calculées avec soin. Ses lèvres écarlates s'étirent en un sourire quand elle m'aperçoit, et elle se lève pour m'accueillir, ses talons claquant sur le parquet ciré.
— Tu m'as manqué, murmure-t-elle en posant ses doigts sur ma manche, juste au-dessus du poignet, là où bat le pouls.
— Toi aussi, réponds-je, et c'est vrai, ou du moins c'est ce que je crois.
Je m'assieds face à elle. Le serveur emplit nos verres d'un bordeaux millésimé dont je ne goûterai pas la finesse, trop absorbé par le flot de paroles de Chloé. Elle me parle de son prochain voyage à New York, d'une exposition qu'elle veut organiser, de l'avenir que nous pourrions enfin construire quand je serai libéré de ce mariage absurde. Ses mains dansent dans l'air en ponctuant ses phrases, ses bagues jettent des éclats sous les bougies.
— J'ai trop attendu, Raphaël, il est temps que tu te libères, dit-elle en plongeant ses yeux verts dans les miens.
Je hoche la tête, je bois une gorgée de vin, et je devrais être heureux. Cette femme est tout ce que j'ai toujours désiré, et pourtant quelque chose me gratte à l'intérieur de la poitrine, une petite irritation dont je n'identifie pas la source. Je pense aux yeux d'Élina ce matin, quand je l'ai croisée dans l'escalier. Elle m'a regardé une seconde de trop, puis elle a baissé les paupières, et je suis passé sans rien dire.
— À quoi penses-tu ? demande Chloé en posant sa main sur la mienne.
— À rien, réponds-je en retirant mes doigts avec une lenteur qu'elle perçoit immédiatement.
Son sourire vacille, une fraction de seconde, puis elle se reprend et porte son verre à ses lèvres. Mais je sais qu'elle a senti la faille, cette faille que je ne comprends pas moi-même et qui s'élargit chaque fois que je croise le fantôme silencieux de ma femme.
Chapitre 34ÉlinaJe sais qu'il est là depuis l'instant où j'ai franchi le seuil de la salle de bal, car j'ai senti son regard se poser sur moi comme une brûlure, comme une main invisible qui se referme sur ma gorge et qui tente de m'étouffer. Je ne l'ai pas cherché des yeux, je n'ai pas tourné la tête, je n'ai pas laissé mon regard dériver vers cette colonne de marbre où je devine sa silhouette figée, mais je l'ai vu, je l'ai senti, je l'ai reconnu à cette sensation de froid qui m'a parcouru l'échine, à ce frisson ancestral qui ne trompe pas.Adrien Morcant est venu, et il me regarde comme on regarde un fantôme, avec des yeux écarquillés d'incrédulité et de stupeur, comme s'il n'arrivait pas à croire que la femme qui se tient devant lui, dans cette robe de velours pourpre, au bras d'un autre
Chapitre 33AdrienLa soirée de gala de la Fondation Médéric est l'un de ces événements mondains que je fréquente depuis toujours sans jamais y prendre plaisir, une grand-messe de la philanthropie de façade où les hommes d'affaires en smoking échangent des poignées de main aussi creuses que leurs promesses de dons. La salle de bal de l'hôtel Excelsior ruisselle de dorures et de cristaux, les lustres monumentaux déversent une lumière ambrée sur les robes de haute couture qui bruissent comme des ailes de papillons, et l'orchestre, perché sur une estrade de velours grenat, joue une valse lente que personne n'écoute, couverte par le brouhaha des conversations et le tintement des flûtes de champagne. L'air saturé de parfums capiteux, de jasmin, de tubéreuse, de santal, tourne en volutes épaisses sous les plafon
Chapitre 32ÉlinaLe restaurant où Noam m'a donné rendez-vous est un endroit discret, presque secret, niché au sommet d'une falaise de granit qui surplombe l'océan, une bâtisse de pierre blanche aux volets bleu marine dont la terrasse vitrée semble flotter au-dessus des vagues. La nuit est tombée depuis longtemps, une nuit sans lune, et les étoiles s'accrochent au ciel comme une poussière de diamants sur un écrin de velours noir. Les tables sont espacées, nappées de lin blanc amidonné qui crisse sous les coudes, éclairées par des bougies dont la flamme vacille dans des photophores de verre dépoli, et l'air salin qui entre par les fenêtres entrouvertes se mêle aux parfums de la mer, du beurre fondu, du pain grillé et des herbes de Provence que le chef effeuille sur les plats. Le bruit des vagues qui se brisent contre les
Chapitre 31AdrienLe téléphone est glacé contre mon oreille, et la sonnerie résonne interminablement, une plainte monocorde qui semble narguer mon impatience, qui s'étire en un bourdonnement lancinant de seconde en seconde. Mon bureau est plongé dans une pénombre que je n'ai pas pris la peine de dissiper, les rideaux de velours tirés sur les fenêtres, la lampe de bureau éteinte, seule la lueur blafarde de l'écran d'ordinateur jette une clarté spectrale sur le sous-main de cuir, sur les dossiers éparpillés, sur la photo d'Élina que je ne range plus, que je garde posée contre le pied de la lampe.Cela fait trois jours que j'ai vu la conférence, trois jours que je ne dors plus, que je ne mange plus, que j'erre dans le manoir comme un spectre, obsédé par l'image de cette femme que j'ai perdue et qui rayonne sur tous les écrans du pays. Les cernes qui creusent mes yeux se sont agrandis, mes doigts tremblent quand je tiens un verre, et Chloé elle-même a cessé de me parler, lasse de mes sile
Chapitre 30ÉlinaLa conférence s'est achevée dans un tonnerre d'applaudissements, et depuis, le monde semble s'être abattu sur moi comme une vague déferlante qui ne cesse de grossir. Les sollicitations affluent par centaines, par milliers, une avalanche de papier et de voix qui menace de m'ensevelir : des appels téléphoniques qui sonnent sans interruption, des courriels qui s'accumulent par centaines dans ma boîte de réception, des lettres recommandées qui s'empilent sur mon bureau en tours branlantes, des messages de félicitations, des demandes d'interviews pour des journaux, des radios, des télévisions, des propositions de partenariats émanant des plus grands laboratoires pharmaceutiques, des invitations à des colloques aux quatre coins du monde, des menaces aussi, parfois, anonymes, griffonnées sur du papier quadrillé, que Noam intercepte avant qu'elles ne parviennent jusqu'à moi.Mon bureau, ce havre de paix où je passais des heures à travailler dans le silence complice des centr
Chapitre 29AdrienLe salon du manoir est plongé dans une pénombre que troue seulement la lueur bleutée de l'écran de télévision, un écran large de près de deux mètres que Chloé a fait installer le mois dernier pour remplacer l'ancien poste qu'elle jugeait indigne de notre standing. Les rideaux de velours bordeaux sont tirés sur les hautes fenêtres à meneaux, le feu s'est éteint dans la cheminée de marbre depuis des heures, et un froid humide s'insinue sous les portes, rampe sur les parquets cirés, enveloppe les meubles dans un linceul de silence. Le silence de la grande bâtisse est si profond que j'entends mon propre cœur battre, un galop sourd et irrégulier qui résonne dans mes tempes, dans ma gorge, dans mes poignets, comme un tambour qui scande ma déroute.J'ai trouvé l'information par hasard, ou peut-être par ce mélange de hasard et d'obsession qui gouverne ma vie depuis des mois. Un bandeau défilant au bas de l'écran, sur une chaîne d'information en continu que je regardais sans







