로그인JADE
Son ton est doucereusement méprisant. Il fait rouler mon prénom dans sa bouche comme on examine un échantillon douteux. La colère, vive et brillante, commence à remplacer la confusion dans mes veines.
— Vous êtes d’une vanité grotesque, rétorqué-je, la voix sifflante. Vous pensez que tout tourne autour de vous ? Que j’ai planifié un baiser sous une panne de courant pour faire avancer ma carrière ?
Un sourcil à peine se lève, arrogant.
— Les coïncidences sont rares. Et les femmes ambitieuses, fréquentes. Le noir total était une toile de fond plutôt dramatique, je dois admettre. Efficace.
C’en est trop. L’insulte, la déformation de cet instant qui m’a tant obsédée, la réduction de mon art et de ma personne à une manœuvre calculatrice… La braise de la colère devient un brasier.
— Écoutez-moi bien, Docteur Moréac, dis-je en avançant d’un pas à mon tour, refusant de me laisser intimider par sa stature. Je n’avais pas la moindre idée de qui vous étiez. Je ne le sais toujours pas, d’ailleurs, à part que vous êtes un arrogant imbu de sa personne, persuadé que l’univers gravite autour de votre petit nom et de votre costume trop cher.
Il ne recule pas. Au contraire, une lueur étrange, presque admirative, passe dans son regard gris. Je continue, emportée par la fureur.
— Votre baiser n’était pas une stratégie. C’était une erreur. Une faiblesse momentanée due à l’orage et à l’ennui. Vous pensez être une prise de choix ? Vous n’êtes qu’un homme triste, debout dans l’ombre de sa femme, qui croit se donner de l’importance en jouant les cyniques. Votre vie doit être d’un vide sidéral pour imaginer que quiconque voudrait y prendre part.
Je m’arrête, haletante, les joues en feu. La pièce est silencieuse, à part le bourdonnement feutré de la climatisation. Je m’attends à de la fureur, à ce qu’il m’ordonne de partir.
Il ne fait rien de tel.
Un lent sourire, cruel et fascinant, étire ses lèvres. Un sourire qui ne touche pas ses yeux.
— Très bien, dit-il d’une voix basse, voilée. Voilà qui est plus intéressant que les simagrées habituelles.
Il fait un dernier pas, éliminant la distance restante. Je peux voir les minuscules éclats d’argent dans son iris, les fines rides à la commissure de ses yeux. Son parfum, le même, citron et pierre, m’enveloppe, en contradiction totale avec ses mots venimeux.
— Alors expliquons-nous, puisque vous êtes si franche. Vous avez embrassé un « homme triste » dans le noir par ennui. Par faiblesse. Admettons. Mais qui, de nous deux, a passé trois jours à ressasser cette « erreur » ? Qui est venue ici aujourd’hui, le pouls peut-être un peu trop rapide, en espérant obscurément recroiser le chemin de cette… déception ambulante ?
Son accusation est un coup de poing dans le ventre. Parce qu’elle est vraie. Atrocement vraie.
— Vous délirez, soufflé-je, mais ma voix manque de conviction.
— Vraiment ? Sa main se lève, lentement, et il effleure du bout des doigts une mèche de mes cheveux qui a glissé sur mon épaule. Un contact électrique, brûlant. Je sursaute comme mordue. Son sourire s’accentue. Regardez. Vous tremblez. Pas de colère, Jade. De l’excitation. La même qui vous a poussée vers moi dans l’obscurité. Vous n’avez pas cherché à séduire un nom ou une position. Vous avez cherché à craquer la carapace. Et ça vous obsède, parce que vous avez senti, pendant une seconde, qu’elle pouvait céder.
Je suis incapable de parler, pétrifiée par la justesse diabolique de ses mots, par la chaleur de ses doigts si près de ma peau. La haine et le désir se mélangent en un cocktail toxique et enivrant.
— Je vous hais, chuchoté-je, les dents serrées.
— C’est un bon début, murmure-t-il en penchant la tête, son souffle chaud effleurant mon oreille, me faisant frémir malgré moi. Bien meilleur que l’indifférence. Et infiniment plus honnête que vos prétendues motivations artistiques.
La porte de la salle de réunion s’ouvre brusquement. L’assistante réapparaît, souriante.
— Madame Moréac est désolée pour ce contretemps, elle…
Elle s’interrompt, voyant notre proximité, l’énergie palpable, violente, qui émane de nous. Adrien se redresse, ramenant sa main à lui comme si de rien n’était. Son masque de politesse distante est déjà de retour.
— Ma femme est retardée, c’est cela ? Je viens d’en informer Mademoiselle Jade. Je lui expliquais justement le fonctionnement des acquisitions.
Son mensonge est fluide, parfait. Il me jette un dernier regard. Un défi. Un rappel. Vous voyez ? Je sais mentir. Je sais jouer. Et vous êtes déjà dans mon jeu.
— Oui, en effet, dit l’assistante, un peu incertaine. Elle vous recevra dans son bureau dans dix minutes.
— Parfait, dis-je, forçant ma voix à la neutralité, détournant les yeux de lui pour fixer un point sur le mur. Je vais l’attendre là.
Adrien incline légèrement la tête, une courtoisie de prince.
— Au plaisir, Mademoiselle.
Puis il sort, laissant derrière lui un sillage de trouble et de colère. Je reste seule au milieu de la pièce ensoleillée, tremblante, le cœur battant la chamade, le sang bruissant à mes oreilles. Il a tout retourné. Il a fait de ma colère une preuve de mon désir, de mon insulte une confession.
Je me hais un peu. Mais je le hais encore plus. Et cette haine, je le sens avec une certitude effrayante, est le carburant le plus dangereux qui soit.
JadeLéo entre et referme la porte derrière lui. Son regard balaie la pièce, évitant d’abord le centre. Il enlève son manteau, le pose sur un tabouret, comme un visiteur. Comme s’il s’installait.Puis ses yeux se posent sur le drap.— Elle est là, n’est-ce pas ?— Oui.— Enlève le drap.— Non.Il se tourne vers moi, un défi dans les yeux.— Pourquoi ? Tu as eu le courage de la faire. Tu as eu le courage de me l’envoyer. Tu n’aurais pas le courage de me la montrer maintenant que je suis là ?— Ce n’est pas une question de courage. C’est une question de… contexte. Ce n’est plus la même chose.— Si. C’est exactement la même chose. C’est la vérité. Tu l’as dit toi-même. Alors montre-la. Montre-moi ce que tu as fait de moi. En face.Je le regarde. Son visage est pâle sous la lumière blafarde, mais son regard est inébranlable. Il veut la confrontation totale. Jusqu’au bout. Il a raison. Nous ne pouvons pas reculer maintenant. Nous sommes allés trop loin dans le laid pour faire semblant de c
JadeLa chaleur de sa paume contre ma joue est un point de collision. Un point de fusion. Tout le reste , la colère, la sculpture, la rue, le guet-apens , se dissout dans ce contact simple et foudroyant. Je l’ai forcé à se voir. Il me force, maintenant, à me sentir. C’est insupportable. C’est la seule chose vraie depuis des semaines.Son souffle est sur mes lèvres. Un mélange de café froid et de tension. Le mien s’accroche, se bloque dans ma poitrine. Étreindre ou déchirer. Ce sont les deux faces d’une même pièce pour nous. L’amour serait trop doux. La haine, trop simple. Il ne nous reste que ce territoire sauvage entre les deux, où tout est arraché, exposé, brûlant.— Acceptons la cicatrice, a-t-il dit.Les mots résonnent. Une capitulation. Une déclaration de guerre.Je ferme les yeux. L’image du visage d’argile, son visage, surgit. La bouche tordue, les yeux aveugles. Ma victoire. Mon échec. Je l’avais modelé pour clore un compte. Pour sceller notre histoire dans la terre cuite et l
LéoLe soir tombe, gris et humide, avalant les contours de la clinique. Je suis garé en double file, moteur éteint, dans l’ombre d’un platane défeuillé. Mes doigts tambourinent sur le volant. Mon pouls bat à mon cou, à mes tempes, un rythme sourd et persistant. L’image est brûlée au fond de mes yeux, derrière mes paupières closes. Ce visage d’argile. Ma souffrance pétrifiée par ses mains. Elle m’a volé mon effondrement pour en faire un trophée. Un D’accord n’a pas suffi. Il lui fallait ma défaite en spectacle.Les portes automatiques glissent. Le personnel sort par vagues, silhouettes fatiguées se fondant dans le crépuscule.Et puis, elle.Jade.Elle émerge, seule, le col de son manteau remonté. Elle marche vite, la tête baissée, un sac en bandoulière battant contre sa hanche. Elle tourne à gauche, évitant le parking, prenant la rue piétonne. Elle sait. Elle sent la menace dans l’air, comme un animal traqué.Je démarre. La voiture glisse silencieusement le long du trottoir. Je la dépa
JadeLe Jet de Léo a atterri à 4h07.Je ne dormais pas. Je travaillais. Mes mains dans l’argile grise, une masse informe qui résistait, cherchait sa forme dans l’obscurité, éclairée seulement par la lampe halogène de l’établi. La vibration du téléphone a traversé le bois. Une seule, brève. Comme un dernier spasme.Je me suis essuyé les mains, lentement. J’ai pris l’appareil. J’ai lu le mot.D’accord.Pas de point d’exclamation. Pas d’abandon romantique. Un point final. Une signature au bas d’un traité de reddition. Le bruit d’une porte qui se referme, avec une douceur définitive.Un souffle froid m’a traversée. Pas de triomphe. Une vacuité soudaine, immense. L’impression d’avoir poussé un rocher au sommet d’une colline pour découvrir, de l’autre côté, non pas un paysage, mais un vide. Mon silence avait atteint son but. Il l’avait brisé, réduit à cette ultime syllabe de renoncement.C’était fini.Pourtant, le matin venu, le silence a changé de nature une fois encore. Il n’était plus une
LéoLa nuit est un couvercle. Elle n’étouffe rien, elle amplifie tout.Je tourne dans l’appartement, mes pas silencieux sur le parquet ciré. Un scotch dans la main gauche, un verre d’eau dans la droite. Des médicaments inutiles. Aucun remède contre ça. Contre ce silence.Il occupe l’espace. Il n’est plus un simple manque de bruit. Il est une substance, épaisse, acoustique. Il a la texture du mur d’argile que je devine sous ses doigts. C’est son silence. Elle l’a fabriqué. Elle me l’a envoyé comme une lettre non écrite, une bombe au ralenti.Et je ne sais plus quoi faire.Tous les diagnostics sont erronés. Tous les protocoles, caducs. J’ai tenté les excuses rationnelles. L’empathie professionnelle. La pique d’orgueil. La manœuvre indirecte par Claire. Même la question brute, ce Pourquoi ? lancé dans le noir comme une ultime sonde.Rien. Aucun écho. Rien que ce silence qui, en retour, me diagnostique. Il me dit : tu es transparent. Tu es prévisible. Tu es nu.Avant, je contrôlais le sil
JadeLe silence, après, a été différent.Avant, c’était un silence pesant, passif, une absence qui s’étalait comme une nappe humide sur tout l’atelier. Maintenant, c’est un silence actif. Une arme. Une fronde que je bande avec le souvenir de son visage foudroyé au restaurant.Les messages sont arrivés le lendemain. Comme une seconde vague, prévisible, confuse.D’abord, une salve matinale, à 7h34. L’heure du médecin, du rationnel qui se réveille et tente de réparer les dégâts de l’émotion de la veille.— Jade. Hier soir. Je ne m’attendais pas à… C’était inapproprié. Mon attitude. Je suis désolé.Les mots sont propres, polis. Inapproprié. Comme si son regard brûlant de haine et de désir mêlés avait simplement enfreint un protocole de bienséance. Je lis la phrase. Je vois ses doigts tapoter l’écran, cherchant la distance, le ton professionnel. L’échec. Je pose le téléphone face contre la table de l’atelier et je plonge mes mains dans un nouveau bloc d’argile. Je ne pétris plus la fureur.







