LOGINL'héritier qui dormait dans ma chambre Ruînée et isolée, Noémie sous-loue une chambre à un inconnu au regard de glace. Elle ignore tout de lui. Ignore qu'il est l'héritier disparu d'un empire, traqué par les siens , prêts à tout pour l'effacer. Chaque nuit sous son toit la rapproche du précipice. Et de l'homme qu'elle ne pourra plus jamais laisser partir.
View MoreNoémieLes hommes finissent par partir.Je les entends redescendre, j'entends la portière de la voiture claquer, le moteur démarrer, le silence se reformer sur la rue comme une eau qui se referme. Dix minutes passent. Quinze. Aleksandar reste immobile, tendu à l'écoute, et moi je reste plaquée entre le mur et son corps, sa main toujours sur ma bouche alors qu'il n'y a plus rien à étouffer.Il ne me lâche pas.Je m'en rends compte en même temps que lui, je crois. Le danger est passé, la menace s'est dissoute dans la nuit, et pourtant nous sommes toujours là, soudés l'un à l'autre dans le noir du couloir, et sa main n'a pas quitté mes lèvres.Il s'en rend compte. Je le vois dans ses yeux, cette prise de conscience qui passe comme un courant électrique. Ses pupilles se dilatent. Son regard, tout à l'heure rivé à la porte d'entrée, se déplace, lentement, et descend.Il regarde ma bouche. Sous sa propre main, il regarde ma bouche, et le temps cesse de fonctionner normalement.Sa main gliss
NoémieLes voix me réveillent en sursaut.Des éclats de voix dans la rue, juste sous ma fenêtre. Des voix d'hommes, basses, pressées, qui parlent une langue que je ne connais pas mais que j'ai déjà entendue à travers le mur, cette langue aux consonnes dures qui tombent comme des coups de hache. Je consulte le radio-réveil : quatre heures dix-sept.Je me redresse dans mon lit, le cœur battant. Les voix continuent. Elles ne sont pas ivres, pas festives. Elles sont tendues, méthodiques. Des mots reviennent, des noms peut-être, et puis un silence, le genre de silence qui sent la consultation, la confirmation, l'organisation.Je descends du lit. Je m'approche de la fenêtre sans allumer, je soulève le coin du rideau d'un centimètre.Trois hommes sur le trottoir d'en face. Manteaux sombres, immobiles, et l'un d'eux fixe la façade de mon immeuble avec la patience d'un chasseur. Un quatrième est adossé à une voiture noire garée un peu plus loin, moteur éteint, phares éteints, prête.Mon sang s
NoémieTrois heures du matin. Quatre heures. Le chiffre rouge du radio-réveil me nargue, implacable, et mon corps est un champ de bataille.Je ne dors plus. Ça fait des nuits que je ne dors plus vraiment, que je dérive à la surface du sommeil sans jamais couler, réveillée par le moindre grincement de l'immeuble, par le moindre pas feutré dans le couloir. Par lui, quand il descend boire un verre d'eau à deux heures du matin. Par lui, quand il remonte. Par lui, quand il ne bouge pas et que j'écoute quand même, tendue vers le mur, à la recherche de sa respiration.C'est de la folie. Je le sais. La lucidité ne guérit rien, elle rend juste la folie plus humiliante.Je pense à lui. Je n'y peux rien, mes pensées sont des rivières qui coulent toutes vers le même océan. Je pense à ses yeux dans le noir, cette nuit, à la façon dont il a dit menteuse, à sa voix qui se fêle quand il oublie de la verrouiller. Je pense à ses mains. Ces mains impossibles, ces mains de prince sur un corps de fugitif.
NoémieIl est deux heures du matin et je ne dors pas. Je me retourne dans mon lit pour la centième fois, l'oreiller chaud, les draps emmêlés autour de mes jambes comme des lianes. Le sommeil me fuit depuis qu'il est arrivé. Coïncidence, sans doute. Ou pas.J'ai soif. C'est l'excuse officielle. L'excuse réelle, je n'ose pas me la formuler.Le couloir est plongé dans le noir, à peine éclairé par la lueur orangée du lampadaire qui filtre à travers la fenêtre du palier. Mes pieds nus ne font aucun bruit sur le parquet. Je connais chaque latte qui grince, je les évite une à une, par habitude, comme une cambrioleuse dans sa propre maison.Sa porte est entrouverte.Elle n'est jamais entrouverte. Elle est toujours fermée, verrouillée probablement, une forteresse au fond du couloir. Mais ce soir, une lame de noir s'échappe de l'entrebâillement, un noir plus dense que celui du couloir, un noir de chambre sans fenêtre.Je devrais continuer ma route. La cuisine est à dix pas. L'eau est là-bas. La
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