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CHAPITRE 4 — L'ACCIDENT

作者: Dledition
last update 公開日: 2026-09-07 17:37:03

Amélie

Le monde revient par morceaux. D'abord le bruit : une sirène qui monte et descend, très près, comme à l'intérieur de mon crâne. Ensuite la douleur : mon épaule, mon flanc, mon ventre. Mon ventre. Non. Pas mon ventre. La douleur est partout, une douleur qui n'a pas de contours, qui me ronge comme un acide, qui monte des profondeurs de mon corps et m'engloutit tout entière. Et sous la douleur, une peur plus grande encore, une peur qui me fait oublier de respirer : le bébé. Est-ce qu'il bouge ? Pourquoi ne bouge-t-il plus ?

— Madame ? Madame, vous m'entendez ? Ne bougez pas la tête. On s'occupe de vous.

Un visage penché sur moi, un homme en uniforme, une lampe qui m'aveugle. Il a des yeux clairs, une barbe naissante, des gants de latex qui touchent mon cou, mes poignets. Je veux parler et ma bouche est pleine d'un goût de fer. Le sang. Il y a du sang dans ma bouche, sur mon visage, dans mes cheveux. Je sens sa chaleur poisseuse sur ma peau, et je voudrais crier, mais aucun son ne sort.

— Le bébé…

— Vous êtes enceinte ? De combien de mois ?

— Sept… sept mois…

Ma voix est un souffle râpé, un filet d'air qui s'échappe d'un corps en ruine. J'essaie de bouger la main, de la poser sur mon ventre, de sentir quelque chose, n'importe quoi. Mais mon bras est lourd comme du plomb, et ma main retombe sans force sur la civière. L'impuissance. Voilà la pire douleur. Pas celle de mon épaule fracturée, pas celle de mes côtes brisées. Celle de ne pas pouvoir protéger mon enfant, de rester allongée, passive, pendant que son sort se joue dans les mains d'inconnus.

Son visage change. Pas de la peur , les secouristes ne montrent jamais la peur , mais quelque chose de plus rapide dans les gestes, de plus concentré. Il se tourne vers quelqu'un que je ne vois pas.

— Grossesse de trente-et-une semaines environ, traumatisme abdominal possible, on y va, maintenant.

Trente et une semaines. Sept mois. Sept mois et une semaine. Je compte les jours comme on égrène un chapelet. Ce bébé, je l'ai senti bouger pour la première fois à dix-neuf semaines, au milieu d'une nuit d'insomnie, et j'avais pleuré de joie dans le silence de ma chambre vide. Je lui ai parlé tous les jours. Je lui ai raconté mes espoirs, mes peurs, mes souvenirs. Je lui ai promis que sa mère serait forte, qu'elle ne le laisserait jamais tomber, qu'elle ne serait pas comme celles qui abandonnent. Et voilà. Regarde-moi. Regarde ce que je fais. Je t'abandonne dans une ambulance, sur une route de campagne, avec des inconnus.

On me soulève. Le plafond de l'ambulance est gris, strié de lumières. Je voudrais toucher mon ventre mais mes bras sont sanglés, et cette impuissance-là est pire que la douleur. Les sangles me maintiennent en place, immobilisent mes poignets, m'empêchent de faire le seul geste qui pourrait me rassurer. Je ne peux même pas poser ma main sur mon ventre, sentir cette bosse dure, cette vie qui s'accroche. Je ne peux rien faire d'autre que regarder le plafond de tôle et écouter le hurlement de la sirène.

— Est-ce qu'il bouge ? je demande. Personne ne répond. Est-ce qu'il bouge ?

— Concentrez-vous sur votre respiration, madame. On arrive dans dix minutes.

Dix minutes. C'est énorme, dix minutes. C'est le temps d'une vie entière. C'est le temps qu'il faut pour mourir, pour naître, pour perdre tout. Je ferme les yeux, et contre toute logique, ce n'est pas la route que je revois, c'est l'escalier. L'autre accident. Celui qui m'a condamnée.

Diane, en haut des marches, ce jour d'été. Sa voix qui crie mon prénom , pas pour m'appeler à l'aide, non : pour m'accuser, déjà, avant même de tomber. Elle trébuchait toute seule, j'étais à trois mètres d'elle, les mains pleines du linge qu'elle m'avait ordonné de monter. Je le sais. Elle le sait. Mais quand Gabriel est arrivé en courant, le premier mot de sa mère, du bas de l'escalier, avant même le premier gémissement de douleur, a été :

— Elle m'a poussée.

Et Gabriel m'a regardée, et j'ai vu le verdict dans ses yeux. Pas de procès. Pas de questions. Un verdict. Coupable. En un instant, tout s'est effondré. Les semaines d'efforts, les thés partagés, les regards qui commençaient à s'adoucir. Tout. Il a cru sa mère sans hésiter, parce que c'était plus facile, parce que je n'étais qu'une étrangère, une pièce rapportée, une fille du dépanneur. Il m'a condamnée sans preuve, sans écoute, sans même me laisser finir ma phrase. Et ce soir-là, j'ai compris que je n'aurais jamais ma place dans cette maison, dans cette famille, dans son cœur.

Les portes de l'ambulance s'ouvrent sur un néon blanc. On me roule très vite dans un couloir qui sent l'antiseptique, et les voix se mélangent au-dessus de moi.

— TA à 9 sur 5, en chute.

— Saignement vaginal.

— Bradycardie fœtale. Rythme à 90 et qui descend.

— Prévenez le bloc. Césarienne d'urgence, préparez tout.

— Le père ? Quelqu'un a joint le père ?

Une pause. Puis une voix d'infirmière, plus basse :

— Il est en bas. Il remplit les papiers.

Gabriel est là. Une minuscule flamme s'allume en moi, malgré tout, malgré le gala, malgré tout , le père de mon enfant est là et je tourne la tête, et je le vois à travers la porte battante, au bout du couloir.

Il est debout. Beau, toujours, dans son smoking froissé. Il signe des formulaires. Son visage est parfaitement calme, parfaitement vide, comme s'il réglait une note d'hôtel. Il ne demande rien. Il ne regarde même pas vers moi.

La flamme s'éteint. Quelque chose d'autre s'éteint avec, quelque chose de plus profond, et la douleur devient un océan noir qui monte. C'est l'espoir, je crois. Cette chose que j'avais réussi à préserver au milieu de toutes les humiliations, tous les silences, toutes les trahisons. Cette petite flamme qui me faisait croire qu'au fond, malgré tout, Gabriel n'était pas un monstre. Elle s'éteint d'un coup, et je sombre dans un noir où plus rien ne peut me faire mal.

— Elle perd conscience ! On y va, on y va !

La dernière chose que j'entends, du fond de l'eau noire, c'est une voix d'homme, posée, professionnelle, qui dit :

— Nous devons opérer immédiatement.

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