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CHAPITRE 5 — La chambre du fond

Author: Dledition
last update publish date: 2026-09-20 20:12:35

Noémie

Il choisit la chambre du fond. Celle qui n'a pas de fenêtre. Celle qui donne sur la cage d'escalier. Celle que Léa détestait, celle qu'elle avait transformée en débarras, celle qui sentait le renfermé et la poussière. Je le découvre le lendemain matin. La porte de la chambre de Léa est ouverte. Le lit est défait. Mais ses affaires, la valise, le sac de sport, ont disparu. Je panique. Je cours dans le couloir. Je vérifie le salon. Rien. Je vérifie la cuisine. Rien. Je vérifie la salle de bain. Rien. Et puis j'entends un bruit. Venant de la chambre du fond. Celle qui était fermée à clé. Celle que je n'avais pas ouverte depuis des mois.

Je m'approche. Le couloir est sombre. Une ampoule grésille au plafond. Mes pieds nus claquent sur le parquet usé. Je pose ma main sur la porte. Le bois est froid. Je pousse. La porte grince. Il est là. Assis sur le sol. Le dos contre le mur. Les jambes croisées. Les yeux fermés. Il ne bouge pas. Il ne respire pas. On dirait une statue. On dirait un mort. On dirait un homme qui a appris à disparaître.

— Qu'est-ce que vous faites ?

Il ouvre les yeux. Lentement. Ses paupières se soulèvent comme des rideaux de théâtre. Ses yeux gris se posent sur moi. Ils ne montrent ni surprise. Ni gêne. Ni colère. Juste une lassitude profonde. Une lassitude qui m'atteint. Une lassitude qui me glace.

— Je m'installe.

— Ici ? Mais cette chambre n'a pas de fenêtre. Elle est minuscule. Elle est sombre. Elle est...

— Parfaite.

Je reste bouche bée. Parfaite ? Cette pièce ? Ce placard ? Ce tombeau ? Ce réduit sans air, sans lumière, sans vie ? Parfaite ?

— Pourquoi ?

Il se lève. Lentement. Chaque mouvement est calculé. Chaque geste est précis. Il est grand. Trop grand pour cette pièce. Sa tête frôle presque le plafond. Ses épaules touchent presque les murs. Il marche vers moi. Il s'arrête à un mètre. Il me regarde. Ses yeux gris me transpercent. Ils me fouillent. Ils me retournent.

— Parce qu'on ne peut pas m'y voir.

Un frisson me parcourt. Il remonte ma colonne vertébrale. Il s'installe dans ma nuque. Il serre mes tempes. Qu'est-ce que ça veut dire ? Qui voudrait le voir ? Pourquoi ? Qui le cherche ? Qui le traque ? Je veux demander. Je veux comprendre. Je veux savoir. Mais quelque chose dans son regard me dit de me taire. Quelque chose dans sa posture me dit de reculer. Quelque chose dans sa voix me dit que je ne veux pas connaître la réponse.

— La chambre de Léa est plus grande, dis-je. Elle a une fenêtre. Elle donne sur la rue. Elle est plus lumineuse. Elle est plus...

— Je prends celle-ci.

Sa voix est ferme. Définitive. Elle ne souffre aucune discussion. Elle ne souffre aucune objection. Elle ne souffre rien. Je hoche la tête. Je recule. Je retourne dans le salon. Je m'assois. Je respire. Mes mains tremblent. Mon cœur bat. Ma tête tourne.

Il dort dans le placard. Il s'enferme dans le noir. Il se cache. De quoi ? De qui ? Je passe la journée à éviter la chambre du fond. Je fais semblant de ne pas entendre les bruits. Les pas. Les murmures. Les cliquetis. Je fais semblant de ne pas remarquer qu'il ne sort que la nuit. Qu'il ne mange pas avec moi. Qu'il ne me parle pas. Je fais semblant de ne pas voir qu'il n'est pas normal. Qu'il n'est pas comme les autres. Qu'il n'est pas un homme ordinaire.

Le soir, je vais me coucher. Je m'allonge sur le canapé. Je ferme les yeux. Et je l'entends. À travers le mur. Sa voix. Encore. Dans cette langue que je ne comprends pas. Des mots durs. Des mots sombres. Des mots qui ressemblent à des menaces. Je me couvre les oreilles. Je ne veux pas entendre. Je ne veux pas savoir. Mais les mots passent à travers mes doigts. Ils s'infiltrent dans mon crâne. Ils dansent dans mes rêves. Ils s'installent dans mes cauchemars. Et je me demande, pour la première fois, si je n'ai pas fait une erreur. Si je n'ai pas ouvert une porte que je ne pourrai plus jamais refermer. Si je n'ai pas laissé entrer quelque chose que je ne pourrai plus jamais chasser.

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