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CHAPITRE 6 — Première nuit

Autor: Dledition
last update Data de publicação: 2026-09-20 20:15:25

Noémie

Je ne dors pas. Je n'ai pas dormi depuis qu'il est là. Trois nuits. Trois nuits à écouter les murs. Trois nuits à guetter les bruits. Trois nuits à attendre quelque chose. Je ne sais pas quoi. Un cri. Un coup de feu. Une catastrophe. Une fin. Cette nuit, c'est pire. Il parle. Plus fort que les autres fois. Plus vite. Plus dur. Sa voix traverse le mur. Elle s'insinue dans ma chambre. Elle s'installe dans mon lit. Je me lève. Je marche jusqu'à la porte de sa chambre. Je colle mon oreille contre le bois.

— Net. Da. Net. — Non. Oui. Non. — Ya znayu. — Je sais. — Oni idut. — Ils viennent.

Je ne comprends pas tout. Mais je comprends assez. Ils viennent. Qui ? Pourquoi ? Quand ? Je recule. Je tremble. Je retourne dans le salon. Je m'assois sur le canapé. Je serre mes genoux contre ma poitrine. Je me fais toute petite. Je me fais invisible. La porte de sa chambre s'ouvre. Il apparaît. Torse nu. Sa peau est pâle. Des cicatrices. Partout. Des lignes blanches. Des marques anciennes. Des traces de couteau. Des traces de balle. Des traces de vie. Des traces de mort. Et puis, sur son flanc gauche, une blessure. Récente. Rouge. Gonflée. Une balle. Une balle qui est entrée. Et qui est ressortie. Ou qui est encore là. Je ne bouge pas. Je ne respire pas. Il me voit. Il me regarde. Ses yeux gris sont durs. Froids. Puis quelque chose passe. De la fatigue. De la douleur. De la résignation.

— Tu n'as pas dormi.

Sa voix est rauque. Basse. Presque douce. Presque humaine. Je secoue la tête. Mes mots sont bloqués dans ma gorge. Mes mots sont bloqués dans ma peur.

— Je t'entends parler.

Il ne répond pas. Il marche vers la cuisine. Il ouvre le frigo. Il prend une bière. Il l'ouvre. Il boit. Longuement. Sa gorge se contracte. Sa pomme d'Adam monte et descend. Puis il se retourne.

— Tu ne comprends pas ce que je dis.

— Non. Mais je comprends le ton.

Il hoche la tête. Il pose la bière. Il s'approche. Il s'assoit sur le canapé. À côté de moi. Trop près. Je sens sa chaleur. Je sens son odeur. Le cuir. Le santal. Le métal. Le sang.

— Tu devrais avoir peur.

— J'ai peur.

— Non. Pas assez.

Il me regarde. Longuement. Ses yeux descendent. Sur ma bouche. Sur mon cou. Sur mes mains. Sur mes jambes. Sur tout ce que je suis. Puis il se lève. Il retourne dans sa chambre. Il ferme la porte. Je reste seule. Avec ma peur. Avec mon cœur qui bat. Avec cette étrange sensation d'avoir été regardée. Vraiment regardée. Pour la première fois depuis longtemps. Pour la première fois depuis toujours.

Noémie

Il est parti quand je me réveille. La chambre du fond est vide. Le lit est fait, si on peut appeler ça un lit, un matelas posé à même le sol, une couverture grise, un oreiller plat, et la pièce est impeccable. Pas un objet qui traîne. Pas un vêtement. Pas un livre. Rien. Comme s'il n'avait jamais été là. Comme s'il n'avait jamais existé. Comme s'il était un fantôme. Je m'approche. Je respire. L'odeur est encore là. Le cuir. Le santal. Le métal. Je ferme les yeux. Je laisse l'odeur m'envahir. Je ne sais pas pourquoi. Je ne devrais pas. Mais je le fais. Je laisse son odeur me remplir. Je laisse son odeur me hanter.

Je vais dans la salle de bain. Je me lave. Je m'habille. Je sors. Je vais à l'agence immobilière. Je paie le retard. L'employée me regarde avec mépris. Ses yeux me jugent. Ses lèvres se pincent. Je m'en fiche. J'ai l'argent. J'ai la paix. Pour un mois. Peut-être deux. Je rentre. L'appartement est vide. Je m'assois sur le canapé. Je regarde le plafond. L'auréole jaune est toujours là. Mais je la vois différemment. Comme une tache de naissance. Comme une marque. Comme quelque chose qui me rappelle que je suis vivante. Que je suis encore là. Que je n'ai pas encore sombré.

Le soir tombe. Je cuisine. Des pâtes. Rien de spécial. Je mange seule. Je regarde la télévision. Les images défilent. Les voix se mélangent. Je m'endors sur le canapé. Et je rêve de lui. De ses yeux gris. De sa cicatrice. De sa voix. De ses mots que je ne comprends pas. De ses mains. De sa bouche. Je me réveille en sursaut. Le cœur battant. La peau moite. Le souffle court. Je me lève. Je vais dans la cuisine. Je bois un verre d'eau. Je regarde par la fenêtre. La rue est sombre. Les réverbères clignotent. Une femme passe. Un homme fume. La vie. Encore. Toujours. La vie qui continue sans moi.

Je retourne dans le salon. Je m'allonge. Je ferme les yeux. Et je l'entends. La porte. Qui s'ouvre. Qui se ferme. Ses pas. Dans le couloir. Puis le silence. Puis le cliquetis. Métallique. Répété. Comme quelque chose qu'on assemble. Ou qu'on charge. Je ne bouge pas. Je ne respire pas. J'attends. Le cliquetis s'arrête. Les pas reprennent. La porte se ferme. Le silence revient. Et je me demande, pour la centième fois, qui est cet homme. Et pourquoi il est là. Et pourquoi je n'arrive pas à le chasser.

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