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Chapitre 4 : Le Goût du Métal

Auteur: Léo
last update Dernière mise à jour: 2026-02-08 14:53:28

Catalina

L’air de l’atelier sentait le cacao et le froid. Un froid contrôlé, précis à 18,4 degrés. Ma peau s’en hérissa sous la veste en lin blanc immaculé. Un uniforme. Une armure.

Mes pas résonnaient sur le béton ciré. Silence, sauf le bourdonnement sourd des frigos et le tic-tic métronomique d’une tempéreuse. Un son de mécanique parfaite. Un son d’attente.

Je m’arrêtai devant le plan de travail en acier inoxydable. Un lot de pralines « Nuit d’Orage » était aligné, attendant l’ultime touche : une larme de glaçage noir bleuté. La stagiaire, une jeune fille aux doigts tremblants nommée… Élise ?… s’apprêtait à le faire.

— Arrêtez.

Ma voix coupa l’air, plus froide que la pièce. Elle sursauta, la poche à douille menaçant de choir.

— Regardez, dis-je en m’approchant sans hâte. La ligne de démarcation entre la ganache et la coque. Floue. Imperceptible pour un œil normal. Mais pas pour le mien.

Je pris la praline entre mon pouce et mon index gantés. La sensation du chocolat parfaitement tempéré, dur et lisse, était satisfaisante. Mais le défaut, lui, était une insulte.

— C’est une question de… de quelques dixièmes de degrés, Madame Mora, bégaya-t-elle. Le thermostat…

— Le thermostat est une machine. Vos yeux, vos doigts, votre jugement sont les outils. Cette praline raconte une histoire d’inattention. Je ne vends pas d’inattention.

Je reposai délicatement le chocolat sur le marbre. Il rejoignit les autres, attendant d’être refondu. De la matière première gaspillée. Une petite mort.

— Le lot entier. À refaire.

Le visage de la stagiaire se décomposa. Je détournai le regard. La pitié était un luxe que Catalina Mora ne pouvait pas se permettre. La perfection était la seule monnaie ici. La seule raison pour laquelle j’existais dans ce lieu.

— Oui, Madame Mora.

Sa voix était un souffle. Je sentis son regard accroché à mon dos tandis que je poursuivais mon inspection. Le fournil était mon royaume. Chaque cuve en cuivre étamé, chaque rouleau à pâtisserie, chaque thermomètre à sonnette était un sujet. Et moi, la reine exigeante. Une reine sans royaume véritable, mais avec un empire à construire. À reprendre.

Je passai devant les plaques de chocolat en cours de moulage. Les reflets étaient parfaits, miroirs sans une rayure. Ma silhouette s’y déforma, allongée, élancée, fantomatique. Une étrangère aux cheveux tirés en arrière, au regard vert et vide. Parfois, je m’y surprenais, cherchant le reflet d’Anya dans la femme aux gestes chirurgicaux. Il n’y avait plus que ce visage. Cette armure.

Mon téléphone, dans la poche intérieure de ma veste, vibra. Une pulsation unique, discrète. Le rythme cardiaque d’un autre monde.

Je m’éloignai du bruit des machines, poussant la porte lourde qui menait à mon bureau, une pièce tout en verre et en acier, épurée à l’extrême. Aucune photo. Aucun souvenir. Seulement un ordinateur, un dessin du prochain packaging, et l’odeur tenace du cacao qui avait traversé le mur.

Je sortis le téléphone. Un numéro crypté. Un seul mot sur l’écran : M.

Je décrochai. Je ne dis rien.

La voix à l’autre bout était grave, usée par les cigarettes et les nuits blanches. Une voix qui avait été la première chose que j’avais entendue après le long silence blanc du coma.

— Les pièces sont en place.

C’était tout. Quatre mots. Ils tombèrent dans le silence de la pièce comme des billes de plomb.

Mon cœur, ce muscle atrophié par la discipline, fit un bond sauvage et douloureux contre mes côtes. Boum. Un écho lointain de la vie.

Je serrai le téléphone plus fort. Le métal froid me mordit la paume.

— Confirmation ? Ma voix était neutre, aussi contrôlée que la température de la tempéreuse.

— Contract signed. Ce matin, 10h07. Ils ont mordu à l’hameçon. L’argent est en mouvement.

Le Grand Éclat. Le premier domino. Posé par ma main. Lorenzo devait être en train de le découvrir. Je l’imaginai, dans son bureau milanais sombre et orgueilleux, lisant le mémo. Ses yeux noirs se plissant, non de colère, mais d’une curiosité méprisante. Une parvenue. Un détail.

Il avait tort. J’étais le détail qui allait faire s’effondrer l’édifice.

— Et l’autre dossier ? demandai-je, tournant le dos à la baie vitrée, à Paris étalée en contrebas.

— En approche. Matteo Valenciaga a des dettes au Cercle de Minuit. Des dettes… criantes. Il sera réceptif.

Matteo. Le frère faible. La première fissure dans le mur de marbre.

— Bon. Ne bougez plus. Attendez mes instructions.

— Toujours.

Il raccrocha. La connexion se coupa, laissant un silence aigu dans mon oreille. Je restai immobile, le téléphone toujours collé à mon visage, regardant sans voir les lignes nettes de mon bureau.

Les pièces sont en place. Le jeu commence.

Ce n’était pas un jeu. C’était une chirurgie. Lente, précise, impitoyable. Et j’étais le scalpel.

Je baissai le téléphone. Mes mains ne tremblaient pas. Elles ne tremblaient plus jamais. Mais à l’intérieur, quelque chose remuait. Une vieille chose noire et acérée, qui s’étirait après un long sommeil. Ce n’était pas de l’excitation. C’était de la froide détermination. Un carburant pur et toxique.

Je retournai à la porte de l’atelier. 

La stagiaire, Élise, avait commencé à refondre le chocolat raté. Des larmes silencieuses coulaient sur ses joues, traçant des chemins brillants dans la poudre de cacao qui maculait son visage.

Je la regardai un instant. La vulnérabilité. La défaite. Des sentiments que je reconnaissais, mais que je n’habitais plus.

— Élise.

Elle sursauta, essuyant sa joue d’un revers de main sale, honteuse.

— O-oui, Madame Mora ?

— La prochaine fois, vous surveillerez la courbe de cristallisation. Pas le thermostat. Compris ?

Elle cligna des yeux, surprise par l’absence de cri supplémentaire.

— Oui. Oui, Madame.

— Bien. Continuez.

Je tournai les talons, la laissant à son chocolat en fusion, à ses larmes.

Mes pas me ramenèrent vers les cuves de ganache. Je plongeai une spatule en acier dans la masse onctueuse, je la portai à mes lèvires. Le goût explosa : poire williams brûlée, une pointe de gingembre, l’amertume profonde de mon cacao signature.

C’était parfait. Un équilibre de douceur et de feu, de sucre et de douleur.

C’était mon arme..

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