MasukMARCUS
Aujourd'hui, ça fait dix ans que mon père est mort.
Dix ans.
Je devrais être habitué. Je ne le suis pas. La douleur est là, tapie, prête à surgir au moindre souvenir. Une odeur de cuir. Une voix grave dans un film. Une photo oubliée dans un tiroir.
Je ne dis rien à Sofia. Je vais au bureau, je fais semblant. Réunions, décisions, sourires de façade. Personne ne sai
Elle a raccroché.Une heure plus tard, elle est là. Elle a fait livrer des plats chinois. Elle entre, pose les sacs sur mon bureau, écarte les dossiers.— Mange.— Je n'ai pas faim.— Mange quand même.Elle s'assied sur le bureau, face à moi. Ses yeux noirs me regardent. Pas de pitié, pas de jugement. Juste présence.Je prends les baguettes. Je mange un peu. La nourriture a un goût de carton.— Parle-moi, dit-elle.— La fusion est morte.— Je sais.— C'est ma faute. J'ai mal calculé. J'ai cru que...— Tu t'es trompé. Ça arrive.— Pas à moi. Pas à Thorne.— Si. À Thorne aussi. Tu n'es pas Dieu, Marcus. Tu es un homme.Le mot me frappe. Homme. Pas PDG, pas héritier, pas sauveur. Homme.— Mon pèr
Le silence. Je pose à mon tour ma fourchette.— Madame Thorne. Je sais qui je suis. Je sais d'où je viens. Je ne suis pas venue ici pour me faire juger par une femme qui n'a jamais parlé à son fils depuis dix ans.Ses yeux se rétrécissent.— Je vous demande pardon ?— Vous m'avez entendue. Vous ne l'appelez pas. Vous ne venez jamais. Vous lui envoyez une carte de Noël. C'est tout. Et maintenant, vous voulez juger celle qui le rend heureux ?— Je veux protéger mon fils.— De quoi ? De l'amour ? Du bonheur ? De quelqu'un qui le voit, lui, pas son nom, pas son argent, pas son empire ?Je me lève.— Merci pour le dîner, Madame Thorne. C'était très... instructif.— Vous partez ?— J'ai fini.Je prends mon sac, je traverse la salle à manger, les salons, le hall. La
Il m'a embrassée. Lentement, profondément. Ses mains ont glissé sous mon chemisier, les miennes ont défait sa ceinture.— Pas par terre, cette fois, j'ai soufflé.— Où, alors ?J'ai montré la table à dessin. Mes plans y étaient encore, les esquisses de Lumio Tech.— Là.Il a souri, m'a soulevée, m'a posée sur la table. Mes jambes se sont ouvertes, il s'est glissé entre elles. Nos regards se sont accrochés.— Regarde ce que tu as fait, a-t-il dit. Ce que tu construis. Ce que tu deviens.— Regarde-nous.Il est entré en moi. Lentement, avec une douceur inouïe. Nos corps se connaissent maintenant, ils savent se parler sans mots. Chaque mouvement est une phrase, chaque caresse un verbe, chaque baiser un poème.J'ai joui en silence, les doigts crispés sur ses épaules,
SOFIALe mail est arrivé un mardi matin, au milieu du service du café. Mon téléphone a vibré, j'ai jeté un coup d'œil en versant un cappuccino, et le monde s'est arrêté.Chère Sofia Morel,Nous avons le plaisir de vous informer que votre proposition a été retenue pour la rénovation du hall d'accueil des locaux de Lumio Tech. Nous vous prions de bien vouloir nous contacter pour organiser la réunion de lancement.Je n'ai pas crié. Je n'ai pas pleuré. Je suis restée figée, la tasse à la main, le lait qui débordait sur la soucoupe, le client qui attendait.— Mademoiselle ? Mon café ?— Désolée, désolée...J'ai fini mon service en flottant, les gestes automatiques, le cerveau ailleurs. Mon premier contrat. Mon premier vrai contrat. Une start-up dans le Marais, trois cents mètres carrés à repenser, un budget modeste mais réel. Le début de tout.Dès ma pause, j'ai appelé Marcus. Il a décroché à la première sonnerie.— Sofia ? Ça va ?— J'ai mon premier contrat.Silence. Puis sa voix, étrangl
MARCUSAujourd'hui, ça fait dix ans que mon père est mort.Dix ans.Je devrais être habitué. Je ne le suis pas. La douleur est là, tapie, prête à surgir au moindre souvenir. Une odeur de cuir. Une voix grave dans un film. Une photo oubliée dans un tiroir.Je ne dis rien à Sofia. Je vais au bureau, je fais semblant. Réunions, décisions, sourires de façade. Personne ne sait. Personne ne voit.Le soir, je rentre chez moi. L'appartement est vide, trop grand, trop silencieux. Je tourne en rond. J'ouvre une bouteille de whisky. Je regarde le portrait de mon père au mur.Il me regarde. Ses yeux sévères, exigeants. L'homme qui a tout construit. Celui que je n'arrive pas à égaler.-- Dix ans, papa. Et je suis toujours pas à la hauteur. Toujours pas assez bien. Toujours pas toi.Le silence répon
MARCUSSix mois.Six mois qu'elle a commencé ses cours. Six mois qu'elle travaille au café le jour, qu'elle étudie la nuit, qu'elle dessine entre deux. Six mois qu'on se voit à la sauvette, volés, affamés.Son atelier a pris forme. Il y a un vrai bureau maintenant, des étagères pleines d'échantillons, une table à dessin. Et un canapé, minuscule, où on dort parfois quand elle s'effondre en travaillant.Moi, je suis toujours dans ma tour. Les réunions, les chiffres, les décisions. Mais mon esprit est ailleurs. Rue Popincourt. Dans ses bras. Dans ses plans.Ce soir, je viens la chercher après son cours. Il est vingt-trois heures. Elle sort de l'école, les yeux cernés, un rouleau de plans sous le bras. En me voyant, elle sourit. Ce sourire qui me tue.-- T'es là.-- Je suis là.On marche







