MasukLorenzo
La frustration était un goût de cuivre dans ma bouche. Un goût que je connaissais trop bien, qui datait de l’enfance.
Mon père l’avait fait monter, la veille au soir, dans ce même bureau. Il n’avait pas crié. Les Valenciaga ne criaient pas. Sa voix avait été un filet d’acier, froid et coupant.
— Le Grand Éclat. Une signature. Et vous la laissez filer vers cette… apparition. Incapables.
Le « vous » m’avait englobé, moi et Matteo, comme une condamnation commune. Mon frère avait baissé la tête, écrasé. Moi, j’avais soutenu le regard gris de Don Rafael. Chaque seconde de silence avait été un reproche supplémentaire.
— Elle a une offre plus innovante, avais-je finalement dit.
— L’innovation, c’est un mot pour ceux qui n’ont pas de tradition. On ne nous bat pas. On nous vole. Trouvez ce qu’elle a utilisé. Et corrigez la situation.
Il était parti sur ces mots. « Corrigez la situation. » Un euphémisme pour une série d’actions précises, implacables.
Ce matin-là, j’avais convoqué Giacomo, mon assistant le plus discret.
— Catalina Mora. Tout. Je veux son histoire avant sa naissance. Ses diplômes, ses amants, ses dettes, ses peurs. Les noms de ses amis d’enfance et la marque de son parfum. Rien ne m’échappe.
Il avait hoché la tête, impassible. Immédiatement, monsieur Valenciaga.
Maintenant, le cognac avait un goût de cendres. Je le reposai sur le bureau, l’écoutant à peine. L’écran de l’ordinateur portable brillait dans la pénombre de mon bureau milanais. Le bruit de la ville était un grondement sourd, lointain, comme si Milan elle-même retenait son souffle.
Catalina Mora.
Le dossier que mon assistant avait compilé était mince. Trop mince. Pour une femme qui venait de remporter Le Grand Éclat, c’était une insulte au professionnalisme. Ou un défi.
Je parcourus les lignes pour la énième fois.
Apparition : il y a environ trois ans. Première trace : un dépôt de marque à Genève. « Mora Exquisita ». Pas d’adresse, juste un numéro de boîte postale.
Financement initial : opaque. Un transfert depuis une fiducie basée aux Îles Caïmans. Montant conséquent. Assez pour lancer une maison de luxe sans se soucier des marges pendant cinq ans. Un investisseur fantôme. Un amant riche ? Une famille discrète ?
Passé professionnel : aucun. Nulle trace d’études en pâtisserie, en gestion, en quoi que ce soit. Comme si elle était née à trente ans, toute formée, avec des mains expertes et un regard qui glaçait les investisseurs.
Vie privée : un vide. Pas de propriété à son nom. Pas de mari, d’amant connu. Elle vivait à l’hôtel, ou dans des appartements loués sous des sociétés écrans. Un spectre.
C’était une anomalie. Dans notre monde, les gens avaient des histoires. Des erreurs, des dettes, des ex-époux rancuniers, des photos de jeunesse compromettantes. Elle n’avait rien. Un mur lisse.
Mais un mur peut avoir des reflets.
J’avais fait chercher des images. Des captures d’écran de rares interviews, des photos prises à la dérobée lors d’événements. La qualité était médiocre. Une femme en tailleur sombre, les cheveux tirés en un chignon sévère qui dégageait une nuque pâle. Un visage aux angles précis, belle d’une beautie qui n’invitait pas, qui repoussait. Des yeux verts clairs, d’une pâleur presque inquiétante.
Rien ne me disait rien. Et pourtant… quelque chose chatouillait la base de mon crâne. Une sensation de déjà-vu impossible.
Je cliquai sur la seule vidéo trouvée. Une dégustation privée, tournée avec un téléphone, le son mauvais. Elle présentait un chocolat. « Noir Absolu ». Sa voix, basse et posée, expliquait la « trahison des sens ». Des mots choisis, presque poétiques, mais délivrés avec la froide précision d’un chirurgien.
C’est alors que je la vis.
Le geste.
Elle tenait un carré de chocolat entre le pouce et l’index, ganté de soie noire. Pour montrer sa finesse, elle le fit lentement pivoter face à la lumière. La rotation était d’une lenteur exaspérante, hypnotique. Le poignet souple, les doigts légèrement incurvés, comme pour caresser l’air autour de l’objet sans le toucher vraiment.
Un frisson me parcourut l’échine.
Anya.
C’était son geste. Exactement son geste.
Quand elle tenait un pinceau fin pour peindre les détails d’une céramique. Quand elle tournait une feuille de vigne entre ses doigts pour en examiner la nervure. Cette grâce étudiée, cette attention absolue portée à l’objet, comme si le monde autour n’existait plus.
Le même arc de la main. La même patience.
Je bloquai la vidéo. Je zoomai sur sa main. Rien d’exceptionnel. Une main fine, aux ongles courts, nus. Mais le mouvement… c’était un écho. Un écho parfait, frappant, qui résonnait dans un coin oublié de ma mémoire.
Impossible.
C’était une coïncidence. Une similitude gestuelle due à une formation peut-être ? Une école d’art ? Les artistes, les artisans développaient parfois des tics communs.
Mais Anya n’était pas une professionnelle. C’était juste… elle. Sa manière d’être au monde. Méticuleuse, contemplative, élégante sans y penser.
Et cette Mora… elle y pensait. Tout en elle était calculé, jusqu’à l’infime rotation d’un carré de chocolat.
Je me levai, soudain étouffé par les murs lambrissés. Je marchai jusqu’au bar, me resservis un cognac que je n’avais pas envie de boire. Le liquide ambré capta la lumière faible.
Catalina Mora.
Le nom était une mélodie étrangère. Aucune résonance.
Et pourtant, ce geste…
Je repensai à la scène du lac de Côme. À ses doigts traçant des chemins dans mes cheveux. À la précision avec laquelle elle avait, plus tard, aligné nos chaussures devant la porte de mon appartement, pointant vers l’extérieur, « pour que nos aventures soient toujours prêtes à partir ». Un petit rituel idiot, parfaitement elle.
Cette Mora avait-elle des rituels ? Des manies ?
Je retournai à l’ordinateur. Je tapai « tics gestuels Catalina Mora » dans le moteur de recherche. Rien, évidemment.
C’était absurde. Je cherchais des fantômes parce qu’un contrat m’avait échappé. Parce que Matteo était un imbécile et que mon père allait me le faire payer. Parce que le monde de Valenciaga, solide comme le marbre, venait de montrer une minuscule fissure, et que mon esprit cherchait désespérément une explication… poétique. Tragique.
Anya était morte. Il y avait un corps. Un certificat. Une tombe dans le cimetière de la petite ville de ses parents, que je finançais secrètement pour l’entretien. J’y allais une fois par an. Je déposais des fleurs blanches. Je m’excusais.
Elle était partie. Emportée par la pluie et un virage trop brutal.
Cette Mora n’était qu’une opportuniste brillante. Une rivale à étudier, à déstabiliser, puis à absorber ou écraser. Rien de plus.
Je fermai brusquement l’ordinateur portable. L’écran s’éteignit, me renvoyant mon propre reflet, déformé et sombre, dans le noir du verre.
Alors pourquoi mes mains étaient-elles froides ? Pourquoi ce creux, soudain, au milieu de ma poitrine ?
Je regardai par la fenêtre. Les lumières de Milan clignotaient, indifférentes.
Catalina Mora.
Le nom était désormais une épine. Une petite épine plantée dans la chair de ma certitude.
Et je savais, avec une intuition froide qui n’avait rien à voir avec la logique, que je ne pourrais pas m’empêcher de tirer dessus. Pour voir quel sang coulerait.
LorenzoLa frustration était un goût de cuivre dans ma bouche. Un goût que je connaissais trop bien, qui datait de l’enfance.Mon père l’avait fait monter, la veille au soir, dans ce même bureau. Il n’avait pas crié. Les Valenciaga ne criaient pas. Sa voix avait été un filet d’acier, froid et coupant.— Le Grand Éclat. Une signature. Et vous la laissez filer vers cette… apparition. Incapables.Le « vous » m’avait englobé, moi et Matteo, comme une condamnation commune. Mon frère avait baissé la tête, écrasé. Moi, j’avais soutenu le regard gris de Don Rafael. Chaque seconde de silence avait été un reproche supplémentaire.— Elle a une offre plus innovante, avais-je finalement dit.— L’innovation, c’est un mot pour ceux qui n’ont pas de tradition. On ne nous bat pas. On nous vole. Trouvez ce qu’elle a utilisé. Et corrigez la situation.Il était parti sur ces mots. « Corrigez la situation. » Un euphémisme pour une série d’actions précises, implacables.Ce matin-là, j’avais convoqué Giacom
CatalinaL’air de l’atelier sentait le cacao et le froid. Un froid contrôlé, précis à 18,4 degrés. Ma peau s’en hérissa sous la veste en lin blanc immaculé. Un uniforme. Une armure.Mes pas résonnaient sur le béton ciré. Silence, sauf le bourdonnement sourd des frigos et le tic-tic métronomique d’une tempéreuse. Un son de mécanique parfaite. Un son d’attente.Je m’arrêtai devant le plan de travail en acier inoxydable. Un lot de pralines « Nuit d’Orage » était aligné, attendant l’ultime touche : une larme de glaçage noir bleuté. La stagiaire, une jeune fille aux doigts tremblants nommée… Élise ?… s’apprêtait à le faire.— Arrêtez.Ma voix coupa l’air, plus froide que la pièce. Elle sursauta, la poche à douille menaçant de choir.— Regardez, dis-je en m’approchant sans hâte. La ligne de démarcation entre la ganache et la coque. Floue. Imperceptible pour un œil normal. Mais pas pour le mien.Je pris la praline entre mon pouce et mon index gantés. La sensation du chocolat parfaitement tem
Catalina Le stylo Montblanc était lourd dans ma main, d’un poids satisfaisant et réel. La signature, « Catalina Mora », s’était déployée au bas du contrat en un paraphe net et élégant. Un trait définitif sous des mois de travail.Dans le silence de mon appartement, je posai le stylo. La seule lumière venait d’une lampe de bureau, créant un halo d’or sur le document. Le Grand Éclat. C’était fait. Je me levai, allant vers la fenêtre. La ville de nuit scintillait, indifférente. En dessous de moi, dans la pénombre, le fleuve coulait, noir et impassible.Le jeu ne fait que commencer, Lorenzo.L’image de son visage me vint, telle que je l’imaginais en ce moment même. Furieux ? Irrité ? Méprisant ? Probablement un mélange de tout cela. Il se préparerait. Il enverrait ses espions, ses analystes. Il chercherait le point faible, la faille dans l’armure de Mora Exquisita. Qu’il cherche. J’avais passé des années à tisser cette armure, fil à fil. Chaque mystère était un leurre, chaque silence un
LorenzoL'écran de mon ordinateur affichait le rapport financier trimestriel, une mer de chiffres noirs sur fond blanc. La pluie frappait les immenses baies vitrées de mon bureau, noyant Milan dans un flou gris. Silence parfait, brisé uniquement par le tic-tac sourd de la pendule Breguet que mon père m'avait offerte pour mes trente ans. Un cadeau empoisonné. Un chronomètre pour ma prison dorée.Un coup discret à la porte.— Entrez.Matteo fit irruption, une liasse de papiers froissés à la main. Son costume Armani était froissé, ses yeux cernés. L'odeur du gin précédait son souffle.— Lorenzo. Il faut que tu voies ça.Il jeta le papier sur mon bureau. Un mémo interne du service des achats. Je lus, lentement. Les mots dansèrent un instant devant mes yeux.… après réévaluation… offre de « Mora Exquisita » jugée plus avantageuse sur les critères d’innovation et d’exclusivité… résiliation du pré-contrat avec Valenciaga Fine Foods…Le Grand Éclat. L’hôtel palace parisien. Notre contrat de f
Catalina.La lame du coupe-chocolat s’enfonça dans la tablette avec un craquement parfait, net et satisfaisant. Un son que je connaissais mieux que celui de ma propre voix.— Messieurs, le « Noir Absolu ». Cacao à soixante-douze pour cent, fèves de la vallée de Piura. Une seule récolte, un seul terroir.Je soulevai le carré entre mes doigts gantés de soie noire. La lumière de la salle de dégustation privée, tamisée et dorée, accrocha l’arête parfaite du chocolat.— L’apparence est un mensonge, commençai-je, ma voix un velours bas et assuré. Elle promet la douceur, la régularité.Je le fis passer sous le nez de l’homme à ma droite, Gustav, un investisseur suisse au regard aussi froid que ses montres.— L’arôme vous dit ?Il renifla, méfiant.— Amer. Fruité. Un peu… sauvage.— Exactement. Le premier mensonge. Car ce n’est pas l’amertume qui va vous surprendre.Je déposai le carré sur la langue de l’homme à ma gauche, Pietro, un Italien au sourire trop large. Ma règle : faire goûter les







