Se connecterChapitre 3
Alessia
Les heures passent. La nuit s'épaissit autour de moi, mais je ne dors pas. Je ne peux pas. Chaque fois que je ferme les yeux, les mots de ma mère reviennent me frapper comme des lames. Alors je reste éveillée, assise à même le sol, entourée de papiers que je n'avais jamais vus auparavant.
L'enveloppe ne contenait pas que la lettre. Il y avait aussi d'autres documents. Des feuilles jaunies, pliées avec soin, que je découvre une à une. Des actes notariés. Des extraits de presse. Des relevés bancaires. Tout un passé enfermé dans du papier, caché pendant des années.
Mes doigts parcourent les pages avec une lenteur inquiète. Chaque ligne est une piqûre. Chaque nom est une trahison. Mais un nom revient sans cesse. Il est là, imprimé noir sur blanc, comme une cicatrice indélébile.
Milan Valetti.
Je m'arrête. Mon cœur se serre. Je relis les lettres une à une, comme si elles pouvaient se réarranger pour former un autre nom. Mais non. C'est bien lui. Milan Valetti. Le frère cadet de mon père. L'homme qui dirige aujourd'hui l'empire familial.
Je pose les documents sur mes cuisses. Mes mains ne tremblent plus. Elles sont crispées, blanches aux jointures. La haine monte en moi, lente, épaisse, irréversible. Elle s'installe dans ma poitrine comme un fauve prêt à bondir.
— Milan, dis-je à voix basse.
Ce prénom sonne comme une insulte. Comme une malédiction. Je le répète, encore et encore, jusqu'à ce qu'il perde toute forme humaine.
Un article de presse attire mon attention. Il date de vingt ans. Le titre est effacé par le temps, mais je devine encore les mots.
Le fondateur de Valetti Industries disparaît tragiquement.
Je lis. Les phrases sont froides, journalistiques, sans émotion. Elles racontent un accident de voiture. Une mort brutale. Une succession rapide. Mon père n'a pas eu le temps de laisser de testament officiel. Ou peut-être que si. Peut-être qu'on l'a fait disparaître.
Les coïncidences sont trop nombreuses. Trop parfaites. L'accident. La disparition du testament. La prise de pouvoir immédiate de Milan. L'exil silencieux de ma mère. Tout s'emboîte avec une logique monstrueuse.
Je serre l'article dans ma main. Le papier se froisse sous mes doigts.
— Tu as tout orchestré, n'est-ce pas ? dis-je, le regard fixé sur le nom de Milan. Tu as pris ce qui n'était pas à toi.
Je n'ai aucune preuve. Pas encore. Mais je le sens. Cette certitude qui brûle dans mes veines ne me trompe pas. Cet homme a profité de la chute de ma famille. Il a bâti sa fortune sur le sang de mon père et les larmes de ma mère.
Je me lève. Le mouvement est brusque, presque violent. Les papiers glissent sur le sol. Je ne les ramasse pas. Je marche dans la pièce, incapable de rester en place. La colère me dépasse. Elle me pousse à bouger, à parler, à crier.
— Pourquoi, maman ? dis-je soudain, la voix brisée par l'émotion. Pourquoi tu ne m'as rien dit avant ?
Le silence me répond. Toujours ce silence. Il est partout. Il m'étouffe. Il me rappelle qu'elle est morte, qu'elle ne s'expliquera jamais. Que je devrai vivre avec ce vide pour toujours.
Je m'arrête devant la fenêtre. Mon reflet se dessine dans la vitre sombre. Je vois une femme épuisée, les yeux rouges, les cheveux en désordre. Une femme seule au bord du gouffre.
— Tu avais peur, je sais, dis-je doucement, comme si ma mère pouvait m'entendre. Tu voulais me protéger de ces hommes.
Mais une autre voix s'élève en moi, plus dure, plus acide.
Elle t'a menti. Elle t'a privée de ton identité. Elle t'a laissée vivre dans l'ignorance pendant que Milan profitait de ton héritage.
Je secoue la tête. Les deux voix se battent dans mon crâne. L'amour et la rancune. La compréhension et la colère. Je ne sais plus laquelle écouter.
Je retourne vers les documents. Je m'accroupis pour les rassembler. Mes doigts rencontrent une photo. Je ne l'avais pas remarquée. Elle est petite, usée sur les bords. On y voit un homme grand, brun, vêtu d'un costume clair. Il sourit. Derrière lui, une femme aux cheveux blonds se penche tendrement vers son ventre arrondi. Ma mère. Et mon père.
Je reste figée. C'est la première fois que je vois son visage. Mon père. Il est beau. Élégant. Une douceur émane de lui, malgré la puissance qui se devine dans sa posture.
Une larme glisse sur ma joue. Je ne l'essuie pas.
— Je t'aurais aimé, dis-je dans un souffle. J'en suis sûre.
Je serre la photo contre ma poitrine. Puis je me relève, plus déterminée que jamais.
Le nom de Milan tourne dans ma tête. Je le visualise, cet homme que je n'ai jamais vu. Je l'imagine froid, calculateur, assoiffé de pouvoir. Peut-être était-il jaloux de son frère aîné. Peut-être a-t-il planifié sa mort avec une patience démoniaque. Peut-être, pire encore, il ne pense même plus à nous.
Cette idée me révolte. Ma famille détruite, réduite en cendres, et lui, il vit dans le luxe. Il s'approprie ce qui devait me revenir. Il piétine la mémoire de mon père sans même un remords.
— Tu vas me connaître, dis-je entre mes dents. Tu vas regretter chaque année volée.
La nuit s'étire. Les heures s'écoulent, lentes et silencieuses. Je ne dors pas. Je ne mange pas. Je fixe les documents jusqu'à ce que mes yeux brûlent. J'apprends. Je m'imprègne. Je grave chaque détail dans ma mémoire.
Je ne suis plus en deuil. Je suis en guerre.
Et Milan Valetti vient de signer son arrêt de mort.
Chapitre 52MilanJe ne dors plus beaucoup. Mais ce n'est plus à cause de l'insomnie. C'est à cause d'elle. Elle occupe mes nuits, mes pensées, mes projets. Je me surprends à imaginer des choses que je n'aurais jamais envisagées avant. Des choses simples. Des choses vraies.Un appartement à nous. Pas le mien, trop froid. Pas le sien, trop petit. Quelque chose entre les deux. Avec des fenêtres qui laissent entrer la lumière. Une cuisine où elle pourrait cuisiner. Un bureau où je pourrais travailler en la regardant.Je me surprends à penser à des voyages. Des endroits qu'elle aimerait. Des villes qu'elle n'a jamais vues. Je voudrais lui montrer le monde. Pas pour l'impressionner. Juste pour voir ses yeux s'illuminer.Je me surprends à penser à des enfants. Une idée qui ne m'avait jamais traversé l'esprit. Avant elle. Avant nous.Ce ma
Chapitre 51AlessiaLa porte s'ouvre. Milan entre. Il est pâle, les traits tirés, mais ses yeux brillent d'une lueur nouvelle. Il me voit, debout dans l'entrée, et il s'arrête.— Tu m'attendais, dit-il.— Oui.Il s'approche. Il pose ses mains sur mes épaules. Il me regarde longtemps.— J'ai parlé à ma famille.— Je sais.Il hausse un sourcil.— Tu sais ?— Je suis revenue. J'ai entendu. Pas tout. Mais assez.Il ferme les yeux. Une expression de soulagement mêlée de fatigue passe sur son visage.— Alors tu sais que je ne te laisserai pas partir.— Milan…— Non. Pas ce soir. Pas de discours. Pas de doute. Juste nous.Il me prend par la main. Il m'entraîne dans le salon. Il allume une lampe. La lumière est douce, chaude. Il enlève sa veste, la
Chapitre 50MilanJe la ramène chez elle. Elle ne dit rien pendant tout le trajet. Ses mains sont posées sur ses genoux, ses yeux fixés sur la route. Elle a cessé de pleurer. Mais je sens qu'elle est ailleurs. Loin. Quelque part où je ne peux pas la rejoindre.Je la dépose devant son immeuble. Elle se tourne vers moi. Son visage est pâle, ses lèvres tremblent.— Merci, dit-elle.— Je vais revenir. Je dois leur parler.— Milan…— Non. Ne me demande pas de laisser tomber.Elle baisse les yeux. Elle hoche la tête. Elle sort. Je la regarde monter les escaliers. Puis je redémarre. La colère monte. Elle m'étouffe.Je retourne à Neuilly. La maison est encore éclairée. Les invités sont partis, mais la famille est là. Béatrice, mon père, deux cousins. Ils sont dans le sa
Chapitre 49AlessiaLe dîner se tient dans la maison familiale des Valetti, à Neuilly. Une bâtisse imposante, aux murs de pierre et aux fenêtres hautes, éclairée comme un décor de théâtre. Je n'aurais pas dû venir. Milan a insisté. « Ils doivent apprendre à te connaître. » J'ai cédé. Par amour. Par faiblesse.Je porte une robe sombre, sobre, que Milan m'a offerte. Mes cheveux sont relevés, mon maquillage discret. Je me tiens droite, les mains croisées sur mes genoux. Autour de la table, huit convives. Des visages que je découvre, des sourires que je devine faux. La tante de Milan, Béatrice, préside. Une femme élégante, aux yeux durs, aux lèvres pincées. Elle me regarde comme on examine un objet défectueux.— Ainsi, c'est vous, Elena, dit-elle en posant sa fo
Chapitre 48MilanLa salle de presse est bondée. Les journalistes se pressent, les caméras bourdonnent, les micros tendus comme des armes. Je les ai convoqués. Moi-même. Contre l’avis de Vittorio, contre l’avis de mes avocats. Ils voulaient étouffer l’affaire, laisser passer l’orage. Mais je ne laisserai pas une seule de ces rumeurs salir son nom.Je m’avance vers le pupitre. Les flashs crépitent. Je ne souris pas. Je ne cherche pas à plaire. Je suis venu pour une seule chose.— Monsieur Valetti, une déclaration ?— Est-il vrai que votre compagne est une arriviste ?— A-t-elle falsifié son CV ?Je lève la main. Le silence tombe, presque instantané.— J’ai écouté vos accusations. J’ai lu vos articles. J’ai vu vos insinuations. Maintenant, vous allez m’écouter.Je marque une pause. Je regarde chaque visage, chaque objectif, chaque micro.— Elena Rossi n’est pas une arriviste. Elle n’a pas falsifié son CV. Elle n’a pas séduit qui que ce soit pour obtenir quoi que ce soit. Elle a travaill
Chapitre 47AlessiaLe réveil est brutal. Mon téléphone vibre sans relâche sur la table de nuit. Je tends la main, les yeux encore lourds de sommeil. L'écran s'allume. Des notifications. Des dizaines. Des dizaines de messages, de mentions, de liens.Je fronce les sourcils. Je déverrouille l'écran. Et là, je vois.Les articles. Les photos. Les gros titres.« Milan Valetti : qui est la mystérieuse Elena Rossi ? »« Une inconnue s'empare du cœur du milliardaire le plus convoité de France. »« Elena Rossi : ancienne bibliothécaire, sans fortune, sans relations. Comment a-t-elle réussi ? »Mon cœur s'arrête. Je fais défiler. Les commentaires sont pires. « Elle l'a séduit pour son argent. » « C'est une arriviste. » « Elle a probablement couché pour







