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Chapitre 3

last update Date de publication: 2026-05-29 06:26:47

Chapitre 3 — Élina

Personne ne sait ce que je fais quand la nuit tombe sur le manoir.

L'aile abandonnée est mon royaume clandestin, un dédale de pièces que j'ai apprivoisées une à une, dont j'ai chassé les toiles d'araignée et épousseté les meubles à la lueur d'une lampe torche. Les premières semaines, je toussais à cause de la poussière, mes yeux pleuraient, mes doigts se couvraient d'ampoules à force de frotter les surfaces encrassées. Mais j'ai persévéré. Chaque nuit, j'apprivoisais un peu plus cet espace abandonné, j'en faisais une extension de mon âme, un refuge où personne ne viendrait me chercher.

C'est là que j'ai installé mon véritable chez-moi : une table de bois brut dont les veines dessinent des arabesques sous la flamme de la bougie, une chaise cannée dont le dossier craque quand je m'y adosse, et les instruments de mon génie secret. Des cahiers reliés de toile cirée noire que j'achète dans une papeterie modeste du centre-ville, des feuilles volantes couvertes d'équations que personne ne pourrait déchiffrer, des schémas de protéines dessinés à main levée avec une précision de cristallographe, des formules moléculaires qui s'enchaînent comme les phrases d'une langue que je suis la seule à parler. Le jour, je suis l'épouse effacée d'Adrien Morcant, celle que l'on salue à peine et que l'on oublie aussitôt. La nuit, je suis Élina Vauclerc, la chercheuse que les plus grands laboratoires s'arrachaient il y a dix ans, avant que ma vie ne bascule dans le précipice.

J'ai toujours eu ce don.

Petite fille, je démontais les réveils pour comprendre le mouvement des aiguilles. Ma mère me surprenait assise sur le carrelage de la cuisine, entourée de ressorts et de rouages minuscules, les doigts noirs de graisse et les yeux brillants de concentration.

— Tu vas tout casser, soupirait-elle en ramassant les pièces éparpillées.

Mais je ne cassais rien, je comprenais. Chaque engrenage avait sa logique, chaque rouage sa fonction, et mon esprit assemblaitt naturellement les causes et les conséquences comme d'autres assemblaient des puzzles. Adolescente, je passais mes samedis dans la librairie de mon père à dévorer des traités de biologie moléculaire, des manuels de chimie organique, pendant que mes camarades flânaient dans les boutiques de vêtements ou s'échangeaient des regards enamourés à la sortie du cinéma.

— Tu devrais sortir, s'inquiétait mon père en posant une tasse de chocolat chaud près de mon coude, voir des amis, t'amuser un peu.

— Je m'amuse, répondais-je sans lever les yeux de mes schémas.

Et c'était vrai. La science était mon jeu, ma passion, mon oxygène. À vingt ans, j'avais publié trois articles dans des revues internationales et les plus prestigieuses universités m'ouvraient leurs portes. Mon père était fier, il découpait mes publications dans les journaux et les rangeait dans un classeur qu'il montrait à tous les clients de la librairie. Ma mère souriait en silence, ses doigts fins caressant la couverture des livres que je lui rapportais, et je croyais que le monde m'appartenait, que rien ne pourrait jamais éteindre cette flamme qui brûlait en moi.

Puis tout s'est effondré.

Le scandale, l'accusation, la ruine. Mon père que l'on a traîné dans la boue, accusé d'avoir falsifié des brevets, d'avoir détourné des fonds qui n'existaient que dans l'imagination de ses ennemis. Je le revois, le visage défait, les épaules voûtées, assis dans la librairie vide dont les étagères avaient été saisies. Ma mère qui a dépéri, qui s'est éteinte comme une bougie privée d'air, les yeux fixés sur une fenêtre qui ne donnait plus sur rien. Et cet homme, Adrien Morcant, que l'on m'a présenté comme un sauveur alors qu'il n'était qu'un geôlier, avec son regard noir et ses silences lourds, avec sa promesse de protéger ce qui restait de ma famille en échange de ma liberté.

Je l'ai épousé pour sauver ce qu'il restait de mon père, pour que ma mère puisse mourir en paix dans une maison chauffée, et j'ai enterré mon génie avec ma robe de mariée, cette robe de dentelle ivoire que je n'avais même pas choisie, que Béatrice avait commandée chez un couturier de l'avenue Montaigne sans me consulter.

Ce soir, je travaille sur une molécule qui pourrait révolutionner la médecine régénérative. Mes doigts tremblent d'excitation en alignant les équations, en vérifiant les liaisons chimiques, en imaginant les essais cliniques à venir. La flamme de la lampe à pétrole vacille, projetant des ombres mouvantes sur les murs décrépits, et je sens mon cœur battre plus vite, comme chaque fois que je m'approche d'une découverte. C'est une idée folle, une intuition que j'ai eue il y a des mois, en lisant un article sur les cellules souches et leur capacité à se reprogrammer. Les scientifiques du monde entier cherchent la clé de ce mécanisme, et moi, dans cette aile abandonnée, avec pour seul matériel un cahier et un crayon, je suis peut-être en train de la trouver.

— Tu es folle, murmuré-je à mon reflet dans la vitre poussiéreuse, complètement folle.

Mais je souris en le disant, parce que cette folie est la seule chose qui me tient encore debout.

Je pense à Adrien, qui dort à l'autre bout du manoir, ignorant tout de la femme qu'il a épousée. Il ne sait pas que je pourrais sauver des vies. Il ne sait pas que je suis plus brillante que tous ses associés réunis. Il ne sait rien, parce qu'il n'a jamais posé de question, parce qu'il n'a jamais regardé au-delà de mon silence. Pour lui, je suis l'épouse docile, le meuble commode, la présence transparente qui ne fait pas de vagues. Il ne s'est jamais demandé ce que je faisais pendant ces longues heures où je disparaissais. Il ne s'est jamais inquiété de savoir si j'avais des rêves, des ambitions, des souvenirs.

— Bonsoir, lui ai-je dit ce matin dans l'escalier, en croisant son regard noir.

Il a hoché la tête sans ralentir, et j'ai vu dans ses yeux cette absence qui est pire que la haine. La haine aurait été une forme de reconnaissance, une preuve que j'existe, que ma présence produit un effet sur lui. Mais l'indifférence est un vide, un gouffre sans fond où je me perds depuis cinq ans.

Je range mes cahiers dans leur cachette, sous une latte du plancher que j'ai descellée au prix de plusieurs nuits de travail. La latte s'emboîte parfaitement, le bois craque un peu puis se tait. Personne ne pourrait deviner qu'un trésor dort sous ces planches poussiéreuses.

J'éteins la bougie. La flamme résiste une seconde, s'étire vers le plafond, puis s'évanouit dans un filet de fumée qui sent la cire chaude. L'obscurité m'enveloppe, complice, et je reste un instant immobile dans le noir, à écouter le silence du manoir. Quelque part, très loin, une horloge sonne les douze coups de minuit.

Demain, je devrai redevenir Madame Morcant, sourire aux invités de Béatrice, baisser les yeux devant Chloé qui viendra peut-être dîner. Mais cette nuit, dans le silence de l'aile abandonnée, je suis encore Élina Vauclerc, et personne, pas même Adrien Morcant, ne pourra me l'enlever.

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