LOGINSolène
À ton tour.
Les mots claquent dans l'air de l'atelier comme un coup de rabot sur un nœud de bois récalcitrant. Je les vois presque se matérialiser devant moi, ces trois syllabes qui inversent le cours de notre histoire. Gabriel me fixe, et dans ses yeux gris, je vois passer une ombre. Une ombre ancienne, primitive, qui remonte du fond de ses pupilles comme une bête des abysses apercevant pour la première fois la
Il ne dit rien. Il me berce doucement, ses bras autour de moi comme un rempart contre le monde. Et pour la première fois depuis que je l'ai rencontré, je ne cherche pas à comprendre ce qui m'arrive. Je ne cherche pas à contrôler mes émotions, à les cataloguer, à les analyser avec ma logique d'avocate. Je ne cherche pas à savoir si c'est bien ou mal, normal ou pervers, sain ou pathologique.Je pleure, et c'est tout.Les larmes coulent sans retenue, libérant des années de tension, de stress, de contrôle. Elles emportent avec elles la carcasse de l'avocate que j'étais, les oripeaux de la femme froide et distante que je m'étais construite. Et dans les bras du sauvage qui m'a appris à sentir, je renais.Dehors, la pluie recommence à tomber sur la verrière, douce et régulière comme une mélodie de violon.
Sa main libre est sur ma hanche, agrippant l'os iliaque comme on agrippe un radeau dans la tempête, ses doigts s'enfonçant dans ma chair avec une force qui laissera des marques demain. Ma main libre est dans ses cheveux, tirant sa tête en arrière, exposant sa gorge offerte à la lueur mourante de la bougie. Ses yeux gris sont plantés dans les miens, et je ne les quitte pas. Je veux le voir. Je veux qu'il me voie. Cet orgasme qui monte du plus profond de mon ventre, ce raz-de-marée qui s'annonce, il ne sera pas un orgasme anonyme, solitaire, honteux. Il aura un visage. Le sien. Il aura un témoin. Lui.— Solène... je vais... je sens que je vais...— Moi aussi. Ne t'arrête pas. Ne t'arrête surtout pas. Continue. Plus fort. Plus profond.La tension monte, cette corde raide qui vibre au creux de mon ventre, qui s'enroule autour de ma colonne vertébrale, qui remonte le long de m
Je lève nos mains liées pour qu'il les voie. Son bras suit le mouvement, et je vois ses muscles se tendre pour ne pas résister. Le cuir crisse doucement, un bruit de selle neuve, et nos doigts se frôlent sans se toucher vraiment.— Et maintenant ? Qu'est-ce qu'on fait, attachés comme ça ? On ne peut plus bouger sans se gêner.— Maintenant, touche-moi. Mais avec une main. La droite. La gauche est à moi. C'est la règle du jeu. Une main chacun. Le reste est prisonnier.Il tend sa main droite vers ma poitrine. Mais mon bras gauche est lié à son poignet, et mon coude se lève mécaniquement, tirant son bras vers le haut. Sa main rate ma poitrine d'une bonne vingtaine de centimètres et vient heurter ma clavicule dans un choc sourd. Il peste entre ses dents.— C'est absurde. On ne peut rien faire. C'est contre nature.— C'est la contrainte
Ses doigts malhabiles remontent le long de ma nuque, trouvent l'agrafe de ma robe. Ils tâtonnent, s'énervent presque, et je souris dans le noir de l'atelier en le regardant lutter avec ce petit morceau de métal et de soie. Lui qui démonte et remonte des mécaniques de violon avec une précision d'horloger, le voilà réduit à l'impuissance par une simple agrafe. L'émotion, peut-être. Ou l'obscurité. Ou les deux.— Doucement. Prends ton temps. Il n'y a pas d'urgence. Nous avons toute la nuit.L'agrafe cède enfin. La robe glisse sur ma poitrine, et je la laisse tomber à mes pieds dans un froissement de tissu. Je suis nue devant lui, offerte dans la pénombre, ma peau dorée par la lueur du poêle. Et il ne me voit pas. Mais il me sent. Ses mains descendent sur mes seins avec une hésitation touchante, et je mets mes paumes sur les siennes
Je tire doucement sur le fil. Le crin vibre entre nous, et son poignet tressaille. Je vois les tendons de son avant-bras se dessiner sous la peau, cette anatomie que je connais par cœur, que j'ai contemplée tant de fois pendant qu'il travaillait le bois, maniant le rabot et le ciseau avec une grâce féline.— Je sens.Sa voix est changée. Plus grave, plus lente, comme si les mots devaient traverser une couche d'eau avant d'atteindre l'air libre. Il ne voit rien. Il est nu dans le noir, dépouillé de son regard perçant qui sonde le bois et les âmes, et je suis son seul repère, son unique phare dans cette mer d'obscurité.— Bienvenue dans mon monde, Gabriel. Maintenant, avance. Fais un pas vers moi. Fais confiance au fil.Je recule d'un pas, tendant la ligne de crin entre nous comme une corde raide au-dessus d'un précipice. Il trébuche presque, le
SolèneÀ ton tour.Les mots claquent dans l'air de l'atelier comme un coup de rabot sur un nœud de bois récalcitrant. Je les vois presque se matérialiser devant moi, ces trois syllabes qui inversent le cours de notre histoire. Gabriel me fixe, et dans ses yeux gris, je vois passer une ombre. Une ombre ancienne, primitive, qui remonte du fond de ses pupilles comme une bête des abysses apercevant pour la première fois la lumière du soleil. De la peur. De l'excitation. L'envie de fuir et celle de rester, les deux meutes de loups qui se disputent son cœur depuis que nous avons franchi la première limite ensemble.— Tu veux m'attacher ?Sa voix est méfiante, presque incrédule. Il recule d'un pas, et ses épaules heurtent la silhouette sombre du violoncelle en cours de réparation qui trône dans le coin de l'atelier. L'instrument émet un
ChiaraLes jours passent. Ils s'écoulent comme l'eau du canal, lents en apparence, profonds en réalité, charriant des choses que je ne vois pas toujours mais que je sens passer.Alessandro tient sa promesse. Chaque nuit, il s'installe sur la chaise près de la fenêtre. Chaque matin, je me réveille e
ChiaraJe me lève. Mes jambes me soutiennent. Je traverse la pièce, le frôle en passant. Dans l'escalier, nos ombres se mêlent sur la pierre.— Chiara.Je m'arrête à mi-marche. Je ne me retourne pas.— Cette nuit, dit-il. Je ne serai pas... Je ne...Il cherche ses mots. Les mots sont des outils qui
ChiaraLe bouillon arrive, tiède et gras. Je le bois en silence. Ma mère me regarde. Elle n'a rien d'autre à faire, apparemment. Son devoir maternel s'achève ici, dans cette surveillance alimentaire qui tient lieu d'affection.— Il faudra faire quelque chose pour tes bras, dit-elle. Des manches plu
MatteoSon corps se raidit, ses yeux se ferment à moitié, sa bouche s’ouvre sur un cri muet. Une série de frissons violents la parcourt, et elle se love contre ma main, pantelante, les larmes coulant à nouveau sur ses tempes.Je la tiens contre moi, la laissant redescendre, déposant des baisers dou