LOGINCatalina
Le stylo Montblanc était lourd dans ma main, d’un poids satisfaisant et réel. La signature, « Catalina Mora », s’était déployée au bas du contrat en un paraphe net et élégant. Un trait définitif sous des mois de travail.
Dans le silence de mon appartement, je posai le stylo. La seule lumière venait d’une lampe de bureau, créant un halo d’or sur le document. Le Grand Éclat. C’était fait.
Je me levai, allant vers la fenêtre. La ville de nuit scintillait, indifférente. En dessous de moi, dans la pénombre, le fleuve coulait, noir et impassible.
Le jeu ne fait que commencer, Lorenzo.
L’image de son visage me vint, telle que je l’imaginais en ce moment même. Furieux ? Irrité ? Méprisant ? Probablement un mélange de tout cela. Il se préparerait. Il enverrait ses espions, ses analystes. Il chercherait le point faible, la faille dans l’armure de Mora Exquisita. Qu’il cherche. J’avais passé des années à tisser cette armure, fil à fil. Chaque mystère était un leurre, chaque silence une porte close.
Je tournai le dos à la ville. La pièce était épurée, presque froide. Aucune photo. Aucun souvenir visible. Mais ils étaient là, enfermés dans la chambre forte de ma mémoire. Et parfois, une clé tournait.
Ce soir, la clé était ce contrat signé. Cette victoire, si modeste à l’échelle de son empire, était un début. Le premier mouvement sur l’échiquier.
Assise dans le fauteuil, je fermai les yeux. Non pour dormir. Pour me souvenir. La satisfaction du présent ouvrit une porte, et le passé surgit, non comme un rêve, mais avec la netteté tranchante d’une relique exhumée.
Le soleil de Côme ce jour-là n’était pas une simple étoile. C’était une présence. Chaude, lourde, dorée. Elle traversait mes paupières fermées, peignant le monde en orange sang.
Ma tête reposait sur quelque chose de ferme et de doux à la fois. Son torse. Je pouvais sentir le rythme lent, paisible, de sa respiration sous ma joue. L’odeur de lui savon de cèdre, chaleur de peau, et un infime relent de la veste en lin qu’il avait ôtée m’enveloppait. C’était l’odeur du bonheur. Un bonheur si complet qu’il en devenait physique, une douce pesanteur dans chacun de mes membres.
L’herbe, un peu sèche, chatouillait mes chevilles nues. Quelque part, une guêpe bourdonnait, paresseuse. Le lac, en contrebas, ne faisait pas de vagues. Il se contentait de luire, immense et tranquille comme un miroir posé à l’envers du ciel.
Ses doigts traçaient des chemins lents dans mes cheveux défaits. Un geste absent, naturel. Comme si toucher mes cheveux était aussi essentiel que respirer.
— Anya.
Sa voix était un murmure contre le sommet de mon crâne. Râpeuse de silence et de soleil.
— Mmm ?
— Tu dors ?
— Presque. Ne t’arrête pas.
Ses doigts reprirent leur chemin. Je souriais sans ouvrir les yeux. Le pique-nique était fini, les restes du gâteau aux amandes de ma mère emballés, la bouteille de vin blanc vide. Il ne restait que nous deux, et cet après-midi qui s’étirait, élastique et doux.
— Je regarde les nuages, dit-il. Celui-là, là-bas. On dirait le vieux chien de mon grand-père. Baffu et triste.
J’ouvris un œil, plissant les paupières contre la lumière. Un nuage blanc, solitaire, flottait en effet, informe et lent.
— Je vois un bateau à voile. Un petit.
— Tu as toujours vu les choses plus jolies.
Je tournai la tête, m’allongeant sur le dos pour le regarder. Le soleil dessinait une auréole dorée dans ses cheveux noirs. Ses yeux, d’un brun si sombre qu’on y voyait des reflets de miel, étaient fixés sur l’horizon. Sur notre avenir, je le savais. Il planifiait déjà. Les hôtels, les vignobles, la fondation pour les enfants.
Parfois, cette ambition me faisait peur. Elle était si grande, si vorace. Mais là, dans l’herbe, elle était douce. Elle n’était qu’un rêve qu’il me murmurait la nuit.
— Tu penses trop, dis-je en posant un doigt sur sa tempe.
Il tourna son visage vers moi. Un sourire naquit, effaçant la gravité de ses traits.
— Je pense à toi. À ce que tu fais là, allongée dans l’herbe comme une bohémienne, avec des miettes de gâteau dans les cheveux.
— Il y en a ?
— Une. Là.
Il se pencha. Je crus qu’il allait l’enlever. Mais il posa ses lèvres à la place de la miette imaginaire, sur ma tempe. Un baiser doux, chaud comme le soleil.
Un frisson me parcourut, qui n’avait rien à voir avec la fraîcheur.
— Lorenzo…
— Chut.
Il se coucha sur le côté, face à moi, prenant toute ma vision. Le lac, le ciel, les nuages disparurent. Il n’y eut plus que lui. Son visage, si proche que je pouvais compter ses cils. Le petit éclat doré dans sa pupille. La courbe de sa bouche, sérieuse soudain.
— Anya Rossi.
Il prononça mon nom comme un serment.
— Oui ?
— Tu sais que je t’aime ?
La question était inutile. Elle brillait dans l’air entre nous, évidente comme la lumière. Pourtant, mon cœur fit un bond désordonné dans ma poitrine.
— Je l’espère. Autrement, ce pique-nique est très trompeur.
Il ne sourit pas. Ses yeux plongeaient dans les miens, cherchant quelque chose au fond. Une vérité plus profonde que les mots.
— Je t’aimerai toujours, murmura-t-il.
Les mots ne furent pas prononcés avec emphase. Ils furent déposés. Comme on dépose un objet fragile et précieux entre les mains de quelqu’un. Simple. Définitif.
Toujours.
Ce mot fit écho en moi, plus vaste que le lac, plus chaud que le soleil. Il effaça les petites peurs, les doutes nocturnes sur sa famille, sur ma place dans son monde brillant et froid. Rien ne pouvait résister à ce toujours prononcé dans l’herbe chaude.
Mes yeux se remplirent de larmes. Stupides, brillantes.
— Ne pleure pas, idiot, dit-il, la voix un peu rauque.
— C’est de ta faute. Tu dis des choses impossibles.
— Ce n’est pas impossible. C’est une promesse.
Il approcha son front du mien. Nos souffles se mêlèrent. Le monde se réduisit à cet espace de quelques centimètres carrés, peuplé de sa chaleur et de ses mots.
— Et moi, je te promets de me souvenir de ce moment, dis-je. Quand nous serons vieux et grincheux. Je me souviendrai du chien nuage, des miettes imaginaires, et de ta voix qui dit « toujours » comme si c’était aussi simple que respirer.
— C’est aussi simple que respirer, Anya.
Il m’embrassa alors. Ce ne fut pas un baiser de passion dévorante, comme ceux de la nuit. Ce fut un baiser de possession douce. Un sceau. Ses lèvres sur les miennes disaient : Tu es à moi. Je suis à toi. Le reste n’est que bruit.
Quand il se sépara, le soleil avait bougé. L’ombre des cyprès s’allongeait vers nous.
— Il faut rentrer, dit-il à contrecœur. J’ai un dîner avec mon père.
La magie se fêla, une fine craquelure. Le monde réel avec ses dîners, ses pères imposants, ses attentes frappait à la porte de notre bulle.
Mais je chassai l’ombre. Je pris son visage entre mes mains, sentant la légère rugosité de sa barbe naissante sous mes paumes.
— Alors emporte-moi ce « toujours » avec toi. Et rapporte-le moi intact.
Il sourit enfin, un vrai sourire qui fit plisser le coin de ses yeux.
— Toujours.
Nous nous levâmes, secouant l’herbe de nos vêtements. En ramassant le panier, sa main chercha la mienne. Nos doigts s’entrelacèrent, parfaits.
Nous marchions vers la voiture, vers la vie, vers les épreuves que je ne pouvais même pas imaginer. Mais en moi, une certitude brûlait, calme et forte comme le soleil de Côme sur mes paupières fermées.
Toujours.
C’était un mensonge. Le plus beau et le plus cruel de tous.
Mais ce jour-là, sous les paupières du soleil, je l’avais cru. De toute mon âme.
Mes yeux s’ouvrirent dans la pénombre de mon salon. La douceur du souvenir s’était évaporée, laissant dans ma bouche un arrière-goût de cendres et de fer.
Toujours.
Le mot résonnait différemment maintenant. Ce n’était plus une promesse. C’était une mesure. La mesure de la trahison. La mesure du temps que j’avais mis à renaître de mes cendres.
Je me levai, le corps légèrement raide. Le jeu ne faisait que commencer, en effet. Et cette fois, j’avais écrit toutes les règles. Je savourerais chaque étape, chaque petit craquement de son empire, comme on savoure un carré de Noir Absolu : en laissant l’amertume persister, longtemps, longtemps après.
LorenzoLa frustration était un goût de cuivre dans ma bouche. Un goût que je connaissais trop bien, qui datait de l’enfance.Mon père l’avait fait monter, la veille au soir, dans ce même bureau. Il n’avait pas crié. Les Valenciaga ne criaient pas. Sa voix avait été un filet d’acier, froid et coupant.— Le Grand Éclat. Une signature. Et vous la laissez filer vers cette… apparition. Incapables.Le « vous » m’avait englobé, moi et Matteo, comme une condamnation commune. Mon frère avait baissé la tête, écrasé. Moi, j’avais soutenu le regard gris de Don Rafael. Chaque seconde de silence avait été un reproche supplémentaire.— Elle a une offre plus innovante, avais-je finalement dit.— L’innovation, c’est un mot pour ceux qui n’ont pas de tradition. On ne nous bat pas. On nous vole. Trouvez ce qu’elle a utilisé. Et corrigez la situation.Il était parti sur ces mots. « Corrigez la situation. » Un euphémisme pour une série d’actions précises, implacables.Ce matin-là, j’avais convoqué Giacom
CatalinaL’air de l’atelier sentait le cacao et le froid. Un froid contrôlé, précis à 18,4 degrés. Ma peau s’en hérissa sous la veste en lin blanc immaculé. Un uniforme. Une armure.Mes pas résonnaient sur le béton ciré. Silence, sauf le bourdonnement sourd des frigos et le tic-tic métronomique d’une tempéreuse. Un son de mécanique parfaite. Un son d’attente.Je m’arrêtai devant le plan de travail en acier inoxydable. Un lot de pralines « Nuit d’Orage » était aligné, attendant l’ultime touche : une larme de glaçage noir bleuté. La stagiaire, une jeune fille aux doigts tremblants nommée… Élise ?… s’apprêtait à le faire.— Arrêtez.Ma voix coupa l’air, plus froide que la pièce. Elle sursauta, la poche à douille menaçant de choir.— Regardez, dis-je en m’approchant sans hâte. La ligne de démarcation entre la ganache et la coque. Floue. Imperceptible pour un œil normal. Mais pas pour le mien.Je pris la praline entre mon pouce et mon index gantés. La sensation du chocolat parfaitement tem
Catalina Le stylo Montblanc était lourd dans ma main, d’un poids satisfaisant et réel. La signature, « Catalina Mora », s’était déployée au bas du contrat en un paraphe net et élégant. Un trait définitif sous des mois de travail.Dans le silence de mon appartement, je posai le stylo. La seule lumière venait d’une lampe de bureau, créant un halo d’or sur le document. Le Grand Éclat. C’était fait. Je me levai, allant vers la fenêtre. La ville de nuit scintillait, indifférente. En dessous de moi, dans la pénombre, le fleuve coulait, noir et impassible.Le jeu ne fait que commencer, Lorenzo.L’image de son visage me vint, telle que je l’imaginais en ce moment même. Furieux ? Irrité ? Méprisant ? Probablement un mélange de tout cela. Il se préparerait. Il enverrait ses espions, ses analystes. Il chercherait le point faible, la faille dans l’armure de Mora Exquisita. Qu’il cherche. J’avais passé des années à tisser cette armure, fil à fil. Chaque mystère était un leurre, chaque silence un
LorenzoL'écran de mon ordinateur affichait le rapport financier trimestriel, une mer de chiffres noirs sur fond blanc. La pluie frappait les immenses baies vitrées de mon bureau, noyant Milan dans un flou gris. Silence parfait, brisé uniquement par le tic-tac sourd de la pendule Breguet que mon père m'avait offerte pour mes trente ans. Un cadeau empoisonné. Un chronomètre pour ma prison dorée.Un coup discret à la porte.— Entrez.Matteo fit irruption, une liasse de papiers froissés à la main. Son costume Armani était froissé, ses yeux cernés. L'odeur du gin précédait son souffle.— Lorenzo. Il faut que tu voies ça.Il jeta le papier sur mon bureau. Un mémo interne du service des achats. Je lus, lentement. Les mots dansèrent un instant devant mes yeux.… après réévaluation… offre de « Mora Exquisita » jugée plus avantageuse sur les critères d’innovation et d’exclusivité… résiliation du pré-contrat avec Valenciaga Fine Foods…Le Grand Éclat. L’hôtel palace parisien. Notre contrat de f
Catalina.La lame du coupe-chocolat s’enfonça dans la tablette avec un craquement parfait, net et satisfaisant. Un son que je connaissais mieux que celui de ma propre voix.— Messieurs, le « Noir Absolu ». Cacao à soixante-douze pour cent, fèves de la vallée de Piura. Une seule récolte, un seul terroir.Je soulevai le carré entre mes doigts gantés de soie noire. La lumière de la salle de dégustation privée, tamisée et dorée, accrocha l’arête parfaite du chocolat.— L’apparence est un mensonge, commençai-je, ma voix un velours bas et assuré. Elle promet la douceur, la régularité.Je le fis passer sous le nez de l’homme à ma droite, Gustav, un investisseur suisse au regard aussi froid que ses montres.— L’arôme vous dit ?Il renifla, méfiant.— Amer. Fruité. Un peu… sauvage.— Exactement. Le premier mensonge. Car ce n’est pas l’amertume qui va vous surprendre.Je déposai le carré sur la langue de l’homme à ma gauche, Pietro, un Italien au sourire trop large. Ma règle : faire goûter les







