MasukLorenzo
L'écran de mon ordinateur affichait le rapport financier trimestriel, une mer de chiffres noirs sur fond blanc. La pluie frappait les immenses baies vitrées de mon bureau, noyant Milan dans un flou gris. Silence parfait, brisé uniquement par le tic-tac sourd de la pendule Breguet que mon père m'avait offerte pour mes trente ans. Un cadeau empoisonné. Un chronomètre pour ma prison dorée.
Un coup discret à la porte.
— Entrez.
Matteo fit irruption, une liasse de papiers froissés à la main. Son costume Armani était froissé, ses yeux cernés. L'odeur du gin précédait son souffle.
— Lorenzo. Il faut que tu voies ça.
Il jeta le papier sur mon bureau. Un mémo interne du service des achats. Je lus, lentement. Les mots dansèrent un instant devant mes yeux.
… après réévaluation… offre de « Mora Exquisita » jugée plus avantageuse sur les critères d’innovation et d’exclusivité… résiliation du pré-contrat avec Valenciaga Fine Foods…
Le Grand Éclat. L’hôtel palace parisien. Notre contrat de fourniture exclusive en pâtisserie et chocolats. Perdu.
— C’est une blague ? C’était dans la poche ! J’avais serré la main du directeur moi-même !
Matteo s’effondra dans le fauteuil en cuir face à moi, catastrophé.
— Ils parlent d’innovation. D’exclusivité. Qui c’est, ce « Mora Exquisita » ? Une startup ? Une branche de qui ?
Je me penchai sur mon clavier. Quelques frappes. Le site était épuré, arrogant. Des photos de chocolats qui ressemblaient à des bijoux contemporains. Pas d’histoire. Pas d’usines. Juste un nom : Catalina Mora. Fondatrice et Maître Chocolatière.
Catalina Mora.
Le nom ne me disait rien. Aucune résonance dans les cercles que je fréquentais. Une inconnue.
— Elle a dû coucher avec quelqu’un, grogna Matteo, se servant un scotch dans le bar mural sans demander. C’est la seule explication.
— Tais-toi, Matteo. Ta vulgarité est aussi ennuyeuse que ton incompétence.
La phrase sortit, coupante, avant que je ne puisse la retenir. Je vis sa mâchoire se serrer, la honte et la colère teinter son regard. Un frisson de remords me traversa, vite étouffé. Il fallait qu’il grandisse. Qu’il arrête d’être un poids.
Je repris ma lecture. L’offre était audacieuse. Pas seulement sur le prix. Sur le concept. Une « expérience sensorielle narrative ». Des produits qui changeaient selon les saisons, l’humeur de l’hôtel, les événements. Ce n’était pas de la nourriture. C’était du théâtre.
Intrigant.
— Ce n’est qu’un contrat, Matteo. Un hôtel.
— C’est Le Grand Éclat ! Le symbole ! Qu’est-ce que papa va dire ?
Papa. Le mot tomba comme une pierre dans la pièce. Don Rafael Valenciaga. Même absent, son ombre glaçait l’air. Sa déception serait un froid silencieux, pire qu’une crise de rage.
— Je m’occupe de père. Toi, occupe-toi de ne plus perdre les contrats que tu es censé superviser. Celui-là était sous ta responsabilité, non ?
Son visage blêmit. Je savais que c’était injuste. J’avais validé la stratégie. Mais la colère une colère froide, nette avait besoin d’une cible. Et Matteo était toujours là, offert.
— Sors, Matteo. Et laisse cette bouteille.
Il se leva, vacillant légèrement, et quitta la pièce sans un mot. La porte se referma doucement. Le silence revint, plus lourd.
Je me levai, allai à la fenêtre. La place avait le dôme du Vittoriano en face, solide, écrasant. Un empire de pierre. Le nôtre était de sucre, de café, d’huile d’olive. Et apparemment, il était vulnérable.
Catalina Mora.
Je prononçai le nom à voix basse. Il avait une sonorité étrange. À la fois douce et coupante. Comme le craquement d’un caramel.
Ce n’était pas de l’inquiétude. L’empire Valenciaga ne tremblait pas pour un contrat d’hôtel. C’était… de l’irritation. Comme un grain de sable dans une chaussure parfaitement cirée. Une dissonance.
Je retournai à mon bureau, ouvris un nouvel onglet de recherche. Je tapai son nom. Peu de résultats. Une apparition récente. Des articles élogieux mais vides. « La nouvelle reine du chocolat. » « Un mystère sucré. » Aucune photo claire. Juste des silhouettes élégantes, des mains gantées manipulant des fèves.
Une self-made woman ? Dans notre monde ? Impossible. Elle avait un parrain. Un financier. Un amant puissant. C’était la seule logique.
Pourtant… l’audace du concept. Cette idée de « narration ». Cela ressemblait moins à une stratégie commerciale qu’à une déclaration. Une provocation.
Mon téléphone vibra. Isabella.
— Lorenzo. Tu as vu pour Le Grand Éclat ?
Sa voix était un staccato sec. Ma sœur avait le radar à catastrophes le plus précis de la planète.
— Je viens de l’apprendre.
— C’est une honte. Matteo encore ? Il faut réagir. Fais une contre-offre. Écrase-les.
— Non.
Le silence à l’autre bout du fil fut chargé de surprise.
— Non ? Tu laisses cette… cette parvenue nous voler un contrat sous le nez ?
— Elle ne l’a pas volé. Elle l’a gagné. Pour l’instant. Inquiète-toi de tes boutiques, Isabella. Je gère ça.
Je raccrochai avant qu’elle ne réponde. Je n’avais pas l’énergie pour sa guerre des nerfs permanente.
Je regardai de nouveau le nom à l’écran.
Catalina Mora.
Une ombre qui venait de marcher sur le bord de mon territoire. Une ombre avec du talent, apparemment.
Je fermai l’onglet. La pluie redoublait de force, striant la vitre comme des larmes.
Ce n’était pas de l’inquiétude. C’était de la curiosité. Une curiosité froide, professionnelle.
Et une certitude, tranquille et absolue : on ne croisait pas la route des Valenciaga sans conséquences.
Je prendrais le temps de savoir qui elle était. Et puis, soit on l’achèterait, soit on la briserait.
C’était notre façon de faire.
LorenzoLa frustration était un goût de cuivre dans ma bouche. Un goût que je connaissais trop bien, qui datait de l’enfance.Mon père l’avait fait monter, la veille au soir, dans ce même bureau. Il n’avait pas crié. Les Valenciaga ne criaient pas. Sa voix avait été un filet d’acier, froid et coupant.— Le Grand Éclat. Une signature. Et vous la laissez filer vers cette… apparition. Incapables.Le « vous » m’avait englobé, moi et Matteo, comme une condamnation commune. Mon frère avait baissé la tête, écrasé. Moi, j’avais soutenu le regard gris de Don Rafael. Chaque seconde de silence avait été un reproche supplémentaire.— Elle a une offre plus innovante, avais-je finalement dit.— L’innovation, c’est un mot pour ceux qui n’ont pas de tradition. On ne nous bat pas. On nous vole. Trouvez ce qu’elle a utilisé. Et corrigez la situation.Il était parti sur ces mots. « Corrigez la situation. » Un euphémisme pour une série d’actions précises, implacables.Ce matin-là, j’avais convoqué Giacom
CatalinaL’air de l’atelier sentait le cacao et le froid. Un froid contrôlé, précis à 18,4 degrés. Ma peau s’en hérissa sous la veste en lin blanc immaculé. Un uniforme. Une armure.Mes pas résonnaient sur le béton ciré. Silence, sauf le bourdonnement sourd des frigos et le tic-tic métronomique d’une tempéreuse. Un son de mécanique parfaite. Un son d’attente.Je m’arrêtai devant le plan de travail en acier inoxydable. Un lot de pralines « Nuit d’Orage » était aligné, attendant l’ultime touche : une larme de glaçage noir bleuté. La stagiaire, une jeune fille aux doigts tremblants nommée… Élise ?… s’apprêtait à le faire.— Arrêtez.Ma voix coupa l’air, plus froide que la pièce. Elle sursauta, la poche à douille menaçant de choir.— Regardez, dis-je en m’approchant sans hâte. La ligne de démarcation entre la ganache et la coque. Floue. Imperceptible pour un œil normal. Mais pas pour le mien.Je pris la praline entre mon pouce et mon index gantés. La sensation du chocolat parfaitement tem
Catalina Le stylo Montblanc était lourd dans ma main, d’un poids satisfaisant et réel. La signature, « Catalina Mora », s’était déployée au bas du contrat en un paraphe net et élégant. Un trait définitif sous des mois de travail.Dans le silence de mon appartement, je posai le stylo. La seule lumière venait d’une lampe de bureau, créant un halo d’or sur le document. Le Grand Éclat. C’était fait. Je me levai, allant vers la fenêtre. La ville de nuit scintillait, indifférente. En dessous de moi, dans la pénombre, le fleuve coulait, noir et impassible.Le jeu ne fait que commencer, Lorenzo.L’image de son visage me vint, telle que je l’imaginais en ce moment même. Furieux ? Irrité ? Méprisant ? Probablement un mélange de tout cela. Il se préparerait. Il enverrait ses espions, ses analystes. Il chercherait le point faible, la faille dans l’armure de Mora Exquisita. Qu’il cherche. J’avais passé des années à tisser cette armure, fil à fil. Chaque mystère était un leurre, chaque silence un
LorenzoL'écran de mon ordinateur affichait le rapport financier trimestriel, une mer de chiffres noirs sur fond blanc. La pluie frappait les immenses baies vitrées de mon bureau, noyant Milan dans un flou gris. Silence parfait, brisé uniquement par le tic-tac sourd de la pendule Breguet que mon père m'avait offerte pour mes trente ans. Un cadeau empoisonné. Un chronomètre pour ma prison dorée.Un coup discret à la porte.— Entrez.Matteo fit irruption, une liasse de papiers froissés à la main. Son costume Armani était froissé, ses yeux cernés. L'odeur du gin précédait son souffle.— Lorenzo. Il faut que tu voies ça.Il jeta le papier sur mon bureau. Un mémo interne du service des achats. Je lus, lentement. Les mots dansèrent un instant devant mes yeux.… après réévaluation… offre de « Mora Exquisita » jugée plus avantageuse sur les critères d’innovation et d’exclusivité… résiliation du pré-contrat avec Valenciaga Fine Foods…Le Grand Éclat. L’hôtel palace parisien. Notre contrat de f
Catalina.La lame du coupe-chocolat s’enfonça dans la tablette avec un craquement parfait, net et satisfaisant. Un son que je connaissais mieux que celui de ma propre voix.— Messieurs, le « Noir Absolu ». Cacao à soixante-douze pour cent, fèves de la vallée de Piura. Une seule récolte, un seul terroir.Je soulevai le carré entre mes doigts gantés de soie noire. La lumière de la salle de dégustation privée, tamisée et dorée, accrocha l’arête parfaite du chocolat.— L’apparence est un mensonge, commençai-je, ma voix un velours bas et assuré. Elle promet la douceur, la régularité.Je le fis passer sous le nez de l’homme à ma droite, Gustav, un investisseur suisse au regard aussi froid que ses montres.— L’arôme vous dit ?Il renifla, méfiant.— Amer. Fruité. Un peu… sauvage.— Exactement. Le premier mensonge. Car ce n’est pas l’amertume qui va vous surprendre.Je déposai le carré sur la langue de l’homme à ma gauche, Pietro, un Italien au sourire trop large. Ma règle : faire goûter les







