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L'OTAGE REBELLE
L'OTAGE REBELLE
Author: Déesse

CHAPITRE 1 — LE CAFÉ REFROIDI

Author: Déesse
last update publish date: 2026-10-25 02:59:10

— Rafaele

La pluie frappe la vitre comme un poing qui insiste, et je compte les secondes entre chaque éclair ; trois, quatre, le tonnerre roule au-dessus des falaises, s'éloigne, revient ; je ne bouge pas, la berline est garée en contrebas, moteur coupé, les feux éteints, mes hommes attendent dans l'ombre, deux voitures plus loin, je leur ai dit de ne pas sortir tant que je ne siffle pas, je ne siffle jamais avant d'être sûr. La villa des Bellandi pue le jasmin et la pierre mouillée ; un portail en fer forgé, des caméras qui clignotent dans le noir, un jardin à l'italienne qui aurait besoin d'un jardinier ; je connais cette maison, je l'ai achetée dans ma tête il y a six mois, quand Aldo Bellandi a signé le contrat de prêt avec ma société écran ; quatre millions d'euros, taux usurier, garantie : tout ce qu'il possède ; il n'a pas payé, il ne paiera jamais, c'est le principe. Je remonte le col de mon manteau ; l'humidité colle à ma nuque, à mes poignets, à la crosse du Beretta que je porte sous le bras gauche ; une habitude, pas une nécessité ; je n'ai pas sorti une arme pour tuer depuis dix-huit mois ; les gens signent, maintenant, les gens ont peur, la peur est un meilleur contrat qu'une balle. La porte d'entrée s'ouvre avant que je frappe ; une femme, soixante-cinq ans peut-être, cheveux gris tirés en chignon, tablier blanc, odeur de café qui monte derrière elle ; Mamma Luisa, je connais son nom parce que je connais tout de cette maison ; elle me regarde sans ciller.

— Signor Sorrentino. Vous êtes en avance.

Je ne réponds pas ; je la dépasse ; le hall est haut, carrelé de marbre noir et blanc, un escalier en fer forgé qui monte vers l'étage, un lustre en cristal qui doit valoir plus que la voiture de mes hommes ; je le note, tout ce qui brille peut être saisi.

— Le café est prêt, dit-elle dans mon dos.

— Je ne bois pas de café.

— Je sais. Je l'ai préparé quand même.

Je m'arrête ; je me retourne ; elle est là, debout, les mains croisées devant elle, et elle me regarde comme on regarde un chien qui entre dans une cuisine ; pas de peur, pas de respect, de la patience.

— Où est Aldo ?

— À l'étage. Il vous attend.

— Il sait pourquoi je suis là ?

— Il sait.

— Et il n'a pas fui ?

Elle incline la tête ; un sourire mince, à peine une fissure dans son visage de pierre.

— Il n'a nulle part où aller, signor Sorrentino. Vous le savez mieux que moi.

Je monte ; chaque marche craque sous mon poids ; je compte les portes ; une à gauche, fermée ; une à droite, entrouverte, lumière éteinte ; au fond du couloir, une double porte en chêne, la chambre du maître ; je pousse. Aldo Bellandi est assis dans un fauteuil, face à la fenêtre ; il ne se retourne pas ; il regarde la pluie ; un vieil homme en robe de chambre, les mains sur les accoudoirs, les jointures blanches ; il a maigri depuis la photo du dossier ; les joues creuses, le cou qui pend, les yeux enfoncés ; un homme qui a déjà perdu.

— Bellandi.

Il sursaute ; il se retourne ; il met trois secondes à me reconnaître ; puis son visage se défait, comme un papier qu'on froisse.

— Sorrentino. Je… je peux tout expliquer.

— Non.

Je m'approche ; je pose une main sur le dossier d'une chaise, je ne m'assois pas ; je le regarde ; il tremble, sa lèvre inférieure tremble, ses mains tremblent ; je sens l'odeur de sa peur, une odeur aigre, de transpiration et de vieille laine.

— Quatre millions, Bellandi. Plus les intérêts. Plus les pénalités. Vous avez signé. Vous saviez ce que vous signiez.

— J'ai été… on m'a forcé. Les Malaspina. Ils m'ont dit que si je ne…

— Cesare Malaspina ne vous a rien forcé. Vous avez pris l'argent. Vous l'avez joué. Vous l'avez perdu. Ne me prenez pas pour un confesseur.

Il se tait ; il baisse la tête ; ses épaules s'affaissent, et pendant une seconde, il n'est plus qu'un vieil homme dans une robe de chambre trop grande, un vieil homme qui a peur de mourir dans une maison qui sent le jasmin.

— Qu'est-ce que vous voulez ?

— Ce que vous me devez.

— Je n'ai plus rien. Les comptes sont vides. La maison est hypothéquée. Je…

— Vous avez une fille.

Il relève la tête ; trop vite ; quelque chose passe dans ses yeux, une lueur que je n'aime pas ; pas de la surprise, de la reconnaissance ; comme si quelqu'un avait enfin prononcé le mot qu'il attendait.

— Vittoria ?

— Elle vaut quatre millions ?

— Elle… non. Elle ne vaut rien. Elle est partie. Il y a deux ans. Je ne sais pas où elle est.

Il ment ; je le vois à la façon dont sa main droite se crispe sur l'accoudoir, dont son regard fuit vers la porte, dont sa pomme d'Adam monte et descend deux fois avant qu'il parle ; il ment mal ; les hommes qui ont peur mentent toujours mal.

— Où est-elle ?

— Je vous dis que je ne sais pas.

Je sors mon téléphone ; je fais défiler les photos ; une capture d'écran ; une jeune femme assise à une terrasse de café, à Naples, il y a trois semaines ; cheveux noirs coupés court, lunettes de soleil, un ordinateur portable ouvert devant elle ; elle rit ; elle a un sourire de hyène. Je tends l'écran devant son visage.

— Trois semaines, Bellandi. Elle était à Naples. Vous saviez.

Il ne répond pas ; ses yeux se remplissent de larmes ; je déteste les larmes ; les larmes sont une monnaie qui n'a pas cours chez moi.

— Je ne l'ai pas vue depuis…

— Vous mentez.

— Non.

— Vous mentez, et je n'ai pas le temps.

Je range le téléphone ; je fais un pas vers lui ; il se recroqueville dans le fauteuil, les genoux remontés, les mains devant lui ; pitoyable ; je n'éprouve rien ; c'est le problème avec les hommes comme Aldo Bellandi : ils ne méritent même pas la colère.

— Voilà ce qui va se passer, dis-je. Vous allez m'appeler votre fille. Vous allez lui dire de venir. Et quand elle sera là, nous parlerons.

— Elle ne viendra pas. Elle me hait.

— Alors vous êtes un homme mort.

Je sors du Beretta ; je ne le pointe pas ; je le pose sur la table, entre nous, et je regarde Aldo Bellandi regarder l'arme comme on regarde un trou dans le sol.

— Appelez-la.

Il tremble tellement qu'il fait tomber le téléphone deux fois avant de composer le numéro ; la sonnerie résonne dans le haut-parleur ; une fois, deux, trois.

— Allô ?

Une voix ; jeune ; sèche ; un bruit de fond, un clavier, une musique lointaine.

— Vittoria. C'est papa.

— Je sais. Qu'est-ce que tu veux ?

— Il faut que tu viennes. À la maison. C'est important.

— Tu es saoul ?

— Non. Non, je… il y a quelqu'un. Il veut te voir.

Un silence ; puis un rire ; court ; un aboiement.

— Qui ça ?

Aldo me regarde ; je hoche la tête.

— Rafaele Sorrentino.

Le silence dure longtemps ; je l'entends respirer ; j'entends le clavier s'arrêter ; j'entends une chaise grincer.

— Sorrentino est là ? Maintenant ?

— Oui.

— Tu lui as dit que j'étais où ?

— Non. Je…

— Tu es un idiot, papa. Un pauvre idiot.

Elle raccroche ; la tonalité remplit la pièce ; Aldo me regarde, les yeux écarquillés, les lèvres blanches.

— Elle a raccroché.

— Je sais.

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