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Il l'a perdue pour toujours
Il l'a perdue pour toujours
Penulis: Les écrits d'une Mariam

Chapitre 1

last update Tanggal publikasi: 2026-05-29 06:24:41

Chapitre 1

 Élina

Cinq années de mariage, et je n'ai toujours pas trouvé la place que je suis censée occuper dans cette maison.

Le manoir Morcant s'étend autour de moi comme une cage de pierre blonde et de marbre froid, ses couloirs interminables que je parcours sans bruit, ses pièces immenses que je traverse sans qu'aucun regard ne s'y attarde jamais. Les murs sont tapissés de boiseries sombres qui absorbent la lumière, de tentures aux teintes bordeaux qui étouffent les sons, et l'air lui-même semble chargé d'une poussière ancienne que personne ne songe à dissiper. Les fenêtres à meneaux découpent le jour en losanges pâles qui glissent sur les parquets cirés sans jamais réchauffer l'atmosphère, et chaque fois que je pose la main sur une rampe d'escalier, le bois glacé me rappelle que je ne suis qu'une invitée dans cette demeure qui ne m'appartient pas.

Adrien ne me voit pas. Il ne m'a jamais vue.

Dès le premier soir, dès la première heure de cette union que l'on avait cousue autour de nous comme un linceul de soie, j'ai compris que je n'étais qu'un nom sur un contrat, une signature au bas d'un document que son père avait rédigé pour sauver les apparences. Je me souviens de la façon dont il m'a regardée ce jour-là, ou plutôt dont il ne m'a pas regardée : ses yeux noirs fixés sur un point au-dessus de mon épaule, sa mâchoire serrée, ses doigts qui ne tremblaient pas en glissant l'anneau sur ma phalange. La cérémonie était grandiose, les fleurs blanches s'amoncelaient autour de l'autel comme des montagnes de neige, les invités portaient des robes et des habits qui coûtaient plus cher que tout ce que ma famille avait jamais possédé, et moi je me tenais là, au centre de ce faste, plus seule que je ne l'avais jamais été.

Chaque matin, je descends dans la salle à manger et je le trouve déjà parti ou déjà absorbé par les journaux financiers, les lèvres pincées sur des chiffres que je ne suis pas autorisée à comprendre. Le café refroidit dans ma tasse pendant que j'attends un mot, un geste, un regard, mais rien ne vient. Les secondes s'égrènent sur l'horloge comtoise dont le tic-tac martèle le silence comme un métronome funèbre. Les couverts en argent massif brillent sous la lumière des candélabres, les assiettes en porcelaine de Limoges dessinent un cercle parfait sur la nappe de lin blanc, et tout cela n'est qu'un décor, un théâtre où nous jouons chaque jour la même pièce muette.

Chaque soir, il s'enferme dans son bureau, et le claquement de la porte est le seul dialogue que nous partageons.

— Bonsoir, dis-je parfois quand il passe devant moi dans le hall, les épaules voûtées par la fatigue, le col de sa chemise légèrement défait.

Il hoche la tête sans ralentir, et son regard glisse sur moi comme l'eau glisse sur une pierre polie, sans s'attarder, sans reconnaître autre chose qu'une présence familière et insignifiante. Son parfum flotte derrière lui, un mélange de cuir, de bois de santal et d'un alcool fort qu'il boit seul, tard dans la nuit, quand il croit que tout le monde dort.

Je suis Madame Morcant, et pourtant je ne suis rien.

Une présence transparente qui sert le thé aux invités, qui sourit aux dîners, qui baisse les yeux quand sa mère à lui, Béatrice, daigne m'adresser une remarque sur ma tenue ou mon silence. Béatrice est une femme sculptée dans l'albâtre et le mépris, toujours vêtue de tailleurs stricts dont les couleurs rappellent les saisons mourantes, les gris de novembre, les bruns de décembre. Sa voix est un filet glacé qui s'insinue sous la peau, et chacun de ses compliments est une lame déguisée en velours.

— Ma chère, vous êtes d'une discrétion remarquable, m'a-t-elle dit un jour en posant sa main baguée sur mon poignet, c'est une qualité si rare chez les femmes d'aujourd'hui.

Les domestiques eux-mêmes ont appris à imiter son indifférence. Ils posent les plats devant moi sans me regarder, ils remplissent mon verre sans attendre que je les remercie, ils circulent dans les pièces avec la déférence qu'ils doivent à mon titre mais sans la chaleur qu'ils réserveraient à une véritable maîtresse de maison. J'ai trente ans, et je vis dans un tombeau.

La seule chose qui m'appartient encore, c'est la nuit.

Quand le manoir dort, quand les lustres de cristal sont éteints et que les portraits ancestraux ne sont plus que des ombres sévères sur les murs, je me glisse hors de ma chambre comme une voleuse et je gagne l'aile abandonnée. Le trajet est un rituel : je compte les dix-sept pas du couloir principal, je tourne à gauche après le vase chinois, je pousse la porte dérobée qui grince sur ses gonds rouillés. L'odeur change immédiatement, l'encaustique et le bois ciré cèdent la place à la poussière, à l'humidité, au parfum âcre des tapisseries décollées par le temps. Personne n'y va jamais. C'est une enfilade de pièces que l'on a condamnées il y a des décennies, des chambres dont les fenêtres donnent sur un jardin retourné à l'état sauvage, des salons dont les meubles sont recouverts de draps blancs qui flottent dans l'obscurité comme des spectres.

J'y ai installé une table, une lampe à pétrole dont la flamme jaune vacille au moindre courant d'air, et les cahiers que je cache depuis des années. La table est bancale, je l'ai calée avec un vieux livre de comptes dont les pages sentent le moisi, et la chaise cannée gémit sous mon poids chaque fois que je m'assieds. Mais c'est mon royaume, mon sanctuaire, le seul endroit au monde où je peux respirer sans que l'on mesure la qualité de mon souffle.

Je sais qu'une autre femme occupe son cœur. Je l'ai su avant même de prononcer mes vœux devant l'autel glacé de la cathédrale. Son nom flotte dans les conversations que l'on interrompt à mon approche, il apparaît parfois sur l'écran de son téléphone quand il le pose négligemment sur la table. Chloé. Chloé Deveraux. Elle est belle, elle est libre, elle est tout ce que je ne serai jamais aux yeux de mon mari. Les magazines people montrent parfois sa silhouette élancée dans les soirées de charité, sa chevelure auburn qui cascade sur ses épaules nues, son sourire éclatant qui semble promettre le bonheur à quiconque croise son chemin.

Et moi, je suis la clause, la formalité, l'épouse commode que l'on épouse pour faire taire les rumeurs et sauver l'héritage.

Ce soir, je suis restée plus tard que d'habitude dans l'atelier clandestin, penchée sur des équations qui dansent devant mes yeux fatigués. Les chiffres s'emmêlent, les symboles chimiques se superposent, et je dois m'y reprendre à trois fois pour vérifier une liaison moléculaire que j'avais pourtant résolue la veille. La fatigue est un voile qui tombe sur mes pensées, mais je ne peux pas m'arrêter, je ne peux jamais m'arrêter, parce que ce travail est la seule preuve que je ne suis pas encore morte.

Quand je regagne enfin ma chambre, le couloir est silencieux. Les appliques murales diffusent une lumière tamisée qui allonge les ombres sur les tapisseries. Je passe devant la porte du bureau d'Adrien. Elle est entrouverte, un rai de lumière dorée filtre sur le plancher. Je m'arrête, le cœur battant, et j'aperçois son profil incliné sur des dossiers, la ligne dure de sa mâchoire, ses doigts qui pianotent sur le bois d'acajou. Il a desserré sa cravate, le col de sa chemise blanche est ouvert sur sa gorge, et une mèche sombre tombe sur son front. Il est beau, il a toujours été beau, de cette beauté inaccessible qui fait mal à force d'être contemplée sans jamais être touchée.

Il ne lève pas les yeux. Il ne sait même pas que je suis là, à quelques mètres de lui, le cœur serré comme un poing, les ongles enfoncés dans les paumes. Je reste immobile une minute, peut-être deux, à le regarder sans qu'il me voie, à respirer le même air que lui pour la première fois de la journée. Puis je m'éloigne, et mes pas ne font aucun bruit sur le tapis.

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