LOGINJADE
Une semaine d’enfer. Ses mots, sa voix méprisante, son sourire cruel tournent en boucle dans mon crâne, un mantra empoisonné. « Vous tremblez. Pas de colère. De l’excitation. » La honte de m’être laissée déchiffrer aussi facilement se mêle à une rage sourde et tenace. Je sculpte avec une violence destructrice, martelant la terre glaise jusqu’à ce qu’elle se fissure, créant non pas des formes, mais des cicatrices.
La rencontre avec Élise Moréac a été un supplice glacé. Une femme élégante, froide comme un diamant, parlant de « potentiel » et de « ligne curatoriale » avec une distance qui en disait long. Elle n’a pas mentionné son mari une seule fois. Je me suis demandé, avec une amertume perverse, s’il avait partagé sa petite théorie sur mon « opportunisme » avec elle.
Quand l’invitation arrive pour un dîner de bienfaisance à la Fondation, mon premier réflexe est de la déchirer. Puis je m’arrête. Fuir, c’est lui donner raison. C’est admettre qu’il a touché une corde sensible. Alors j’accepte. Par défi. Par rage. Et, dans un coin obscur de mon âme que je refuse d’éclairer, par l’espoir tordu de le revoir, pour lui cracher mon mépris à la figure.
La soirée est un calvaire brillant. Robe longue vert émeraude, un choix conscient, une armure de soie. Je joue le jeu, je souris, je parle art et philanthropie avec des inconnus dont les noms se fondent en un brouillard. Mes yeux, traîtres, cherchent dans la foule la silhouette qui hante mes nuits.
Je le trouve enfin près du bar, isolé dans un coin, un verre de whisky à la main. Il discute avec un homme plus âgé, mais son regard, lourd et intense, balaie la salle comme un radar. Quand il me repère, il se fige une microseconde. Une onde de choc silencieuse traverse la distance entre nous.
Je détourne les yeux, le cœur battant à tout rompre. Ridicule.
Plus tard, je m’échappe sur la terrasse, cherchant désespérément l’air frais. La nuit est tiède, parfumée par les jardins. La ville scintille au loin, indifférente. J’entends le glissement feutré de la porte coulissante derrière moi. Je n’ai pas besoin de me retourner pour savoir qui c’est. Je le sens dans chaque pore de ma peau.
ADRIEN
La voir entrer dans cette robe vert d’eau a été un coup de poing en plein plexus. Elle irradie une colère magnifique, une tension sauvage qui fait paraître toutes les autres femmes dans la pièce fades et sans vie. Elle joue son rôle avec un détachement qui me ment. Je l’ai observée toute la soirée, notant la crispation de sa mâchoire quand elle rit, la façon nerveuse dont ses doigts effleurent son verre.
Elle fuit sur la terrasse. Un réflexe. Une invitation.
Je la suis. La porte coulissante est silencieuse. Elle est debout à la balustrade, les épaules raides, offerte au ciel nocturne. Le tissu de sa robe épouse la courbe de son dos avec une fidélité obscène. Le souvenir de ce dos sous mes mains, dans le noir, est si vif qu’il me brûle la paume.
— Vous fuyez le bruit, ou vous guettez une nouvelle panne de courant pour piéger un autre mari malheureux ?
Ma voix, dans le silence de la nuit, est plus cinglante que je ne le voulais. Elle se retourne d’un bloc, ses yeux verts élargis par la fureur dans la pénombre. Ils brillent comme des émeraudes frappées par la foudre.
— Laissez-moi tranquille, Moréac. Retournez à votre whisky et à votre vie parfaite et creuse. Vous me répugnez.
Chaque mot est un projectile, et chacun trouve sa cible. Répugnez. Le mot est violent. Excitant.
— Je vous répugne ? dis-je en avançant, lentement, comme on approche d’un animal sauvage. C’est curieux. Les gens qui me répugnent, en général, ne passent pas leurs soirées à me lancer des regards qui pourraient faire fondre de l’acier.
— Vous êtes paranoïaque et vaniteux jusqu’à la nausée !
— Et vous êtes une menteuse, Jade. Une très mauvaise menteuse.
Je suis tout près, maintenant. Je peux voir le frémissement de ses narines, le mouvement rapide de sa gorge quand elle déglutit. L’air entre nous est saturé d’électricité, comme avant l’orage, mais en plus dense, plus charnel.
— Vous voulez que je vous prouve à quel point vous mentez ? chuchoté-je, ma voix n’est plus qu’un râle.
— Ne me touchez pas.
C’est un ordre, mais c’est
soufflé, sans conviction. Un souhait inversé.
ElenaLa fille s'appelle Camille.Elle est entrée par la porte d'entrée comme si la maison lui appartenait, ses talons claquant sur le parquet avec une assurance qui me donne envie de la tuer. Son rire trop fort remplit le couloir, rebondit sur les murs, s'infiltre sous ma porte. Elle porte une robe courte, rouge, qui moule ses hanches comme une seconde peau, et ses cheveux blonds tombent en cascade sur ses épaules dénudées. Des cheveux de poupée. Des cheveux de fille parfaite. Des cheveux qui sentent bon le shampooing cher et la vacuité.Elle a les yeux bleus. Bien sûr qu'elle a les yeux bleus. Elles ont toujours les yeux bleus. Les filles que Samuel ramène, elles ont toutes les yeux bleus, des yeux de ciel, des yeux d'océan, des yeux de bimbo. Aucune n'a les yeux marron. Aucune n'a les miens.Samuel est derrière elle. Sa main sur son épaule. La même main. La mê
Il n'y a plus de distance entre nous. Plus de pare-brise, plus de sièges, plus de règles. Il y a juste lui. Sa bouche entrouverte. Ses mains qui tremblent sur le volant. La cicatrice sur son sourcil, cette cicatrice que j'ai caressée du bout des doigts une fois, il y a des années, en lui demandant "qu'est-ce qui t'est arrivé ?" et il avait souri, il avait dit "je suis tombé", mais je n'avais pas cru, et maintenant je sais qu'il mentait, qu'il s'est battu pour quelqu'un, pour quelque chose, pour une raison que je ne saurai jamais.La façon dont ses cils s'abaissent quand il me regarde, comme s'il voulait filtrer la lumière, comme s'il voulait me voir sans que je le voie.– Tu veux vraiment apprendre à conduire ? demande-t-il.Sa voix n'est qu'un souffle.– Non, je dis.Ma voix n'est qu'un souffle.– Qu'est-ce que tu veux ?Je ne réponds pas. Je ne p
Il ne dit rien.– Maintenant, dit-il, passe la première.– Je sais même pas où est la première.– À gauche et en haut. Enfonce l'embrayage.Mon pied cherche la pédale. Je la trouve du bout des orteils, l'enfonce jusqu'au plancher. Ma jambe est trop courte, je dois me tendre, mon short remonte sur ma cuisse, je sens le cuir du siège sous ma peau, la couture qui imprime sa marque.– Tire le levier vers toi et pousse vers le haut.Je pose ma main sur le pommeau. Il est rond, chaud, usé par les ans, par les mains de Samuel, par toutes les heures qu'il a passées à conduire, à penser, à s'échapper. Ma main est moite, tremblante. J'essaie de le tirer, mais il ne bouge pas.– Plus fort.J'essaie encore. Rien. Le pommeau reste figé, comme s'il se moquait de moi, comme s'il savait que je ne sais pas, que je ne su
Mes doigts descendent lentement. Le long de mon ventre, de mes hanches, plus bas. Je ne devrais pas. Je sais que je ne devrais pas. C'est mal, c'est sale, c'est interdit. Penser à lui en faisant ça, c'est franchir une ligne qu'on ne peut plus jamais refranchir.Mais c'est plus fort que moi.C'est toujours plus fort que moi.Je pense à ses yeux noirs. À sa bouche. À ses mains. À sa pomme d'Adam qui monte et descend. À ce qu'il ferait si la porte ne s'était pas refermée. S'il était entré. S'il s'était approché. S'il avait posé ses mains sur moi.– Samuel, je chuchote dans l'oreiller.Mon corps se cambre. Mes doigts s'activent plus vite. La chaleur monte, enfle, explose. Je mords l'oreiller pour ne pas crier. Mes jambes tremblent. Mes orteils se crispent. La vague me traverse, me noie, m'emporte.Je reste là, haletante, le corps en sue
Sa main tire la porte. Doucement. Beaucoup trop doucement. La porte se referme par centimètres, comme s'il ne voulait pas vraiment la fermer, comme s'il espérait que je le rappelle, que je lui dise "reste", "entre", "approche-toi".Je ne le rappelle pas.Je ne dis rien du tout.Je le regarde disparaître derrière le battant de bois. D'abord son torse, puis son visage, puis ses yeux. Ses yeux qui restent plantés dans les miens jusqu'à la dernière seconde, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus qu'une fine fente de lumière, puis plus rien.La porte se referme avec un clic.Le verrou.Je n'ai pas poussé le verrou.Je ne pousse jamais le verrou. Pas depuis ce jour. Pas depuis que j'ai compris que je voulais qu'il entre. Pas depuis que j'ai compris que chaque fois qu'il entre sans frapper, c'est une petite mort, une petite victoire, une petite promesse.Je ne p
ElenaLa chaleur de l'eau m'enveloppe jusqu'au cou. Je ferme les yeux. J'écoute le silence de la maison. Maman et François sont sortis dîner chez des amis, ils ne rentreront pas avant minuit. Samuel est dans sa chambre, ou peut-être dans le jardin, je ne sais pas. Je ne sais jamais où il est, maintenant. Il va et vient comme une ombre, et j'ai arrêté de chercher à comprendre ses déplacements. Comprendre Samuel, c'est comme vouloir attraper de la fumée avec les doigts. On croit la tenir, elle s'évapore. On croit l'avoir comprise, elle change de forme.Je me lave les cheveux. Le shampooing sent la noix de coco, une odeur douce et sucrée qui remplit la pièce de vapeur. Mes doigts massent mon crâne, descendent le long de ma nuque, et je pense à ses doigts à lui. À cette façon qu'il avait de me toucher la tempe, quand j'étais petite. À cette main sur mon épaule, le jour de son retour. À cette main sur la mienne, dans la voiture, quand il m'apprenait à passer les vitesses.Mon corps se souv
L'automne arrive.Les feuilles tombent dans les rues de Paris. L'atelier de Jade se remplit de sculptures nouvelles. Des formes abstraites, des corps morcelés, des visages qui émergent de la matière comme des souvenirs.Moi, j'écris.
L'interview de Claire paraît.Je l'achète chez un marchand de journaux, comme un con. Comme si j'avais besoin de payer pour souffrir.Elle est en page 20. Une photo d'elle, souriante, dans son nouvel appartement. Les cheveux plus courts, le regard plus dur. Elle parle d
LéoLa glace, ça me prend par surprise.Pas la célébrité. Pas les ventes. Pas les chiffres.La glace.Le regard des gens dans la rue, qui s'attarde une seconde de trop. La femme dans le métro qui lit mon livre, et qui lève les yeux, et qui me reconnaît, e
Les jours passent.Je ne les compte plus. Je ne sais plus quel jour on est. Je vis dans une brume où les heures s'étirent et se contractent sans logique.Claire a vidé la chambre. Tous ses vêtements, ses bijoux, ses affaires de toilette. Les







